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« Je suis donc l’étoffe ; qu’elle en soit la couturière. » C’est en ces termes que, le 2 octobre 1854, aux Becchi, un garçon de douze ans se confia à don Bosco. Dominique Savio entra à Valdocco le 29 octobre et y resta moins de trois ans : il mourut le 9 mars 1857. Un temps bref, et pourtant suffisant pour que le blé parvienne à maturité et soit recueilli dans le grenier du Seigneur. Dans les pages de don Bosco, il n’apparaît pas comme un jeune coupé de la vie quotidienne, mais comme un compagnon capable de faire de l’étude, de la prière, de l’amitié et des loisirs un chemin de sainteté. Son « Je veux devenir saint » interpelle encore chaque garçon : « S’il y est parvenu, pourquoi pas moi ? » Nous présentons le texte intégral dans sa quatrième édition (1878), la dernière dont l’auteur ait personnellement assuré la préparation.
CHAPITRE I. Patrie – Caractère de ce jeune homme – Ses premiers actes de vertu
CHAPITRE IV. École de Castelnuovo d’Asti – Épisode édifiant – Sage réponse à un mauvais conseil
CHAPITRE V. Sa conduite à l’école de Castelnuovo d’Asti – Paroles de son maître
CHAPITRE VI. École de Mondonio – Il supporte une grave calomnie
CHAPITRE VII. Première connaissance que je fis de lui – Curieux épisodes en cette circonstance
CHAPITRE VIII. Il vient à l’Oratoire de Saint-François-de-Sales – Sa première manière de vivre
CHAPITRE X. Sa résolution de devenir saint
CHAPITRE XI. Son zèle pour le salut des âmes
CHAPITRE XII. Épisodes et manière agréable de converser avec ses compagnons
CHAPITRE XIII. Son esprit de prière – Dévotion envers la Mère de Dieu – Le mois de Marie
CHAPITRE XIV. Sa fréquentation des saints Sacrements de la Confession et de la Communion
CHAPITRE XVI. Mortification de tous les sens extérieurs
CHAPITRE XVII. La Compagnie de l’Immaculée Conception
CHAPITRE XVIII. Ses amitiés particulières – Ses relations avec le jeune Camillo Gavio
CHAPITRE XIX. Ses relations avec le jeune Giovanni Massaglia
CHAPITRE XX. Grâces spéciales et faits particuliers
CHAPITRE XXI. Ses pensées sur la mort et sa préparation à une sainte mort
CHAPITRE XXIII. Il prend congé de ses compagnons
CHAPITRE XXV. Ses derniers moments et sa précieuse mort
CHAPITRE XXVI. Nouvelle de sa mort – Paroles du professeur don Picco à ses élèves
Très chers jeunes gens,
Vous m’avez demandé plusieurs fois, très chers jeunes gens, de vous écrire quelque chose sur votre compagnon DOMINIQUE SAVIO ; et j’ai fait ce que j’ai pu pour satisfaire ce pieux désir. Voici donc sa vie, racontée avec cette brièveté et cette simplicité qui, je le sais, vous seront agréables.
Deux difficultés s’opposaient à la publication de cet ouvrage. La première était la critique à laquelle s’expose ordinairement celui qui écrit sur des faits dont il existe encore de nombreux témoins vivants. Je crois avoir surmonté cette difficulté en m’appliquant à ne raconter que des choses vues par vous ou par moi, et dont je conserve presque toutes le récit écrit et signé de votre propre main.
Un autre obstacle était la nécessité de parler souvent de moi-même. En effet, ce jeune homme ayant vécu près de trois ans dans cette maison, il m’arrive fréquemment de devoir rapporter des faits auxquels j’ai pris part. Je crois avoir également surmonté cet obstacle en m’en tenant au devoir de l’historien, qui est d’écrire la vérité des faits sans égard aux personnes. Toutefois, si vous trouvez quelque passage où je parle de moi avec une certaine complaisance, attribuez-la à la grande affection que je portais à notre ami défunt et que je porte à vous tous ; affection qui me fait vous ouvrir l’intime de mon cœur, comme le ferait un père parlant à ses enfants bien-aimés.
Quelqu’un d’entre vous demandera pourquoi j’ai écrit la vie de DOMINIQUE SAVIO plutôt que celle des autres jeunes gens qui vécurent parmi nous avec une réputation de vertu éclatante. Il est vrai, mes chers amis, que la divine Providence daigna nous envoyer plusieurs modèles de vertu : tels furent Gabriele Fascio, Luigi Rua, Camillo Gavio, Giovanni Massaglia et d’autres ; mais leurs actions n’ont pas été aussi connues ni aussi remarquables que celles de SAVIO, dont la manière de vivre fut manifestement extraordinaire. Du reste, si Dieu m’accorde santé et grâce, j’ai l’intention de recueillir les actions de ces vertueux compagnons, afin de pouvoir satisfaire vos désirs et les miens en vous les donnant à lire et à imiter dans tout ce qui convient à votre état.
Dans cette nouvelle édition, j’ai en outre ajouté diverses notices qui, je l’espère, la rendront intéressante même pour ceux qui ont déjà lu ce qui a été imprimé dans les éditions précédentes.
En attendant, commencez à tirer profit de ce que je vais vous raconter, et dites dans votre cœur ce que disait saint Augustin : « Si ille, cur non ego ? » Si un de mes compagnons, du même âge que moi, dans le même lieu, exposé aux mêmes dangers et peut-être à de plus grands encore, a néanmoins trouvé le temps et le moyen de demeurer fidèle disciple de Jésus-Christ, pourquoi ne pourrais-je pas en faire autant ? Souvenez-vous bien que la vraie religion ne consiste pas seulement en paroles ; il faut passer aux actes. Ainsi, lorsque vous rencontrerez quelque chose digne d’admiration, ne vous contentez pas de dire : Cela est beau, cela me plaît. Dites plutôt : je veux m’efforcer d’accomplir ces choses qui, lorsque je les lis chez d’autres, m’excitent à l’admiration.
Que Dieu vous accorde, à vous et à tous les lecteurs de ce petit livre, santé et grâce pour tirer profit de ce qu’ils y liront ; et que la Très Sainte Vierge, dont le jeune SAVIO était un fervent dévot, nous obtienne de ne faire qu’un cœur et qu’une âme pour aimer notre Créateur, qui seul mérite d’être aimé par-dessus toute chose et fidèlement servi tous les jours de notre vie.
DÉCLARATION
Pour obéir au décret du Souverain Pontife Urbain VIII, de sainte mémoire, je déclare que je n’entends attribuer à tous les faits surnaturels rapportés ici aucune autre valeur que celle d’une autorité humaine, tant que le Saint-Siège ne les aura pas approuvés par son autorité infaillible.
CHAPITRE I. Patrie – Caractère de ce jeune homme – Ses premiers actes de vertu
Les parents du jeune homme dont nous entreprenons d’écrire la vie étaient Carlo Savio et Brigida, son épouse, pauvres mais honnêtes habitants[1] de Castelnuovo d’Asti[2], localité située à dix milles de Turin. En 1841, se trouvant dans une grande gêne et privés de travail, ces bons époux allèrent demeurer à Riva[3], village situé à deux milles de Chieri, où le mari se mit à exercer le métier de forgeron, auquel il s’était formé dans sa jeunesse. Pendant qu’ils habitaient ce lieu, Dieu bénit leur mariage en leur accordant un fils qui devait être leur consolation. Il naquit le 2 avril 1842. Lorsqu’ils le portèrent pour être régénéré dans les eaux du baptême, ils lui donnèrent le nom de Dominique ; circonstance qui, bien qu’indifférente en elle-même, devint plus tard pour notre enfant un sujet de haute réflexion, comme nous le verrons.
Dominique achevait sa deuxième année lorsque, pour certaines convenances de famille, ses parents décidèrent de retourner dans leur pays et allèrent fixer leur demeure à Murialdo, hameau de Castelnuovo d’Asti.
Tous les soins de ses bons parents tendaient à donner une éducation chrétienne à leur enfant, qui dès lors faisait l’objet de leur joie. La nature l’avait doué d’un bon caractère et d’un cœur véritablement né pour la piété. Il apprit avec une merveilleuse facilité les prières du matin et du soir et, à l’âge de quatre ans seulement, il les récitait déjà de lui-même. Même à cet âge où la distraction est naturelle, il dépendait en tout de sa mère ; et s’il s’éloignait parfois d’elle, c’était uniquement pour se retirer dans quelque coin de la maison et pouvoir prier plus librement au cours de la journée.
« Dès son plus jeune âge, affirment ses parents, à cette époque où, par manque de réflexion, les enfants sont une source continuelle de dérangement et de souci pour les mères, et où ils veulent tout voir, tout toucher et le plus souvent tout gâter, notre Dominique ne nous causa jamais le moindre déplaisir. Non seulement il était obéissant et prêt à exécuter chacun de nos ordres, mais il s’efforçait de prévenir ce qu’il voyait devoir nous être agréable. »
Les accueils qu’il faisait à son père lorsqu’il le voyait rentrer à la maison après son travail ordinaire étaient à la fois touchants et charmants. Il courait à sa rencontre, le prenait par la main et parfois se jetait à son cou. « Cher papa, lui disait-il, comme vous êtes fatigué ! N’est-ce pas ? Vous travaillez tant pour moi, et moi je ne suis bon qu’à vous donner du souci ; je prierai le bon Dieu de vous donner la santé et de me rendre bon. » En disant cela, il l’accompagnait dans la maison, lui présentait une chaise ou un tabouret pour qu’il s’assît, lui tenait compagnie et lui prodiguait mille marques d’affection. « Cela, dit son père, était pour moi une douce consolation dans mes fatigues, et j’étais presque impatient d’arriver à la maison pour déposer un tendre baiser sur mon Dominique, qui possédait toutes les affections de mon cœur. »
Sa dévotion croissait plus vite que son âge, et à quatre ans seulement il n’était déjà plus nécessaire de lui rappeler les prières du matin et du soir, celles d’avant et d’après les repas, ni l’Angélus ; bien plus, il invitait lui-même les autres membres de la famille à prier s’ils avaient oublié de le faire.
Il arriva un jour que ses parents, distraits par quelque tumulte, se mirent à table sans autre formalité. « Oh ! papa, dit l’attentif Dominique, nous n’avons pas encore demandé la bénédiction. » Une autre fois, un étranger reçu dans leur maison se mit également à manger sans faire aucun acte de religion. Dominique, n’osant l’avertir, se retira tristement dans un coin de la maison. Interrogé ensuite par ses parents sur cette conduite inhabituelle, il répondit : « Je n’ai pas osé me mettre à table avec quelqu’un qui commence à manger comme les bêtes du Seigneur, sans remercier Dieu de notre nourriture. » Cela dit, il fit lui-même le signe de la sainte Croix et récita la prière habituelle.
CHAPITRE II. Conduite morale tenue à Murialdo – Beaux traits de vertu – Fréquentation de l’école du hameau
Il y a ici des faits qu’on croirait à peine si celui qui les affirme ne dissipait tout motif de doute. Je m’en tiens au récit que le chapelain de ce hameau[4] eut la bonté de me faire au sujet de son cher élève.
« Dans les premiers jours, dit-il, après mon arrivée au hameau de Murialdo, je voyais souvent un enfant d’environ cinq ans venir à l’église en compagnie de sa mère. La sérénité de son visage, la tenue de sa personne, son attitude dévote attiraient sur lui mes regards et ceux des autres. S’il arrivait à l’église et la trouvait fermée, un charmant spectacle se produisait alors. Bien loin de courir ou de faire du bruit, seul ou avec d’autres, comme le font d’ordinaire les garçons de cet âge, il se rendait sur le seuil de la porte, se mettait à genoux et, la petite tête inclinée, les innocentes mains jointes devant la poitrine, priait avec ferveur jusqu’à ce que l’église fût ouverte. Il faut noter que parfois le sol était couvert de boue, ou bien qu’il neigeait ou pleuvait ; mais il n’y faisait aucune attention et s’agenouillait tout de même pour prier. Étonné et poussé par une pieuse curiosité, je voulus savoir qui était cet enfant devenu l’objet de mon admiration, et j’appris qu’il était le fils du forgeron Carlo Savio.
« Lorsque ensuite il me rencontrait dans la rue, il commençait de loin à manifester sa joie et, avec un air véritablement angélique, il prévenait respectueusement mon salut. Il commença lui aussi à venir à l’école et, comme il était doué d’intelligence et très diligent dans l’accomplissement de ses devoirs, il fit en peu de temps des progrès remarquables dans l’étude. Il était obligé de fréquenter des jeunes gens turbulents et dissipés, mais je ne l’ai jamais vu se quereller. S’il survenait quelque altercation, il supportait patiemment les insultes de ses compagnons et s’éloignait aussitôt d’eux. Je ne me souviens pas non plus de l’avoir jamais vu prendre part à des divertissements dangereux ni causer le moindre trouble à l’école. Beaucoup de compagnons l’invitaient à aller avec eux jouer des tours à des personnes âgées, lancer des pierres, voler les fruits d’autrui ou causer des dégâts dans les campagnes ; mais il savait avec adresse désapprouver leur conduite et refusait d’y prendre part.
« La piété qu’il avait déjà montrée en priant sur le seuil de l’église ne diminua pas avec l’âge. À cinq ans, il avait déjà appris à servir la sainte Messe et la servait avec la plus grande dévotion. Il y allait chaque jour ; si quelqu’un d’autre voulait la servir, il l’entendait, sinon il s’y prêtait lui-même avec une tenue des plus édifiantes. Comme il était jeune et de petite taille, il ne pouvait porter le missel ; et il était plaisant de le voir s’approcher de l’autel avec empressement, se hausser sur la pointe des pieds, tendre les bras autant qu’il le pouvait et faire tous ses efforts pour atteindre le pupitre. Si le prêtre ou quelqu’un d’autre voulait lui faire le plus grand plaisir du monde, il ne devait pas porter le missel à sa place, mais rapprocher assez le pupitre pour qu’il pût l’atteindre ; alors Dominique le portait avec joie de l’autre côté de l’autel.
« Il se confessait fréquemment et, dès qu’il fut capable de distinguer le pain céleste du pain terrestre, il fut admis à la sainte Communion, qu’il recevait avec une dévotion vraiment admirable. À la vue de ces belles œuvres que la grâce divine accomplissait dans cette âme innocente, je me suis souvent dit : Voici un jeune homme de très grandes espérances. Plaise à Dieu qu’une voie s’ouvre devant lui pour porter à maturité des fruits si précieux. » Jusqu’ici le chapelain de Murialdo.
CHAPITRE III. Il est admis à la première Communion – Préparation – Recueillement et résolutions de ce jour
Rien ne manquait à Dominique pour être admis à la première Communion. Il savait par cœur tout le petit catéchisme ; il avait une claire connaissance de cet auguste sacrement et brûlait du désir de s’en approcher. Seul son âge faisait obstacle, car dans les villages on n’admettait ordinairement les enfants à la première Communion qu’à onze ou douze ans accomplis. Savio n’était que dans sa septième année. Outre son apparence enfantine, son petit corps le faisait paraître encore plus jeune ; aussi le chapelain hésitait-il à le présenter. Il demanda également conseil à d’autres prêtres qui, après avoir bien pesé la précocité de son intelligence, son instruction et les vifs désirs de Dominique, écartèrent toutes les difficultés et l’admirent pour la première fois à participer au pain des Anges.
Il est très difficile d’exprimer les sentiments de sainte joie dont une telle annonce remplit son cœur. Il courut à la maison et le dit avec transport à sa mère ; tantôt il priait, tantôt il lisait ; il passait beaucoup de temps à l’église avant et après la Messe, et il semblait que son âme habitât déjà avec les anges du Ciel. La veille du jour fixé pour la Communion, il appela sa mère : « Maman, lui dit-il, demain je vais faire ma Communion ; pardonnez-moi tous les déplaisirs que je vous ai causés par le passé. À l’avenir je vous promets d’être beaucoup meilleur ; je serai attentif à l’école, obéissant, docile et respectueux en tout ce que vous me commanderez. » Cela dit, il fut ému et se mit à pleurer. Sa mère, qui n’avait reçu de lui que des consolations, en fut elle aussi émue et, retenant à peine ses larmes, le consola en lui disant : « Va donc en paix, cher Dominique, tout est pardonné ; prie Dieu qu’il te conserve toujours bon ; prie-le aussi pour moi et pour ton père. »
Le matin de ce jour mémorable, il se leva de bonne heure et, revêtu de ses plus beaux habits, se rendit à l’église, qu’il trouva encore fermée. Il s’agenouilla, comme il l’avait déjà fait d’autres fois, sur le seuil et pria jusqu’à l’arrivée d’autres enfants, lorsque la porte fut ouverte. Entre les confessions, la préparation et l’action de grâces après la Communion, la fonction dura cinq heures. Dominique entra le premier dans l’église et en sortit le dernier. Pendant tout ce temps, il ne savait plus s’il était au ciel ou sur la terre.
Ce jour resta toujours mémorable pour lui et peut être appelé le véritable commencement, ou plutôt la continuation, d’une vie qui peut servir de modèle à tout fidèle chrétien. Plusieurs années plus tard, lorsqu’on le faisait parler de sa première Communion, on voyait encore la joie la plus vive rayonner sur son visage. « Oh ! disait-il, ce fut pour moi le plus beau jour, un grand jour. » Il écrivit quelques résolutions qu’il conservait soigneusement dans un livre de dévotion et qu’il relisait souvent. J’ai pu les avoir entre les mains et je les insère ici dans leur simplicité originale. Elles étaient ainsi conçues : « Résolutions prises par moi, Dominique Savio, en l’année 1849, lorsque j’ai fait ma première Communion à l’âge de sept ans.
- Je me confesserai très souvent et je communierai chaque fois que mon confesseur m’en donnera la permission.
- Je veux sanctifier les dimanches et les jours de fête.
- Mes amis seront Jésus et Marie.
- La mort, mais pas le péché. »
Ces résolutions, qu’il répétait souvent, furent comme la règle de ses actions jusqu’à la fin de sa vie.
S’il se trouvait parmi ceux qui liront ce petit livre quelqu’un qui doive encore faire sa première Communion, je voudrais lui recommander vivement de prendre le jeune Savio pour modèle. Mais je recommande surtout, autant que je le sais et le puis, aux pères, aux mères de famille et à tous ceux qui exercent quelque autorité sur la jeunesse, d’accorder la plus grande importance à cet acte religieux. Soyez convaincus qu’une première Communion bien faite pose un solide fondement moral pour toute la vie ; et il serait étrange de trouver quelqu’un qui ait bien accompli ce devoir solennel sans qu’il en soit résulté une vie bonne et vertueuse. Au contraire, on compte par milliers les jeunes gens indisciplinés qui sont la désolation de leurs parents et de ceux qui s’occupent d’eux ; mais si l’on remonte à la racine du mal, on reconnaît que leur conduite a commencé à se dégrader à cause d’une préparation insuffisante ou inexistante à la première Communion. Il vaut mieux la différer, et même ne pas la faire, que de la faire mal.
CHAPITRE IV. École de Castelnuovo d’Asti – Épisode édifiant – Sage réponse à un mauvais conseil
Ses premières classes achevées, Dominique aurait depuis longtemps dû être envoyé ailleurs pour poursuivre ses études, ce qu’il ne pouvait faire dans une chapellenie de campagne. Dominique le désirait, et ses parents l’avaient également fort à cœur. Mais comment y parvenir alors qu’ils manquaient entièrement de ressources ? Dieu, souverain maître de toutes choses, pourvoirait aux moyens nécessaires afin que cet enfant pût suivre la carrière à laquelle il l’appelait.
« Si j’étais un oiseau, disait parfois Dominique, je voudrais voler matin et soir à Castelnuovo et ainsi continuer mes études. »
Son vif désir d’étudier lui fit surmonter toutes les difficultés, et il résolut de se rendre à l’école municipale du bourg, bien qu’elle fût éloignée de près de deux milles. Voilà donc un enfant de dix ans à peine qui entreprend chaque jour un trajet de six milles entre l’aller et le retour de l’école. Tantôt un vent importun, tantôt un soleil brûlant, la boue ou une pluie accablante rendaient le chemin pénible. Peu importait : il supportait tous les désagréments et surmontait toutes les difficultés. Il y trouvait l’obéissance à ses parents et un moyen d’acquérir la science du salut ; cela lui suffisait pour endurer avec joie toute incommodité. Un jour, une personne déjà avancée en âge, voyant Dominique aller seul à l’école vers deux heures de l’après-midi sous un soleil ardent, s’approcha de lui comme pour le soulager et lui tint ce langage :
« Mon cher, n’as-tu pas peur de marcher tout seul sur ces routes ? »
« Je ne suis pas seul ; j’ai mon ange gardien qui m’accompagne à chacun de mes pas. »
« Au moins la route doit-elle t’être pénible par cette chaleur, puisque tu dois la parcourir quatre fois par jour ! »
« Rien n’est pénible, rien n’est fatigant lorsqu’on travaille pour un maître qui paie très bien. »
« Qui est ce maître ? »
« C’est Dieu créateur, qui récompense même un verre d’eau donné par amour pour lui. »
Cette même personne raconta cet épisode à quelques amis et terminait toujours son récit en disant : « Un jeune homme d’un âge si tendre, qui nourrit déjà de telles pensées, fera certainement parler de lui dans la carrière qu’il embrassera. »
En allant et en revenant de l’école, il courut un grave danger pour son âme à cause de quelques compagnons.
Pendant les chaleurs de l’été, beaucoup de jeunes gens ont l’habitude d’aller se baigner tantôt dans les fossés, tantôt dans les ruisseaux, dans les étangs et autres lieux semblables. Se trouver plusieurs enfants ensemble, dévêtus et parfois dans des endroits publics pour se baigner, présente un danger pour le corps, au point que nous devons malheureusement déplorer assez souvent des noyades de jeunes gens et d’autres personnes qui terminent leur vie dans l’eau ; mais le danger est bien plus grand encore pour l’âme. Combien de jeunes gens déplorent la perte de leur innocence et en attribuent la cause au fait d’être allés se baigner avec certains compagnons dans ces lieux funestes !
Plusieurs condisciples de Savio avaient l’habitude d’y aller. Non contents d’y aller eux-mêmes, ils voulaient l’y conduire avec eux et avaient réussi une fois à le séduire. Mais lorsqu’il fut averti que cela était mal, il en éprouva une profonde douleur ; il ne fut plus jamais possible de l’y entraîner, et plus d’une fois il déplora et pleura le danger auquel il s’était exposé, tant pour l’âme que pour le corps. Cependant, deux des compagnons les plus hardis et les plus bavards revinrent à la charge et lui parlèrent ainsi :
« Dominique, veux-tu venir avec nous faire une partie ? »
« Quelle partie ? »
« Une partie de natation. »
« Oh non, je n’y vais pas ; je ne sais pas nager et j’ai peur de mourir dans l’eau. »
« Viens donc, c’est très agréable. Ceux qui vont nager ne sentent plus la chaleur, ont très bon appétit et gagnent beaucoup en santé. »
« Mais moi, j’ai peur de mourir dans l’eau. »
« Bah ! n’aie pas peur, nous t’apprendrons tout ce qu’il faut ; tu commenceras par regarder comment nous faisons, puis tu feras de même. Tu nous verras nous mouvoir dans l’eau comme des poissons et faire des bonds de géants. »
« Mais n’est-ce pas un péché d’aller dans ces endroits où il y a tant de dangers ? »
« Pas du tout ; tout le monde y va. »
« Le fait que tout le monde y aille ne prouve pas que ce ne soit pas un péché. »
« Si tu ne veux pas te jeter à l’eau, commence au moins par regarder les autres. »
« Assez ; vous m’avez embrouillé et je ne sais plus quoi dire. »
« Viens, viens ; crois-nous sur parole : il n’y a aucun mal, et nous te préserverons de tout danger. »
« Avant de faire ce que vous me dites, je veux demander la permission à ma mère ; si elle me dit oui, j’irai ; sinon, je n’irai pas. »
« Tais-toi donc, imbécile, et garde-toi bien de le dire à ta mère ; elle ne te laissera certainement pas venir, et elle le dira même à nos parents, qui nous feront passer la chaleur à coups de baguette. »
« Oh ! si ma mère ne me laisse pas y aller, c’est signe que c’est une mauvaise chose ; je n’irai donc pas. Et si vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai que j’ai été trompé et que j’y suis allé une seule fois, mais que je n’y retournerai jamais ; car dans de tels lieux il y a toujours danger de mourir dans l’eau ou d’offenser autrement le Seigneur. Et ne me parlez plus de natation ; si cela déplaît à vos parents, vous non plus ne devriez plus le faire, car le Seigneur châtie les enfants qui font des choses contraires à la volonté de leur père et de leur mère. »
Ainsi notre Dominique, en donnant une sage réponse à ces mauvais conseillers, évita un grave danger dans lequel, s’il s’y était précipité, il aurait peut-être perdu l’inestimable trésor de l’innocence, suivi de mille tristes conséquences.
CHAPITRE V. Sa conduite à l’école de Castelnuovo d’Asti – Paroles de son maître
En fréquentant cette école, il commença à apprendre comment se comporter avec ses compagnons. Voyait-il un camarade attentif en classe, docile, respectueux, connaissant bien ses leçons, faisant son travail et loué par le maître ? Celui-ci devenait aussitôt l’ami de Dominique. Y avait-il un turbulent, un insolent qui négligeait ses devoirs, parlait mal ou blasphémait ? Dominique le fuyait comme la peste. Quant à ceux qui étaient quelque peu indolents, il les saluait et leur rendait quelque service lorsque l’occasion s’en présentait, mais il ne contractait avec eux aucune familiarité.
La conduite qu’il tint à l’école de Castelnuovo d’Asti peut servir de modèle à tout jeune élève qui désire progresser dans la science et la piété. À ce sujet, je transcris le judicieux rapport rédigé par son maître, don Alessandro Allora, aujourd’hui encore maître communal de ce chef-lieu d’arrondissement. En voici la teneur :
« Je suis très heureux d’exposer mon jugement sur le jeune Dominique Savio, qui sut en peu de temps gagner toute ma bienveillance, au point que je l’ai aimé avec la tendresse d’un père. J’accède volontiers à cette invitation, car je conserve encore un souvenir vivant, distinct et complet de son travail, de sa conduite et de ses vertus. »
« Je ne puis dire beaucoup de choses de sa conduite religieuse, car, demeurant assez loin du bourg, il était dispensé de la congrégation ; s’il y avait pris part, il aurait certainement fait resplendir sa piété et sa dévotion. »
« Après avoir achevé la première classe élémentaire à Murialdo, ce bon enfant demanda et obtint sans difficulté son admission dans ma seconde classe élémentaire, précisément le 21 juin 1852, jour que les élèves consacraient à saint Louis de Gonzague, protecteur de la jeunesse. Il était d’une complexion quelque peu faible et délicate, avec un visage grave mêlé de douceur et je ne sais quoi à la fois de sérieux et d’agréable. Il était d’un naturel très doux et très aimable, d’une humeur toujours égale. Sa tenue à l’école et au-dehors, à l’église et partout, était constamment telle que, lorsque le regard, la pensée ou la parole du maître se portait sur lui, il en restait la plus belle et la plus joyeuse impression. Pour un maître, on peut appeler cela l’une des douces récompenses des durs labeurs qu’il doit souvent soutenir en vain pour cultiver les esprits arides et mal disposés de certains élèves. Je puis donc dire qu’il fut Savio de nom et qu’il le fut toujours aussi dans les faits. Il le montra dans l’étude, la piété, les relations avec ses compagnons et dans chacune de ses actions. Depuis le premier jour où il entra dans mon école jusqu’à la fin de cette année scolaire, puis durant les quatre mois de l’année suivante, il fit des progrès extraordinaires dans ses études. Il mérita constamment la première place de sa classe, les autres distinctions de l’école et presque toujours les meilleures notes dans chaque matière à mesure qu’elle était enseignée. Un résultat si heureux dans les études ne doit pas seulement être attribué à l’intelligence peu commune dont il était doué, mais aussi à son très grand amour du travail et à sa vertu. »
« Il faut encore admirer spécialement la diligence avec laquelle il cherchait à accomplir les plus petits devoirs d’un écolier chrétien, et surtout son assiduité et sa constance remarquables à fréquenter l’école. Ainsi, bien qu’il fût toujours de santé faible, il parcourait chaque jour plus de quatre kilomètres de route, faisant ce trajet quatre fois entre l’aller et le retour. Il le faisait avec une admirable tranquillité d’âme et une grande sérénité de visage, même sous les intempéries de l’hiver, par grand froid, pluie ou neige ; conduite que son maître ne pouvait manquer de reconnaître comme une preuve et un exemple d’un rare mérite. Cependant ce digne élève tomba malade au cours de la même année scolaire 1852-1853, et sa famille changea ensuite de domicile. Il en résulta qu’à mon grand regret je ne pus plus continuer l’instruction d’un élève si cher ; les grandes et belles espérances que j’avais conçues à son sujet s’assombrissaient à mesure que croissait en moi la crainte qu’il ne pût poursuivre ses études faute de santé ou de moyens. »
« Ce fut ensuite pour moi une grande consolation lorsque j’appris qu’il avait été accueilli parmi les jeunes de l’Oratoire de Saint-François-de-Sales, car la voie se trouvait ainsi ouverte au développement de sa rare intelligence et de sa lumineuse piété. » (Jusqu’ici son maître d’école.)
CHAPITRE VI. École de Mondonio[5] – Il supporte une grave calomnie
Il semble que la divine Providence ait voulu faire voir à ce jeune homme que ce monde est un exil où nous allons en pèlerins de lieu en lieu ; ou plutôt qu’elle ait voulu le faire connaître dans différents pays et le montrer ainsi en plusieurs endroits comme un éminent miroir de vertu.
Vers la fin de l’année 1852, les parents de Dominique quittèrent Murialdo pour fixer leur demeure à Mondonio, petit village limitrophe de Castelnuovo. Il y continua la manière de vivre qu’il avait suivie à Murialdo et à Castelnuovo ; je devrais donc répéter ce que ses maîtres précédents écrivirent de lui, car don Cugliero[6], qui l’eut pour élève, fait un rapport presque semblable. J’en choisis seulement quelques faits particuliers, omettant le reste pour éviter les répétitions.
« Je puis dire, écrit-il, qu’en vingt ans durant lesquels je me suis consacré à l’instruction des enfants, je n’en ai jamais eu aucun qui ait égalé Savio en piété. Il était jeune d’âge, mais aussi raisonnable qu’un homme mûr. Sa diligence, son assiduité au travail et son affabilité lui gagnaient l’affection du maître et faisaient de lui les délices de ses compagnons. Quand je le regardais à l’église, j’étais saisi d’un profond étonnement en voyant tant de recueillement chez un garçon d’un âge si tendre. Plus d’une fois je me suis dit : Voici une âme innocente à laquelle s’ouvrent les délices du paradis et dont les affections vont déjà habiter avec les anges du ciel. »
Parmi les faits particuliers, le maître rapporte le suivant :
« Un jour, une faute fut commise parmi mes élèves, et elle était de telle nature que le coupable méritait l’expulsion de l’école. Les auteurs devancèrent le coup et, se rendant auprès du maître, convinrent de rejeter toute la faute sur le bon Dominique. Je ne pouvais le croire capable d’un tel désordre ; mais les accusateurs surent donner à leur calomnie une telle apparence de vérité que je dus la croire. J’entrai donc dans la classe, justement indigné du désordre commis ; je parlai du coupable en général, puis me tournai vers Savio : « Était-il donc nécessaire que ce soit toi qui commettes une telle faute ? Ne mériterais-tu pas d’être chassé sur-le-champ de l’école ? Heureusement pour toi, c’est la première faute de ce genre ; autrement… fais en sorte que ce soit aussi la dernière. » Dominique aurait pu dire un seul mot pour se disculper, et son innocence aurait été reconnue. Mais il se tut, baissa la tête et, comme quelqu’un qui est justement réprimandé, ne releva plus les yeux. »
« Mais Dieu protège les innocents, et le lendemain les véritables coupables furent découverts ; l’innocence de Dominique fut ainsi mise en lumière. Plein de regret pour les reproches adressés à celui que je croyais coupable, je le pris à part et lui dis : “Dominique, pourquoi ne m’as-tu pas tout de suite dit que tu étais innocent ?” Dominique répondit : “Parce que cet autre, déjà coupable d’autres fautes, aurait peut-être été chassé de l’école ; quant à moi, j’espérais être pardonné, puisque c’était la première faute dont j’étais accusé à l’école ; d’ailleurs je pensais aussi à notre divin Sauveur, qui fut injustement calomnié.” »
« Je me tus alors ; mais tous admirèrent la patience de Savio, qui avait su rendre le bien pour le mal, disposé à supporter même un grave châtiment en faveur de celui-là même qui l’avait calomnié. » (Ainsi parle don Cugliero.)
CHAPITRE VII. Première connaissance que je fis de lui – Curieux épisodes en cette circonstance
Les choses que je vais raconter, je puis les exposer avec davantage de détails, parce qu’elles se sont presque toutes passées sous mes yeux et, pour la plupart, en présence d’une multitude de jeunes gens qui s’accordent tous à les affirmer. C’était en 1854 lorsque le susdit don Cugliero vint me parler d’un de ses élèves qui, par sa piété, méritait une attention particulière. « Ici, dans votre maison, me disait-il, vous pouvez avoir des jeunes gens qui l’égalent, mais vous en aurez difficilement un qui le surpasse en talent et en vertu. Faites-en l’épreuve et vous trouverez un saint Louis de Gonzague. » Nous convînmes qu’il me l’enverrait à Murialdo à l’occasion où j’avais coutume de m’y rendre avec les jeunes gens de cette maison, afin de leur faire profiter un peu de la campagne, tout en faisant en même temps la neuvaine et en célébrant la solennité du Rosaire de la Très Sainte Vierge Marie.
C’était de grand matin, le premier lundi d’octobre, lorsque je vis s’approcher pour me parler un enfant accompagné de son père. Son visage joyeux et son air souriant mais respectueux attirèrent aussitôt mes regards.
« Qui es-tu ? lui dis-je ; d’où viens-tu ? »
« Je suis Dominique Savio, répondit-il, celui dont don Cugliero, mon maître, vous a parlé ; et nous venons de Mondonio. »
Alors je l’appelai à part et, nous mettant à parler des études qu’il avait faites et de la conduite qu’il avait tenue jusque-là, nous entrâmes bientôt dans une entière confiance, lui avec moi et moi avec lui.
Je reconnus dans ce jeune homme une âme tout entière conforme à l’esprit du Seigneur, et je demeurai fort étonné en considérant les œuvres que la grâce divine avait déjà accomplies à un âge si tendre.
Après une conversation assez longue, avant que j’appelasse son père, il me dit exactement ces paroles : « Eh bien, qu’en pensez-vous ? Me conduirez-vous à Turin pour étudier ? »
« Eh ! il me semble qu’il y a ici de bonne étoffe. »
« À quoi peut servir cette étoffe ? »
« À faire un bel habit pour l’offrir au Seigneur. »
« Alors je suis l’étoffe ; soyez-en le tailleur. Prenez-moi avec vous et vous ferez un bel habit pour le Seigneur. »
« Je crains que ta santé délicate ne résiste pas aux études. »
« Ne craignez pas cela ; le Seigneur qui m’a donné jusqu’à présent santé et grâce m’aidera aussi à l’avenir. »
« Mais lorsque tu auras terminé l’étude du latin, que voudras-tu faire ? »
« Si le Seigneur m’accorde une si grande grâce, je désire ardemment embrasser l’état ecclésiastique. »
« Bien. Maintenant je veux voir si tu as assez de capacité pour les études. Prends ce petit livret — c’était un fascicule des Lectures catholiques —, étudie aujourd’hui cette page et demain tu reviendras me la réciter. »
Cela dit, je le laissai libre d’aller se divertir avec les autres jeunes gens, puis je me mis à parler avec son père. Huit minutes à peine s’étaient écoulées lorsque Dominique s’avança vers moi en souriant et me dit : « Si vous voulez, je peux réciter ma page maintenant. » Je pris le livre et, à ma grande surprise, je constatai que non seulement il avait appris littéralement la page indiquée, mais qu’il comprenait très bien le sens de ce qu’elle contenait.
« Bravo, lui dis-je ; tu as devancé l’étude de ta leçon, et moi je devance ma réponse. Oui, je te conduirai à Turin et, dès maintenant, tu es compté parmi mes chers enfants. Commence toi aussi, dès maintenant, à prier Dieu afin qu’il nous aide, toi et moi, à accomplir sa sainte volonté. »
Ne sachant comment mieux exprimer sa joie et sa reconnaissance, il me prit la main, la serra, la baisa plusieurs fois et dit enfin : « J’espère me conduire de telle manière que vous n’ayez jamais à vous plaindre de ma conduite. »
CHAPITRE VIII. Il vient à l’Oratoire de Saint-François-de-Sales – Sa première manière de vivre
Il est propre à l’âge changeant de la jeunesse de modifier souvent ses résolutions au sujet de ce que l’on veut ; aussi arrive-t-il fréquemment qu’aujourd’hui on décide une chose et demain une autre, qu’aujourd’hui on pratique une vertu à un degré éminent et demain son contraire ; et, s’il n’y a personne pour veiller avec attention, une éducation qui aurait pu avoir les plus heureux résultats finit souvent mal. Il n’en fut pas ainsi de notre Dominique. Toutes les vertus que nous avons vues naître et grandir dans les différentes étapes de sa vie continuèrent à croître admirablement et grandirent ensemble, sans que l’une nuisît à l’autre.
Arrivé dans la maison de l’Oratoire, il se rendit dans ma chambre pour se remettre, comme il disait, entièrement entre les mains de ses supérieurs. Son regard se posa aussitôt sur une pancarte où étaient écrites en gros caractères les paroles que saint François de Sales répétait souvent : Da mihi animas, coetera tolle. Il se mit à les lire attentivement, et je désirais qu’il en comprît le sens. Je l’invitai donc, et même je l’aidai, à les traduire et à en tirer ce sens : « Ô Seigneur, donnez-moi des âmes et prenez tout le reste. » Il réfléchit un moment puis ajouta : « J’ai compris : ici il ne s’agit pas d’un commerce d’argent, mais d’un commerce d’âmes ; j’ai compris. J’espère que mon âme fera aussi partie de ce commerce. »
Pendant quelque temps, sa manière de vivre fut tout à fait ordinaire ; on n’y admirait rien d’autre qu’une exacte observance des règles de la maison. Il s’appliqua avec ardeur à l’étude. Il s’acquittait avec zèle de tous ses devoirs. Il écoutait avec plaisir les prédications. Il avait profondément enraciné dans son cœur que la parole de Dieu est le guide de l’homme sur le chemin du ciel ; ainsi, toute maxime entendue dans un sermon devenait pour lui un souvenir invariable qu’il n’oubliait plus.
Tout discours moral, toute leçon de catéchisme, tout sermon, si long fût-il, était toujours pour lui un plaisir. Lorsqu’il entendait quelque chose qu’il n’avait pas bien compris, il en demandait aussitôt l’explication. C’est de là que prit naissance cette manière de vivre exemplaire, cette exactitude dans l’accomplissement de ses devoirs, au-delà de laquelle il est difficile d’aller.
Afin d’être instruit des règles et de la discipline de la maison, il cherchait avec beaucoup de délicatesse à s’approcher de l’un de ses supérieurs ; il l’interrogeait, lui demandait des lumières et des conseils, le suppliant de vouloir bien l’avertir chaque fois qu’il le verrait manquer à ses devoirs. Sa conduite envers ses compagnons n’était pas moins digne d’éloges. Voyait-il quelqu’un dissipé, négligent dans ses devoirs ou peu soigneux de la piété ? Dominique l’évitait. Y avait-il un compagnon exemplaire, studieux, diligent, loué par le maître ? Celui-ci devenait aussitôt l’ami intime de Dominique.
À l’approche de la fête de l’Immaculée Conception de Marie, le Directeur adressait chaque soir quelques paroles d’encouragement aux jeunes gens de la maison afin que chacun s’appliquât à la célébrer d’une manière digne de la grande Mère de Dieu ; mais il insistait surtout pour qu’ils demandassent à cette céleste protectrice les grâces dont chacun reconnaissait avoir le plus besoin.
C’était en l’année 1854, où les chrétiens du monde entier se trouvaient dans une sorte d’émotion spirituelle, parce qu’à Rome on s’occupait de la définition dogmatique de l’Immaculée Conception de Marie. Chez nous aussi, on faisait tout ce que permettait notre condition afin de célébrer cette solennité avec dignité et avec fruit spirituel pour nos jeunes gens.
Savio était de ceux qui se sentaient brûler du désir de la célébrer saintement. Il écrivit neuf petits bouquets spirituels, c’est-à-dire neuf actes de vertu à pratiquer, en en tirant au sort un pour chaque jour. Il se prépara, fit avec joie une confession générale, et s’approcha des saints Sacrements avec le plus grand recueillement.
Le soir de ce jour, 8 décembre, les fonctions sacrées de l’église étant achevées, Dominique, sur le conseil de son confesseur, se rendit devant l’autel de Marie, renouvela les promesses faites à sa première Communion, puis répéta plusieurs fois ces paroles précises : « Marie, je vous donne mon cœur ; faites qu’il soit toujours vôtre. Jésus et Marie, soyez toujours mes amis ! Mais, par pitié, faites-moi mourir plutôt que de me laisser tomber dans le malheur de commettre un seul péché. »
Ayant ainsi pris Marie pour soutien de sa dévotion, sa conduite morale apparut si édifiante et accompagnée de tels actes de vertu que, dès lors, je commençai à les noter afin de ne pas les oublier.
Arrivé à ce point dans la description des actions du jeune Savio, je me trouve devant un ensemble de faits et de vertus qui méritent une attention particulière de la part de celui qui écrit comme de celui qui lit. Pour plus de clarté, je juge donc bon d’exposer les choses non selon l’ordre des temps, mais selon l’analogie des faits qui ont entre eux une relation particulière ou qui se rapportent à la même matière. Je les diviserai donc en autant de chapitres, en commençant par l’étude du latin, qui fut le principal motif pour lequel il vint et fut accueilli dans cette maison de Valdocco.
CHAPITRE IX. Étude du latin – Incidents curieux – Conduite à l’école – Il empêche une rixe – Il évite un danger
Il avait étudié les rudiments du latin à Mondonio ; aussi, grâce à sa grande assiduité au travail et à sa capacité peu commune, il obtint bientôt d’être classé en quatrième, ou, comme nous dirions aujourd’hui, en deuxième année de grammaire latine. Il suivit ce cours auprès du pieux et charitable professeur Giuseppe Bonzanino, car les classes du gymnase n’étaient pas encore établies dans la maison de l’Oratoire comme elles le sont aujourd’hui. Je devrais encore ici décrire sa conduite, ses progrès et son caractère exemplaire dans les mêmes termes que ses maîtres précédents. Je me bornerai donc à exposer quelques faits qui, durant cette année de latin et les deux suivantes, furent remarqués avec une particulière admiration par ceux qui le connurent. Le professeur Bonzanino déclara plus d’une fois qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais eu d’élève plus attentif, plus docile et plus respectueux que le jeune Savio. Il apparaissait comme un modèle en toute chose. Il n’était nullement recherché dans ses vêtements ni dans sa coiffure ; mais, malgré la modestie de ses habits et l’humilité de sa condition, il paraissait propre, bien élevé et courtois, de sorte que ses compagnons de condition aisée et même noble — qui étaient nombreux à fréquenter cette école — se plaisaient beaucoup à demeurer avec Dominique, non seulement à cause de son savoir et de sa piété, mais aussi de ses manières civiles et agréables. Si le professeur remarquait un élève un peu bavard, il plaçait Dominique à ses côtés, et celui-ci s’efforçait avec tact de l’amener au silence, à l’étude et à l’accomplissement de ses devoirs.
C’est au cours de cette année que la vie de Dominique nous fournit un fait qui tient de l’héroïsme et qui est à peine croyable à son jeune âge. Il concerne deux de ses compagnons d’école qui en vinrent à une dangereuse querelle. La dispute commença par quelques paroles qu’ils s’étaient dites réciproquement au mépris de leur famille. Après plusieurs insultes, ils s’injurièrent et se défièrent de faire valoir leurs raisons à coups de pierres. Dominique vint à découvrir cette discorde ; mais comment l’empêcher, puisque les deux adversaires étaient plus âgés et plus forts que lui ? Il tenta de les persuader de renoncer à leur projet, faisant observer à l’un et à l’autre que la vengeance est contraire à la raison et à la sainte loi de Dieu ; il écrivit des lettres à l’un et à l’autre ; il les menaça de rapporter l’affaire au professeur et même à leurs parents ; mais tout fut inutile : leurs esprits étaient tellement aigris que toute parole ne servait à rien. Outre le danger de se faire gravement mal, ils commettaient une grande offense envers Dieu. Dominique était extrêmement affligé ; il désirait s’y opposer et ne savait comment. Dieu lui inspira d’agir ainsi. Il les attendit après l’école et, lorsqu’il put parler aux deux à l’écart, il dit : « Puisque vous persistez dans votre dessein brutal, je vous prie au moins d’accepter une condition. » « Nous l’acceptons, répondirent-ils, pourvu qu’elle n’empêche pas notre défi. » « C’est un vaurien », répliqua aussitôt l’un d’eux ; « et moi, ajouta l’autre, je ne serai pas en paix avec lui tant que lui ou moi n’aura pas la tête cassée. » Savio tremblait à cet échange brutal ; néanmoins, désireux d’empêcher un plus grand mal, il resta ferme et dit : « La condition que je vais vous proposer n’empêche pas le défi. »
Compagnons. Quelle est cette condition ?
Savio. Je veux seulement vous la dire à l’endroit où vous avez décidé de vous battre à coups de pierres.
Compagnons. Tu te moques de nous, ou tu chercheras à mettre quelque obstacle sur notre chemin.
Savio. Je serai avec vous et je ne vous tromperai pas ; soyez tranquilles.
Compagnons. Peut-être veux-tu aller appeler quelqu’un.
Savio. Je devrais le faire, mais je ne le ferai pas. Allons, je serai avec vous. Tenez-moi seulement parole. Ils le lui promirent et se rendirent dans les prés dits de la Cittadella, hors de Porta Susa[7].
La haine entre les deux adversaires était si grande que Savio eut grand-peine à empêcher qu’ils n’en vinssent aux mains pendant le court trajet qu’ils avaient à parcourir.
Arrivés au lieu fixé, Savio fit une chose à laquelle personne assurément ne se serait attendu. Il les laissa se placer à une certaine distance l’un de l’autre. Ils avaient déjà chacun cinq pierres à la main lorsque Dominique parla ainsi : « Avant de mettre votre défi à exécution, je veux que vous remplissiez la condition que vous avez acceptée. » En disant cela, il tira le petit Crucifix qu’il portait au cou et, le tenant d’une main, ajouta : « Je veux que chacun de vous fixe les yeux sur ce Crucifix, puis, en lançant une pierre contre moi, prononce à haute voix ces paroles : Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à ceux qui le crucifiaient ; moi, pécheur, je veux l’offenser et exercer une vengeance solennelle. »
Cela dit, il alla s’agenouiller devant celui qui paraissait le plus furieux : « Porte le premier coup sur moi, lui dit-il ; lance une forte pierre contre ma tête. » Celui-ci, qui ne s’attendait pas à une telle proposition, se mit à trembler. « Non, dit-il, jamais ! Je n’ai rien contre toi ; au contraire, je te défendrais si quelqu’un voulait t’outrager. »
À ces mots, Dominique courut vers l’autre en lui disant les mêmes paroles. Lui aussi en fut déconcerté et, tout tremblant, répondit que, puisqu’il était son ami, il ne lui ferait jamais aucun mal.
Alors Dominique se releva et, prenant un air sérieux et ému, leur dit : « Comment ! Vous êtes tous deux disposés à affronter même un grave danger pour me défendre, moi qui ne suis qu’une misérable créature, et vous n’êtes pas capables de vous pardonner une injure et une moquerie reçues à l’école, afin de sauver vos âmes, qui ont coûté le sang du Sauveur et que vous êtes sur le point de perdre par ce péché ? » Cela dit, il se tut, tenant toujours le Crucifix élevé dans sa main.
À ce spectacle de charité et de courage, les compagnons furent vaincus. « En cet instant, affirme l’un d’eux, je fus profondément touché ; un frisson me parcourut les membres et je me sentis plein de honte d’avoir contraint un ami aussi bon que Savio à recourir à des moyens extrêmes pour empêcher notre dessein impie. Voulant au moins lui donner un signe de bonne volonté, je pardonnai de tout cœur à celui qui m’avait offensé et priai Dominique de m’indiquer quelque prêtre patient et charitable auprès duquel je pourrais aller me confesser. De cette manière, après être redevenu son ami, je fus réconcilié avec le Seigneur, que j’avais certainement gravement offensé par ma haine et mon désir de vengeance. »
C’est là un exemple bien digne d’être imité par tout jeune chrétien lorsqu’il lui arrive de voir son prochain sur le point de se venger, ou lorsqu’il est lui-même offensé ou outragé de quelque manière par d’autres.
Ce qui, dans ce fait, honore singulièrement la conduite et la charité de Savio, c’est le silence dans lequel il sut garder ce qui s’était passé. Tout serait demeuré absolument inconnu si ceux-là mêmes qui y avaient pris part ne l’avaient raconté à plusieurs reprises.
L’aller et le retour de l’école, qui sont si dangereux pour les jeunes gens venant des villages dans les grandes villes, furent pour notre Dominique un véritable exercice de vertu. Constant à exécuter les ordres de ses supérieurs, il allait à l’école et revenait à la maison sans même jeter un regard ni prêter l’oreille à quelque chose qui ne convînt pas à un jeune chrétien. S’il voyait quelqu’un s’arrêter, courir, sautiller, jeter des pierres ou passer par des lieux défendus, il s’éloignait aussitôt de lui. Un jour, on l’invita à aller se promener sans permission ; une autre fois, on lui conseilla de manquer l’école pour aller se divertir, mais il sut toujours répondre par un refus. « Mon plus beau divertissement, répondait-il, c’est l’accomplissement de mes devoirs ; et si vous êtes de vrais amis, vous devez me conseiller de les accomplir exactement et jamais de les transgresser. » Néanmoins, il eut le malheur d’avoir quelques compagnons qui le pressèrent au point que Savio se trouva sur le point de tomber dans leurs pièges. Il avait déjà résolu de les suivre et ainsi de manquer l’école ce jour-là. Mais après avoir parcouru une courte distance, il s’aperçut qu’il suivait un mauvais conseil ; il en éprouva un grand remords, rappela les mauvais conseillers et leur dit : « Mes chers amis, mon devoir m’impose d’aller à l’école et je veux y aller. Nous faisons une chose qui déplaît à Dieu et à nos supérieurs. Je me repens de ce que j’ai fait ; si vous me donnez encore de semblables conseils, vous cesserez d’être mes amis. »
Ces jeunes gens accueillirent l’avertissement de leur ami ; ils allèrent avec lui à l’école et, à l’avenir, ne cherchèrent plus à le détourner de ses devoirs. À la fin de l’année, grâce à sa bonne conduite et à son application constante à l’étude, il mérita d’être promu parmi les meilleurs à la classe supérieure. Mais au commencement de la troisième année de grammaire, la santé de Dominique paraissant quelque peu altérée, on jugea bon de lui faire suivre le cours en privé, ici dans la maison de l’Oratoire, afin de pouvoir avoir pour lui les égards nécessaires dans le repos, l’étude et la récréation.
L’année des humanités, ou première rhétorique, sa santé paraissant meilleure, il fut envoyé chez le digne professeur don Matteo Picco. Celui-ci avait déjà entendu plusieurs fois parler des belles qualités qui ornaient Savio ; aussi l’accueillit-il volontiers et gratuitement dans son école, qui comptait parmi les meilleures écoles agréées de notre ville.
Nombreuses sont les choses édifiantes dites ou faites par Savio durant l’année de troisième grammaire et de première rhétorique ; nous les exposerons peu à peu en racontant les faits auxquels elles se rattachent.
CHAPITRE X. Sa résolution de devenir saint
Après avoir ainsi donné un aperçu des études qu’il fit dans les classes de latin, nous parlerons maintenant de sa grande résolution de devenir saint.
Savio demeurait à l’Oratoire depuis six mois lorsqu’on y prêcha un sermon sur la manière facile de devenir saint. Le prédicateur s’arrêta particulièrement à développer trois pensées qui firent une profonde impression sur l’âme de Dominique, à savoir : Dieu veut que nous devenions tous saints ; il est très facile d’y parvenir ; et une grande récompense est préparée au ciel pour celui qui devient saint. Ce sermon fut pour Dominique comme une étincelle qui embrasa son cœur d’amour de Dieu. Pendant quelques jours, il ne dit rien, mais il était moins gai que d’ordinaire, si bien que ses compagnons s’en aperçurent et moi aussi. Pensant que cela provenait de quelque nouvel ennui de santé, je lui demandai s’il souffrait de quelque mal. « Au contraire, répondit-il, je souffre de quelque bien. » « Que veux-tu dire ? » « Je veux dire que je sens un désir et un besoin de devenir saint. Je ne pensais pas pouvoir devenir saint avec tant de facilité ; mais maintenant que j’ai compris que cela peut se faire même en demeurant joyeux, je veux absolument devenir saint et j’en ai absolument besoin. Dites-moi donc comment je dois m’y prendre pour commencer cette entreprise. »
Je louai sa résolution, mais je l’exhortai à ne pas s’inquiéter, parce que, dans les émotions de l’âme, on ne reconnaît pas facilement la voix du Seigneur. Ce que je voulais de lui avant tout, c’était une joie constante et modérée ; tout en lui conseillant de persévérer dans l’accomplissement de ses devoirs de piété et d’étude, je lui recommandai de ne jamais manquer de prendre part à la récréation avec ses compagnons.
Un jour, je lui dis que je voulais lui faire un cadeau à son goût, mais que je désirais que le choix vînt de lui. « Le cadeau que je demande, répondit-il aussitôt, c’est que vous me fassiez devenir saint. Je veux me donner tout entier au Seigneur, pour toujours au Seigneur, et je sens le besoin de devenir saint ; si je ne deviens pas saint, je ne fais rien. Dieu me veut saint, et je dois le devenir. »
En une circonstance, le Directeur voulut donner un témoignage particulier d’affection aux jeunes gens de la maison et leur permit de lui demander par écrit tout ce qui était en son pouvoir, en promettant de l’accorder. On peut facilement imaginer les demandes plaisantes et extravagantes faites par les uns et les autres. Savio prit un petit morceau de papier et n’écrivit que ces mots : « Je vous demande de sauver mon âme et de me faire devenir saint. »
Un jour, on expliquait quelques mots selon leur étymologie. « Et Dominique, lui demanda-t-on, qu’est-ce que cela veut dire ? » On répondit : « Dominique signifie : du Seigneur. » « Vous voyez bien, ajouta-t-il aussitôt, si je n’ai pas raison de vous demander de me faire devenir saint : même mon nom dit que j’appartiens au Seigneur. Je dois donc et je veux être tout entier au Seigneur ; je veux devenir saint et je serai malheureux tant que je ne le serai pas. »
Le vif désir qu’il manifestait de devenir saint ne venait pas de ce qu’il ne menât déjà une vie vraiment sainte. Il parlait ainsi parce qu’il aurait voulu pratiquer de sévères pénitences et passer de longues heures en prière ; le Directeur le lui interdisait, parce que ces choses n’étaient pas compatibles avec son âge, sa santé et ses occupations.
CHAPITRE XI. Son zèle pour le salut des âmes
La première chose qu’on lui recommanda pour devenir saint fut de travailler à gagner des âmes à Dieu, puisqu’il n’y a rien de plus saint au monde que de coopérer au bien des âmes, pour le salut desquelles Jésus-Christ répandit jusqu’à la dernière goutte de son précieux sang. Dominique comprit l’importance de cette pratique et on l’entendit souvent dire : « Si seulement je pouvais gagner tous mes compagnons à Dieu, combien je serais heureux ! » En attendant, il ne laissait passer aucune occasion de donner un bon conseil ou d’avertir quelqu’un qui avait dit ou fait quelque chose de contraire à la sainte loi de Dieu.
Ce qui lui causait une grande horreur, et nuisait beaucoup à sa santé, c’était le blasphème ou le fait d’entendre prononcer en vain le saint nom de Dieu. Si, dans les rues de la ville ou ailleurs, il lui arrivait d’entendre de telles paroles, il baissait aussitôt la tête avec douleur et disait d’un cœur dévot : « Loué soit Jésus-Christ. »
Un jour, tandis qu’il traversait une place de la ville, un compagnon le vit ôter son bonnet et murmurer quelques mots. « Que fais-tu ? lui demanda-t-il. Que dis-tu ? » « N’as-tu pas entendu ? répondit Dominique. Ce charretier a pris en vain le saint nom de Dieu. Si j’avais pensé que ce fût utile, j’aurais couru l’avertir de ne plus le faire ; mais, craignant de lui faire dire des choses encore pires, je me borne à ôter mon bonnet et à dire : Loué soit Jésus-Christ. Je le fais dans l’intention de réparer en quelque manière l’insulte faite au saint nom du Seigneur. »
Son compagnon admira la conduite et le courage de Dominique, et il se plaît encore à raconter cet épisode en l’honneur de son ami et pour l’édification des autres.
Une fois, revenant de l’école, il entendit un homme déjà assez avancé en âge proférer un horrible blasphème. Notre Dominique trembla en l’entendant ; il loua Dieu dans son cœur, puis fit une chose vraiment admirable. Avec le plus grand respect, il courut vers le blasphémateur irréfléchi et lui demanda s’il pouvait lui indiquer où se trouvait l’Oratoire de Saint-François-de-Sales. Devant ce visage céleste, l’homme abandonna sa rudesse et dit : « Je ne sais pas, cher enfant ; j’en suis désolé. »
« Oh ! si vous ne savez pas cela, peut-être pourriez-vous me rendre un autre service. »
« Dis-moi ; je le ferai volontiers. »
Dominique s’approcha autant qu’il put de son oreille et, parlant à voix basse pour que personne d’autre ne comprît, ajouta : « Vous me rendriez un grand service si, lorsque vous êtes en colère, vous employiez d’autres paroles et ne blasphémiez pas le saint nom de Dieu. »
« Bravo, dit l’autre, plein d’étonnement et d’admiration. Oui, tu as raison. C’est une maudite habitude, et je veux à tout prix m’en corriger. »
Un jour, un garçon d’environ neuf ans se mit à se quereller avec un compagnon près de la porte de la maison et, au cours de la dispute, prononça en vain le nom adorable de Jésus-Christ. À ces paroles, Dominique, bien qu’il sentît dans son cœur une juste indignation, s’interposa néanmoins avec calme entre les deux adversaires et les apaisa. Puis il dit à celui qui avait pris le nom de Dieu en vain : « Viens avec moi et tu seras content de l’avoir fait. » Sa manière gracieuse détermina le garçon à consentir. Dominique le prit par la main, le conduisit dans l’église devant l’autel, puis le fit s’agenouiller à côté de lui et lui dit : « Demande au Seigneur de te pardonner l’offense que tu as commise en prenant son nom en vain. » Comme le garçon ne savait pas l’acte de contrition, Dominique le récita avec lui. Puis il ajouta :
« Répète avec moi ces paroles pour réparer l’insulte faite à Jésus-Christ : Loué soit Jésus-Christ, et que son saint et adorable nom soit loué à jamais. »
Il préférait lire la vie des saints qui avaient travaillé d’une manière particulière au salut des âmes. Il parlait volontiers des missionnaires qui peinent tant dans les pays lointains pour le bien des âmes ; et comme il ne pouvait leur envoyer d’aide matérielle, il offrait chaque jour quelque prière au Seigneur pour eux et, au moins une fois par semaine, recevait la sainte Communion à leurs intentions.
Je l’entendis plusieurs fois s’écrier : « Combien d’âmes, en Angleterre, attendent notre secours ! Oh ! si j’avais la force et la vertu, j’irais aussitôt là-bas et, par la prédication et le bon exemple, je chercherais à les gagner toutes au Seigneur. » Il se plaignait souvent à lui-même, et parlait souvent avec ses compagnons, du peu de zèle que beaucoup ont pour instruire les enfants dans les vérités de la foi. « Dès que je serai clerc, disait-il, je veux aller à Mondonio, rassembler tous les enfants sous un abri, leur faire le catéchisme, leur raconter beaucoup d’exemples et en faire tous des saints. Combien de pauvres enfants se perdent peut-être faute de quelqu’un qui les instruise dans la foi ! » Ce qu’il disait en paroles, il le confirmait par les actes : autant que son âge et son instruction le lui permettaient, il enseignait volontiers le catéchisme dans l’église de l’Oratoire ; et si quelqu’un en avait besoin, il lui donnait des leçons et l’instruisait du catéchisme à toute heure du jour et tous les jours de la semaine, dans le seul but de pouvoir parler de choses spirituelles et de faire comprendre combien il importe de sauver son âme.
Un jour, un compagnon indiscret voulut l’interrompre tandis qu’il racontait pendant la récréation un récit édifiant. « Qu’est-ce que tout cela peut bien te faire ? » lui demanda-t-il. « Ce que cela me fait ? répondit Dominique. Cela m’importe parce que les âmes de mes compagnons ont été rachetées par le sang de Jésus-Christ ; cela m’importe parce que nous sommes tous frères et qu’à ce titre nous devons aimer l’âme les uns des autres ; cela m’importe parce que Dieu nous commande de nous aider mutuellement à nous sauver ; cela m’importe parce que, si je réussis à sauver une âme, j’assurerai aussi mon propre salut. »
Le souci de Dominique pour le bien des âmes ne diminuait pas non plus pendant les courtes vacances qu’il passait dans la maison paternelle. Toute image, médaille, petit crucifix, livret ou autre objet qu’il avait gagné à l’école ou au catéchisme, il le mettait de côté pour l’utiliser durant les vacances. Avant même de quitter l’Oratoire, il avait coutume de demander spécialement à ses supérieurs de lui donner de tels objets afin, disait-il, de tenir ses camarades de jeu dans la bonne humeur.
Dès qu’il arrivait à la maison, on le voyait aussitôt entouré de garçons de son âge, de plus jeunes et même de plus âgés, qui éprouvaient un véritable plaisir à demeurer avec lui. En distribuant ses petits cadeaux au moment opportun, il les encourageait à prêter attention aux questions qu’il leur posait, tantôt sur le catéchisme, tantôt sur leurs devoirs.
Par ces moyens agréables, il réussissait à en conduire plusieurs avec lui au catéchisme, à la prière, à la Messe et à d’autres exercices de piété.
On m’assure qu’il consacra beaucoup de temps à instruire un de ses compagnons. « Si tu apprends à bien faire le signe de la sainte Croix, lui disait-il, je te donnerai une médaille, puis je demanderai à un prêtre de te donner un beau livre. Mais je veux que tu le fasses bien : tandis que tu prononces les paroles avec la bouche, ta main droite doit commencer au front, descendre à la poitrine, toucher ensuite correctement l’épaule gauche, puis la droite, et finir en joignant véritablement les mains lorsque tu dis : Amen. » Il désirait ardemment que ce signe de notre rédemption fût bien fait ; lui-même le faisait plusieurs fois en leur présence et invitait les autres à en faire autant.
Outre l’exactitude avec laquelle il accomplissait chacun de ses plus petits devoirs, il prenait encore soin de deux frères plus jeunes, leur apprenant à lire et à écrire, à réciter le catéchisme et les assistant dans les prières du matin et du soir. Il les conduisait à l’église, leur donnait de l’eau bénite et leur montrait la bonne manière de faire le signe de la sainte Croix. Le temps qu’il aurait pu passer à courir et se divertir, il l’employait au contraire à raconter des histoires édifiantes à sa famille ou à d’autres compagnons disposés à l’écouter. Même à la maison, il avait coutume de faire chaque jour une visite au Très Saint Sacrement ; et il regardait comme un véritable gain de pouvoir persuader quelque compagnon de l’accompagner. On peut donc dire que, chaque fois que l’occasion se présentait d’accomplir une bonne œuvre ou de donner un bon conseil en vue du bien d’une âme, il ne la laissait jamais passer.
CHAPITRE XII. Épisodes et manière agréable de converser avec ses compagnons
La pensée de gagner des âmes à Dieu l’accompagnait partout. Pendant les temps libres, il était l’âme de la récréation ; mais tout ce qu’il disait ou faisait tendait toujours au bien moral, soit de lui-même, soit des autres. Il avait constamment présent à l’esprit ce beau principe d’éducation : ne jamais interrompre les autres lorsqu’ils parlent. Si cependant ses compagnons se taisaient, il soulevait aussitôt quelque question sur l’école, l’histoire ou l’arithmétique ; et il avait toujours mille petites histoires toutes prêtes qui rendaient sa compagnie très agréable. Si quelqu’un venait à orienter la conversation vers les commérages ou des sujets semblables, il l’interrompait et racontait quelque plaisanterie, fable ou autre récit amusant ; ainsi, tout en faisant rire ses compagnons, il détournait la conversation des médisances et empêchait qu’une offense à Dieu ne fût commise parmi eux.
Sa manière joyeuse et son caractère vif le rendaient cher même aux compagnons les moins portés à la piété, de sorte que tous se plaisaient à passer du temps avec lui et accueillaient volontiers les conseils qu’il leur donnait à l’occasion.
Un jour, un compagnon voulut se déguiser, mais Dominique n’approuva pas. « Serais-tu content, lui demanda-t-il, de devenir réellement ce que tu veux paraître, avec deux cornes au front, un nez d’un pied de long et des habits de saltimbanque ? » « Certainement pas », répondit l’autre. « Alors, ajouta Dominique, si tu ne voudrais pas avoir une telle apparence, pourquoi veux-tu te montrer ainsi et défigurer les beaux traits que Dieu t’a donnés ? »
Une fois, pendant la récréation, un homme s’introduisit parmi les garçons qui jouaient et, s’adressant à l’un d’eux, se mit à parler si haut que tous ceux qui se trouvaient à proximité pouvaient l’entendre. Cet homme rusé, voulant les attirer autour de lui, commença par raconter des choses étranges pour les faire rire. Les garçons, piqués par la curiosité, se pressèrent bientôt autour de lui et écoutèrent avec attention ses récits singuliers. Dès qu’il se vit entouré, il orienta la conversation vers la religion et, comme le font ordinairement les gens de cette sorte, proféra des affirmations scandaleuses qui faisaient frémir, tournant en dérision les choses les plus saintes et discréditant toutes les personnes ecclésiastiques. Quelques-uns de ceux qui étaient présents, ne pouvant supporter une telle impiété et n’osant s’y opposer, se retirèrent simplement. Un nombre assez considérable continua imprudemment d’écouter. Savio survint alors par hasard. Dès qu’il comprit de quoi il s’agissait, mettant de côté tout respect humain, il se tourna immédiatement vers ses compagnons : « Allons-nous-en, dit-il. Laissez seul ce malheureux ; il veut nous voler nos âmes. » Les garçons, obéissant à la voix d’un compagnon si aimable et vertueux, s’éloignèrent tous aussitôt de cet émissaire du démon. Se voyant abandonné de tous, l’homme s’en alla et on ne le revit plus.
Une autre fois, quelques garçons voulaient aller se baigner, exercice qui, s’il est dangereux ailleurs, l’est bien davantage autour de Turin où, sans parler des dangers pour les mœurs, les eaux sont si profondes et si rapides que les jeunes gens deviennent souvent les malheureuses victimes de la natation. Dominique, ayant appris leur projet, chercha à les retenir auprès de lui en leur racontant une nouvelle après l’autre. Mais lorsqu’il vit qu’ils étaient décidés à partir, il parla avec fermeté : « Non, dit-il, je ne veux pas que vous y alliez. »
« Nous ne faisons rien de mal. »
« Vous désobéissez à vos supérieurs ; vous vous exposez au danger de donner ou de recevoir du scandale et de vous noyer. Cela n’est-il pas mal ? »
« Mais nous avons tellement chaud que nous n’en pouvons plus. »
« Si vous ne pouvez plus supporter la chaleur de ce monde, comment supporterez-vous la terrible chaleur de l’enfer que vous allez mériter ? »
Touchés par ces paroles, ils changèrent de résolution et restèrent avec lui pendant la récréation ; puis, à l’heure convenable, ils se rendirent à l’église pour assister aux fonctions sacrées.
Quelques autres jeunes de l’Oratoire, soucieux du bien de leurs compagnons, avaient formé une sorte d’association destinée à ramener à une vie meilleure les garçons indisciplinés. Savio en faisait partie et comptait parmi les plus zélés. S’il avait une friandise, un fruit, une petite croix, une image ou quelque chose de semblable, il le gardait pour ce but. « Qui la veut ? Qui la veut ? » disait-il. « Moi ! moi ! » criaient-ils tous en courant vers lui. « Doucement, répondait-il, je la donnerai à celui qui répondra le mieux à une question de catéchisme. » Il n’interrogeait alors que les plus turbulents, et dès qu’ils donnaient une réponse à peu près satisfaisante, il leur remettait le petit présent.
D’autres étaient gagnés d’une autre manière. Il les prenait à part, les invitait à se promener avec lui, les amenait à converser et, si besoin était, jouait avec eux. On le vit parfois avec un grand bâton sur les épaules, ressemblant à Hercule avec sa massue, jouer au jeu vulgairement appelé cirimella et paraître tout absorbé par le jeu. Mais tout à coup il s’arrêtait et disait à son compagnon : « Veux-tu que nous allions nous confesser samedi ? » L’autre, parce que le samedi lui semblait encore loin, parce qu’il voulait reprendre le jeu, et aussi pour faire plaisir à Dominique, répondait oui. Cela suffisait à Dominique, qui reprenait le jeu. Mais il ne perdait jamais la promesse de vue : chaque jour, pour une raison ou une autre, il lui rappelait ce oui et lui suggérait peu à peu la manière de faire une bonne confession. Lorsque le samedi arrivait, tel un chasseur qui a assuré une bonne prise, il l’accompagnait à l’église, allait se confesser avant lui, avertissait ordinairement le confesseur à l’avance et, ensuite, demeurait avec lui pour faire l’action de grâces. De tels épisodes étaient fréquents et procuraient à Dominique la plus grande consolation, tout en produisant un grand bien chez ses compagnons ; car il arrivait souvent qu’un garçon ne tirât aucun fruit d’un sermon entendu à l’église, mais cédât aux pieuses suggestions de Dominique.
Parfois, quelqu’un se prêtait à ses soins toute la semaine, puis le samedi disparaissait au moment de la confession. Lorsque Dominique le revoyait, il lui disait presque en plaisantant : « Ah ! fripon, tu m’as joué. » « Mais écoute, répondait l’autre, je n’étais pas prêt ; je ne me sentais pas capable… » « Pauvre garçon, ajoutait Dominique, tu as cédé au démon, qui, lui, était très prêt à te recevoir ; et maintenant tu es encore moins préparé : je vois même que tu es de très mauvaise humeur. Allons, essaie d’aller te confesser ; fais un effort et tâche de bien te confesser, et tu verras quelle joie remplira ton cœur. » Ordinairement, après être allé se confesser, le garçon revenait aussitôt auprès de Dominique le cœur plein de bonheur : « C’est vrai, disait-il, je suis vraiment heureux. Désormais je veux aller me confesser plus souvent. »
Dans les communautés de jeunes, il y en a d’ordinaire quelques-uns qui, parce qu’ils sont un peu grossiers, ignorants, moins bien élevés ou affligés de quelque peine, sont généralement laissés de côté par leurs compagnons. Ils supportent ainsi le poids de l’abandon précisément lorsqu’ils ont le plus besoin du réconfort d’un ami.
Ceux-là étaient les amis de Dominique. Il s’approchait d’eux, les égayait par quelque bonne conversation et leur donnait de sages conseils. Il arrivait donc souvent que des garçons décidés à s’abandonner au désordre, encouragés par les paroles charitables de Savio, revenaient à de meilleures dispositions.
C’est pourquoi tous ceux qui avaient quelque ennui de santé demandaient Dominique pour infirmier, et ceux qui avaient des peines trouvaient du réconfort à les lui confier. De cette manière, il trouvait continuellement un chemin ouvert pour exercer la charité envers le prochain et augmenter ses mérites devant Dieu.
CHAPITRE XIII. Son esprit de prière – Dévotion envers la Mère de Dieu – Le mois de Marie
Parmi les dons dont Dieu l’avait enrichi, l’un des plus remarquables était sa ferveur dans la prière. Son esprit était tellement habitué à converser avec Dieu que, en tout lieu, même au milieu du plus grand tumulte, il pouvait recueillir ses pensées et, par de pieux sentiments, élever son cœur vers Dieu.
Lorsqu’il priait en commun, il ressemblait vraiment à un petit ange : immobile, recueilli et dévot dans toute sa personne, ne s’appuyant sur rien sinon sur ses genoux, le visage souriant, la tête légèrement inclinée et les yeux baissés ; on aurait dit un autre saint Louis de Gonzague.
Il suffisait de le voir pour être édifié. En 1854, le comte Cays fut élu prieur de la Congrégation de Saint-Louis établie dans cet Oratoire. La première fois qu’il prit part à nos fonctions, il aperçut un enfant priant avec une attitude si dévote qu’il en fut rempli d’étonnement. Les fonctions sacrées achevées, il voulut savoir qui était cet enfant devenu l’objet de son admiration : c’était Dominique Savio.
Même sa récréation était presque toujours divisée en deux : une bonne partie était ordinairement consacrée à quelque lecture pieuse ou à quelque prière qu’il allait faire à l’église avec quelques compagnons, pour les âmes du purgatoire ou en l’honneur de la Très Sainte Vierge Marie.
La dévotion de Dominique envers la Mère de Dieu était très grande. En son honneur, il faisait chaque jour quelque mortification. Il ne regardait jamais directement les personnes de l’autre sexe ; en allant à l’école, il ne levait jamais les yeux. Il lui arrivait de passer devant des spectacles publics que ses compagnons regardaient avec tant d’avidité qu’ils ne savaient plus où ils étaient. Interrogé pour savoir s’il avait apprécié ces spectacles, Savio répondait qu’il n’avait rien vu. Un compagnon, presque contrarié, lui reprocha : « Alors, à quoi veux-tu employer tes yeux si tu ne t’en sers pas pour regarder de telles choses ? » « Je veux m’en servir, répondit-il, pour contempler le visage de notre Mère céleste Marie lorsque, si avec l’aide de Dieu j’en suis digne, j’irai la rejoindre au paradis. »
Il avait une dévotion particulière au Cœur Immaculé de Marie. Chaque fois qu’il entrait à l’église, il allait devant son autel la prier de lui obtenir la grâce de garder son cœur toujours éloigné de toute affection impure. « Marie, disait-il, je veux être toujours votre fils : obtenez-moi de mourir plutôt que de commettre un péché contre la vertu de pureté. »
Chaque vendredi, il choisissait encore une partie du temps de récréation pour aller à l’église avec d’autres compagnons réciter le petit chapelet des sept douleurs de Marie, ou au moins les Litanies de Notre-Dame des Douleurs.
Non seulement il était dévot envers la Très Sainte Vierge, mais il éprouvait une grande joie chaque fois qu’il pouvait conduire quelqu’un d’autre à pratiquer la dévotion envers elle. Un samedi, il avait invité un compagnon à venir avec lui à l’église pour réciter les Vêpres de la Très Sainte Vierge. L’autre accepta à contrecœur, disant qu’il avait froid aux mains. Dominique ôta ses gants et les lui donna ; et ainsi tous deux se rendirent à l’église. Une autre fois, il retira de ses propres épaules son petit manteau pour le prêter à un autre garçon afin que celui-ci l’accompagnât volontiers à l’église pour prier. Qui ne serait rempli d’admiration devant de tels actes de généreuse piété ?
À aucune époque Dominique ne parut plus ardemment dévoué à notre céleste protectrice Marie qu’au mois de mai. Il s’était entendu avec d’autres pour accomplir chaque jour de ce mois quelque pratique spéciale en plus de ce qui se faisait publiquement à l’église. Il avait préparé un recueil d’histoires édifiantes qu’il racontait avec grand plaisir afin d’encourager les autres à la dévotion envers Marie. Il parlait souvent d’elle pendant la récréation ; il exhortait tous à se confesser et à communier fréquemment, surtout durant ce mois. Lui-même donnait l’exemple en s’approchant chaque jour de la table eucharistique avec un recueillement au-delà duquel on n’aurait rien pu désirer.
Un fait curieux montre la tendresse de son cœur dans sa dévotion envers Marie. Les garçons du dortoir où il couchait décidèrent, à leurs frais, de préparer un petit autel élégant pour la clôture solennelle du mois de Marie. Dominique s’occupait beaucoup de cette entreprise ; mais lorsqu’on indiqua la somme que chacun aurait à verser, il s’écria : « Hélas ! voilà qui est difficile ! Pour ces choses il faut de l’argent, et je n’ai pas un sou en poche. Pourtant je veux faire quelque chose à tout prix. » Il alla prendre un livre qui lui avait été donné comme prix et, après en avoir demandé la permission à son supérieur, revint tout joyeux en disant : « Compagnons, maintenant moi aussi je peux contribuer à honorer Marie. Prenez ce livre et tirez-en tout le profit que vous pourrez ; voilà mon offrande. »
À la vue de cet acte spontané et généreux, ses compagnons furent émus et voulurent eux aussi offrir des livres et d’autres objets. On organisa avec ceux-ci une petite loterie dont le produit suffit largement à couvrir les dépenses.
Lorsque l’autel fut achevé, les garçons voulurent célébrer leur fête avec le plus grand éclat. Tous étaient très occupés ; mais, comme les décorations ne pouvaient être entièrement terminées, il fallut travailler pendant la nuit précédant la fête. « Moi, dit Savio, je passerai volontiers la nuit à travailler. » Mais ses compagnons, sachant qu’il avait été malade récemment, l’obligèrent à aller se coucher. Il ne voulait pas céder et n’alla au lit que par obéissance. « Au moins, dit-il à l’un de ses compagnons, dès que tout sera terminé, viens aussitôt me réveiller afin que je sois parmi les premiers à contempler l’autel orné en l’honneur de notre chère Mère. »
CHAPITRE XIV. Sa fréquentation des saints Sacrements de la Confession et de la Communion
L’expérience montre que les plus solides soutiens de la jeunesse sont les Sacrements de la Confession et de la Communion. Donnez-moi un jeune homme qui fréquente ces Sacrements, et vous le verrez grandir dans la jeunesse, parvenir à l’âge mûr et, s’il plaît ainsi à Dieu, atteindre l’extrême vieillesse avec une conduite qui sera un exemple pour tous ceux qui le connaissent. Que les jeunes comprennent cette maxime pour la mettre en pratique ; que tous ceux qui s’occupent de leur éducation la comprennent pour la leur inculquer.
Avant que Savio ne vînt habiter à l’Oratoire, il recevait ces deux Sacrements une fois par mois, selon l’usage des écoles. Par la suite, il les fréquenta beaucoup plus assidûment. Un jour, il entendit du haut de la chaire cette maxime : « Jeunes gens, si vous voulez persévérer sur le chemin du ciel, trois choses vous sont recommandées : approchez-vous souvent du Sacrement de la Confession, communiez fréquemment et choisissez un confesseur auquel vous osiez ouvrir votre cœur ; mais ne le changez pas sans nécessité. » Dominique comprit l’importance de ce conseil.
Il commença par choisir un confesseur, qu’il conserva régulièrement pendant tout le temps où il vécut parmi nous. Afin que son confesseur pût se former un jugement exact de sa conscience, il voulut, comme il a été dit, faire une confession générale. Il commença par se confesser tous les quinze jours, puis tous les huit jours, communiant avec la même fréquence. Voyant les grands progrès qu’il faisait dans les choses spirituelles, son confesseur lui conseilla de communier trois fois par semaine et, au bout d’une année, lui permit même la Communion quotidienne.
Pendant quelque temps, il fut troublé par des scrupules ; pour cette raison, il voulait aller se confesser tous les quatre jours et même plus souvent. Son directeur spirituel ne le permit pas et le maintint dans l’obéissance à la confession hebdomadaire.
Il avait en lui une confiance sans limites. Avec une entière simplicité, il lui parlait même hors de la confession de ce qui concernait sa conscience. Quelqu’un lui avait conseillé de changer parfois de confesseur, mais il ne voulut jamais le faire. « Le confesseur, disait-il, est le médecin de l’âme, et l’on ne change ordinairement de médecin que lorsqu’on a perdu confiance en lui ou lorsque la maladie est presque désespérée. Je ne me trouve dans aucun de ces deux cas. J’ai pleine confiance en mon confesseur, qui, avec une bonté et une sollicitude paternelles, travaille au bien de mon âme ; et je ne vois en moi aucune maladie qu’il ne puisse guérir. » Néanmoins, son directeur habituel lui conseillait parfois de changer de confesseur, surtout à l’occasion des exercices spirituels ; et Dominique obéissait promptement, sans soulever la moindre difficulté.
Savio était content de lui-même. « Si j’ai quelque peine dans le cœur, disait-il, je vais trouver mon confesseur, qui me conseille selon la volonté de Dieu, parce que Jésus-Christ a dit que, pour nous, la voix du confesseur est comme la voix de Dieu. Si ensuite je veux quelque chose de grand, je vais recevoir la sainte Hostie, dans laquelle se trouve corpus quod pro nobis traditum est, c’est-à-dire le même corps, le même sang, la même âme et la même divinité que Jésus-Christ offrit pour nous à son Père éternel sur la Croix. Que me manque-t-il donc pour être heureux ? Rien en ce monde. Il me manque seulement la joie de voir à découvert dans le ciel Celui que maintenant, par l’œil de la foi, je contemple et adore sur l’autel. »
Avec ces pensées, Dominique passait des jours véritablement heureux. C’est d’elles que naissaient cette gaieté et cette joie céleste qui transparaissaient dans toutes ses actions. Il ne faut pas croire non plus qu’il ignorât l’importance de ce qu’il faisait ou qu’il ne menât pas la vie chrétienne convenant à celui qui désire la Communion fréquente. Sa conduite était irréprochable sous tous rapports. J’invitai ses compagnons à me dire si, durant les trois années qu’il vécut parmi nous, ils avaient remarqué chez Savio quelque défaut à corriger ou quelque vertu à lui recommander ; mais ils furent tous d’accord pour affirmer qu’ils n’avaient jamais trouvé en lui rien qui méritât correction, et qu’ils n’auraient su nommer aucune vertu à ajouter à celles qu’il possédait déjà.
Sa préparation à recevoir la sainte Eucharistie était pieuse et édifiante. Le soir qui précédait la Communion, avant d’aller se coucher, il faisait une prière à cette intention et la terminait toujours par ces paroles : « Que le très saint et divin Sacrement soit loué et remercié à chaque instant. » Le matin, il faisait auparavant une préparation suffisante, mais son action de grâces ne connaissait pas de limite. D’ordinaire, s’il n’était pas appelé, il oubliait le déjeuner, la récréation et parfois même l’école, demeurant en prière — ou plutôt dans la contemplation de la bonté divine qui communique aux hommes d’une manière ineffable les trésors de son infinie miséricorde.
C’était pour lui un véritable bonheur de passer quelque temps devant Jésus au Très Saint Sacrement. Au moins une fois par jour, il allait invariablement lui rendre visite et invitait les autres à l’accompagner. Sa prière préférée était un petit chapelet[8] au Sacré-Cœur de Jésus, en réparation des outrages qu’il reçoit des hérétiques, des incrédules et des mauvais chrétiens.
Afin que ses Communions fussent plus fructueuses et qu’en même temps chaque jour lui donnât un nouvel encouragement à les faire avec ferveur, il assignait à chaque jour une intention spéciale.
Voici comment il répartissait ses Communions au cours de la semaine.
Dimanche. En l’honneur de la Très Sainte Trinité.
Lundi. Pour mes bienfaiteurs spirituels et temporels.
Mardi. En l’honneur de saint Dominique et de mon ange gardien.
Mercredi. À Notre-Dame des Douleurs, pour la conversion des pécheurs.
Jeudi. Pour le soulagement des âmes du purgatoire.
Vendredi. En l’honneur de la Passion de Jésus-Christ.
Samedi. En l’honneur de la Très Sainte Vierge Marie, afin d’obtenir sa protection pendant la vie et à l’heure de la mort.
Il prenait part avec des transports de joie à tout exercice concernant le Très Saint Sacrement. S’il lui arrivait de rencontrer le Viatique porté à un malade, il s’agenouillait aussitôt à l’endroit même où il se trouvait et, si le temps le permettait, l’accompagnait jusqu’à l’achèvement de la fonction.
Un jour, le Viatique passa près de lui tandis qu’il pleuvait et que les rues étaient boueuses. N’ayant pas de meilleur endroit, il s’agenouilla au milieu de la boue. Un compagnon le reprit ensuite, lui faisant remarquer qu’il n’était pas nécessaire de salir ainsi ses vêtements et que le Seigneur ne commandait pas une telle chose. Il répondit avec simplicité : « Mes genoux et mon pantalon appartiennent tous au Seigneur ; tout doit donc servir à lui rendre honneur et gloire. Quand il passe près de moi, non seulement je me jetterais dans la boue pour l’honorer, mais je me précipiterais dans une fournaise, parce qu’ainsi je participerais à ce feu d’infinie charité qui le poussa à instituer ce grand Sacrement. »
Dans une circonstance semblable, il vit un jour un soldat demeurer debout au moment même où le Très Saint Sacrement passait tout près de lui. N’osant l’inviter à s’agenouiller, Dominique tira de sa poche son petit mouchoir, l’étendit sur le sol sale, puis fit signe au soldat de s’en servir. Celui-ci parut d’abord confus ; ensuite, écartant le mouchoir, il s’agenouilla au milieu de la rue elle-même.
À la fête du Corpus Christi, il fut revêtu d’un habit ecclésiastique avec plusieurs compagnons et envoyé participer à la procession paroissiale. Il y alla avec le plus grand plaisir et regarda cela comme un don précieux, supérieur à tout autre qu’on aurait pu lui faire.
CHAPITRE XV. Ses pénitences
Son âge, sa santé délicate et sa vie innocente l’auraient certainement dispensé de toute espèce de pénitence ; mais il savait qu’un jeune homme peut difficilement conserver l’innocence sans pénitence, et cette pensée lui faisait regarder comme couverte de roses une vie de souffrance. Par pénitence, je n’entends pas ici le fait de supporter patiemment les injures et les contrariétés, ni la continuelle mortification et la maîtrise de tous ses sens dans la prière, à l’école, pendant l’étude et la récréation. Ces pénitences étaient constantes chez lui.
Je parle seulement des pénitences qui affligeaient le corps. Dans sa ferveur, il avait résolu de jeûner chaque samedi au pain et à l’eau en l’honneur de la Très Sainte Vierge, mais son confesseur le lui interdit. Il voulut jeûner pendant tout le Carême ; mais après une semaine, le Directeur de la maison l’apprit et le lui défendit aussitôt. Il aurait voulu au moins renoncer au déjeuner, mais cela lui fut également interdit. La raison pour laquelle ces pénitences ne lui étaient pas permises était la crainte de ruiner entièrement une santé déjà délicate. Que devait-il donc faire ? Défendu de pratiquer l’abstinence dans la nourriture, il commença à mortifier son corps d’autres manières. Il se mit à placer des éclats de bois et des morceaux de brique dans son lit afin de rendre son repos même pénible ; il voulut porter une sorte de cilice ; toutes ces choses lui furent également interdites. Il recourut alors à un autre moyen. Pendant l’automne et l’hiver, il laissa avancer la saison sans ajouter de couvertures à son lit, si bien que janvier arriva et qu’il n’avait encore que ce qu’il avait en été. Un matin, étant resté au lit à cause d’une indisposition, le Directeur alla le voir. Le voyant tout recroquevillé, il s’approcha et découvrit qu’il n’avait sur lui qu’une couverture légère. « Pourquoi as-tu fait cela ? lui demanda-t-il. Veux-tu mourir de froid ? » « Non, répondit-il, je ne mourrai pas de froid. Jésus, dans l’étable de Bethléem et lorsqu’il était suspendu à la croix, avait moins de couverture que moi. »
Il lui fut alors absolument défendu d’entreprendre aucune pénitence de quelque genre que ce fût sans en demander auparavant la permission expresse ; et à cet ordre, bien qu’avec difficulté, il se soumit. Une fois, je le rencontrai très préoccupé et s’exclamant : « Pauvre de moi ! Je suis vraiment dans une difficulté. Le Sauveur dit que si je ne fais pas pénitence je n’irai pas au ciel ; pourtant il m’est défendu d’en faire. Que deviendra donc mon ciel ? »
« La pénitence que le Seigneur veut de toi, lui dis-je, c’est l’obéissance. Obéis, et cela te suffit. »
« Ne pourriez-vous pas me permettre quelque autre pénitence ? »
« Oui. Tu peux pratiquer la pénitence de supporter patiemment les injures lorsqu’on t’en adresse ; d’endurer avec résignation la chaleur, le froid, le vent, la pluie, la fatigue et toute incommodité de santé qu’il plaira à Dieu de t’envoyer. »
« Mais ces choses, il faut les supporter par nécessité. »
« Tout ce que tu dois supporter par nécessité, offre-le à Dieu, et cela devient vertu et mérite pour ton âme. »
Content et résigné par ce conseil, il s’en alla en paix.
CHAPITRE XVI. Mortification de tous les sens extérieurs
Celui qui observait la tenue extérieure de Savio la trouvait si naturelle qu’il aurait facilement pu croire que le Seigneur l’avait créé ainsi. Mais ceux qui l’ont connu de près ou qui furent chargés de son éducation peuvent affirmer qu’il y eut là un grand effort humain, soutenu par la grâce de Dieu.
Ses yeux étaient très vifs, et il devait se faire une violence non petite pour les maintenir recueillis. « Au début, répéta-t-il plusieurs fois à un ami, lorsque je pris pour règle de gouverner absolument mes yeux, cela me fut très difficile ; et il m’arrivait même d’en avoir de forts maux de tête. » La réserve de son regard était telle que, parmi tous ceux qui le connurent, personne ne se souvient de l’avoir jamais vu jeter un seul regard au-delà des limites de la plus stricte modestie. « Les yeux, disait-il, sont deux fenêtres. Par les fenêtres passe ce que nous laissons passer. Par ces fenêtres, nous pouvons faire entrer un ange, ou le démon avec ses cornes, et permettre à l’un ou à l’autre de devenir maître de notre cœur. »
Un jour, un jeune homme du dehors apporta inconsidérément avec lui un journal contenant des images indécentes et irréligieuses. Une foule de garçons se rassembla pour voir les merveilles de ces images, qui auraient inspiré du dégoût même aux Turcs et aux païens. Savio accourut lui aussi, croyant de loin qu’on montrait quelque image de dévotion.
Mais lorsqu’il s’approcha, il manifesta son étonnement ; puis, presque en riant, il prit le journal et le déchira en mille morceaux. Ses compagnons, stupéfaits, se regardaient les uns les autres sans parler.
Il prit alors la parole en ces termes : « Pauvres de nous ! Le Seigneur nous a donné des yeux pour contempler la beauté des choses qu’il a créées, et vous vous en servez pour regarder de telles obscénités inventées par la malice humaine afin de nuire à nos âmes ! Auriez-vous oublié ce qu’on nous a si souvent prêché ? Le Sauveur nous dit qu’un seul mauvais regard suffit pour souiller notre âme d’une faute ; et vous repaissez vos yeux de choses pareilles ? »
« Nous, répondit l’un d’eux, nous regardions ces images pour rire. » « Oui, oui, pour rire ; et pendant ce temps vous vous préparez à aller en enfer en riant… mais ririez-vous encore si vous aviez le malheur d’y tomber ? »
« Mais nous, répondit un autre, nous ne voyons pas tant de mal dans ces images. »
« C’est encore pire. Ne pas voir beaucoup de mal à regarder de telles obscénités est signe que vos yeux sont déjà habitués à les regarder ; et de telles habitudes n’excusent pas le mal, elles vous rendent plus coupables. »
« Ô Job, ô Job ! Tu étais vieux, tu étais saint, tu étais accablé par une maladie qui te laissait étendu sur un fumier ; et pourtant tu avais fait alliance avec tes yeux pour ne leur laisser pas la moindre liberté à l’égard des choses immodestes ! »
À ces paroles, tous gardèrent le silence, et personne n’osa plus lui faire de reproche ni même ajouter une observation.
À la modestie des yeux, il joignait une grande réserve dans ses paroles.
Qu’il eût raison ou tort, lorsque quelqu’un d’autre parlait, il gardait le silence ; et plus d’une fois il interrompit lui-même ce qu’il disait pour laisser à un autre la possibilité de parler. Ses maîtres et ses autres supérieurs s’accordent tous à affirmer qu’ils n’eurent jamais même l’occasion de l’avertir pour avoir prononcé une seule parole inconvenante pendant l’étude, à l’école, à l’église ou durant l’accomplissement de quelque devoir d’étude ou de piété. Bien plus, même lorsqu’il recevait quelque injure, il savait maîtriser à la fois sa langue et sa colère.
Un jour, il avait averti un compagnon au sujet d’une mauvaise habitude. Au lieu de recevoir la correction avec reconnaissance, celui-ci se laissa emporter à un brutal excès. Il couvrit Dominique d’injures, puis le frappa à coups de poing et de pied. Savio aurait pu faire valoir ses droits par la force, car il était plus âgé et plus robuste. Au contraire, il ne se vengea que de la manière des chrétiens. Son visage devint certes tout rouge ; mais, maîtrisant l’élan de la colère, il se borna à ces paroles : « Je te pardonne. Tu as mal agi ; ne traite pas les autres de cette manière. »
Que dirons-nous alors de la mortification des autres sens du corps ? Je me bornerai à mentionner quelques faits seulement.
En hiver, il souffrait d’engelures aux mains. Si douloureuses qu’elles fussent, on ne l’entendit jamais en parler ni donner aucun signe de plainte. Il semblait plutôt presque s’en réjouir. « Plus les engelures sont grandes, disait-il, meilleures elles seront pour la santé », entendant par là la santé de l’âme. Plusieurs de ses compagnons affirment que, pendant les grands froids de l’hiver, il avait coutume de marcher lentement vers l’école, par désir de souffrir et de faire pénitence lorsque l’occasion s’en présentait. « Plus d’une fois, témoigne un de ses compagnons, je l’ai vu, au cœur du plus rude hiver, se gratter la peau et même la chair avec des aiguilles et des pointes de plume, afin que les blessures ainsi produites le rendissent davantage semblable à son divin Maître. »
Dans les communautés de jeunes, on rencontre d’ordinaire quelques personnes qui ne sont jamais satisfaites de rien. Tantôt elles se plaignent des fonctions religieuses, tantôt de la discipline, tantôt du repos ou de l’organisation des repas ; en toute chose elles trouvent matière à critiquer.
Ces personnes sont une véritable croix pour les supérieurs, parce que le mécontentement de l’un se communique aux autres, parfois au grand détriment de la communauté. La conduite de Savio était tout à fait opposée à la leur.
Jamais une plainte ne sortit de ses lèvres, ni contre la chaleur de l’été ni contre le froid de l’hiver. Beau ou mauvais temps, il était toujours également joyeux. Quel que fût ce qui était servi à table, il se montrait pleinement satisfait. Bien plus, avec une admirable ingéniosité, il y trouvait un moyen de se mortifier. Lorsqu’un mets était critiqué par les autres comme trop cuit ou trop cru, trop peu ou trop salé, lui au contraire s’en montrait content, disant que c’était précisément à son goût.
Il avait l’habitude de rester au réfectoire après ses compagnons, ramassant les miettes de pain demeurées sur la table ou tombées à terre et les mangeant comme s’il s’agissait de quelque chose de délicieux. À ceux qui s’en étonnaient, il cachait son esprit de pénitence en disant : « On ne mange pas les pains tout entiers ; et s’ils sont déjà réduits en miettes, c’est autant de travail épargné aux dents. »
Chaque reste de soupe, de plat ou de toute autre nourriture était ramassé et mangé par lui. Il ne le faisait d’ailleurs pas par gourmandise, car il donnait souvent sa propre portion à d’autres compagnons.
Interrogé sur la raison pour laquelle il prenait tant de soin à recueillir ces restes qui auraient dégoûté certaines personnes, il répondit :
« Tout ce que nous avons dans le monde est un précieux don que Dieu nous a fait ; mais de tous ses dons, après sa sainte grâce, le plus grand est la nourriture par laquelle il conserve notre vie. La plus petite partie de ce don mérite donc notre reconnaissance et mérite véritablement d’être gardée avec le soin le plus scrupuleux. »
Nettoyer les chaussures, brosser les vêtements de ses compagnons, rendre les services les plus humbles aux malades, balayer et accomplir des tâches semblables étaient pour lui une agréable récréation. « Que chacun fasse ce qu’il peut, disait-il. Moi, je ne suis pas capable de faire de grandes choses ; mais ce que je puis faire, je veux le faire pour la plus grande gloire de Dieu, et j’espère que Dieu, dans son infinie bonté, voudra bien agréer ces pauvres offrandes. »
Manger des choses contraires à son goût, éviter celles qu’il aurait aimées, maîtriser ses yeux même dans des choses indifférentes, rester là où il remarquait une odeur désagréable, renoncer à sa propre volonté, supporter avec une parfaite résignation tout ce qui faisait souffrir son corps ou son esprit : tels étaient les actes de vertu que Dominique pratiquait chaque jour, et même, pouvons-nous dire, à chaque instant de sa vie.
Je passe donc sous silence beaucoup d’autres faits semblables, qui tous contribuent à montrer combien grand était chez Dominique l’esprit de pénitence, de charité et de mortification de tous les sens, et en même temps combien sa vertu était ingénieuse pour savoir tirer parti des grandes et petites occasions, et même des choses indifférentes, afin de se sanctifier et d’accroître ses mérites devant le Seigneur.
CHAPITRE XVII. La Compagnie de l’Immaculée Conception
Toute la vie de Dominique peut être considérée comme un exercice de dévotion envers la Très Sainte Vierge Marie. Il ne laissait passer aucune occasion sans lui rendre quelque hommage. En 1854, le Chef suprême de l’Église définit comme dogme de foi l’Immaculée Conception de Marie. Savio désirait ardemment rendre vivant et durable parmi nous le souvenir de cet auguste titre donné par l’Église à la Reine du Ciel. « Je voudrais, disait-il, faire quelque chose en l’honneur de Marie, mais le faire vite, parce que je crains de ne pas avoir beaucoup de temps. »
Guidé donc par son habituelle et ingénieuse charité, il choisit plusieurs de ses compagnons les plus sûrs et les invita à s’unir à lui pour former une compagnie appelée Compagnie de l’Immaculée Conception.
Son but était d’obtenir la protection de la grande Mère de Dieu pendant la vie et surtout à l’heure de la mort. Savio proposa deux moyens à cette fin : pratiquer et promouvoir des actes de piété en l’honneur de Marie Immaculée, et la Communion fréquente. D’accord avec ses amis, il rédigea un règlement et, après une longue préparation, le 8 juin 1856, neuf mois avant sa mort, il le lut avec eux devant l’autel de la Très Sainte Vierge. Je le reproduis volontiers ici, dans la pensée qu’il pourra servir à d’autres de guide pour faire de même. Le voici.
« Nous, Dominique Savio, etc. (suivent ici les noms des autres compagnons), afin de nous assurer pendant la vie et à l’heure de la mort le patronage de la Très Sainte Vierge Immaculée et de nous consacrer entièrement à son saint service, en ce huitième jour de juin, tous fortifiés par les saints Sacrements de la Confession et de la Communion, et résolus à professer envers notre Mère une dévotion filiale et constante, déclarons devant son autel, et avec le consentement de notre Directeur spirituel, que nous voulons imiter, autant que nos forces le permettront, LUIGI COMOLLO[9].
C’est pourquoi nous nous engageons :
- À observer rigoureusement les règles de la maison.
- À édifier nos compagnons, en les avertissant avec charité et en les encourageant à faire le bien par nos paroles, mais bien davantage par notre bon exemple.
- À employer exactement notre temps. Afin de nous assurer la persévérance dans la manière de vivre à laquelle nous entendons nous engager, nous soumettons le règlement suivant à notre Directeur.
N° 1. Comme règle première, nous adopterons une stricte obéissance envers nos supérieurs, auxquels nous nous remettrons avec une confiance sans limites.
N° 2. L’accomplissement de nos propres devoirs sera notre première et principale occupation.
N° 3. La charité mutuelle unira nos cœurs et nous fera aimer tous nos frères sans distinction, que nous avertirons avec douceur lorsqu’une correction paraîtra utile.
N° 4. Une demi-heure par semaine sera choisie pour que nous nous réunissions ; après avoir invoqué le Saint-Esprit et fait une courte lecture spirituelle, nous examinerons les progrès de la Compagnie dans la dévotion et la vertu.
N° 5. En particulier, toutefois, nous nous avertirons réciproquement des défauts dont nous devons nous corriger.
N° 6. Nous nous efforcerons d’éviter de nous causer mutuellement le moindre déplaisir, supportant patiemment nos compagnons et les autres personnes importunes.
N° 7. Aucune prière particulière n’est prescrite, puisque le temps restant après l’accomplissement de notre devoir sera employé à ce qui paraîtra le plus utile à nos âmes.
N° 8. Nous adopterons néanmoins les quelques pratiques suivantes :
- 1. Fréquentation des saints Sacrements, aussi souvent qu’il nous sera permis.
- 2. Nous nous approcherons de la Table eucharistique chaque dimanche, aux fêtes d’obligation, pendant toutes les neuvaines et aux solennités de la Très Sainte Vierge Marie et des saints patrons de l’Oratoire.
- 3. Durant la semaine, nous chercherons à nous en approcher le jeudi, à moins qu’une occupation sérieuse ne nous en empêche.
N° 9. Chaque jour, surtout pendant la récitation du Rosaire, nous recommanderons notre société à Marie, lui demandant de nous obtenir la grâce de la persévérance.
N° 10. Nous nous efforcerons de consacrer chaque samedi, en l’honneur de Marie, quelque pratique particulière ou acte de piété chrétienne en l’honneur de son Immaculée Conception.
N° 11. Nous garderons donc une tenue particulièrement édifiante dans la prière, la lecture pieuse, pendant les offices divins, dans l’étude et à l’école.
N° 12. Nous garderons avec le plus grand soin la sainte parole de Dieu et nous nous rappellerons les vérités entendues.
N° 13. Nous éviterons toute perte de temps afin de préserver nos âmes des tentations qui nous assaillent ordinairement avec force dans l’oisiveté ; c’est pourquoi :
N° 14. Après avoir accompli les obligations propres à chacun de nous, nous consacrerons les heures libres qui resteront à des occupations utiles, comme la lecture pieuse et instructive ou la prière.
N° 15. La récréation est souhaitée, ou du moins permise, après les repas, après l’école et après l’étude.
N° 16. Nous nous efforcerons de faire connaître à nos supérieurs tout ce qui peut être utile à notre conduite morale.
N° 17. Nous chercherons aussi à faire un usage modéré des permissions qui nous sont accordées par la bonté de nos supérieurs, puisque l’un de nos buts particuliers est précisément l’exacte observance des règles de la maison, trop souvent violées par l’abus de ces permissions.
N° 18. Nous accepterons de nos supérieurs tout ce qui nous sera donné pour notre nourriture, sans jamais nous plaindre de l’organisation de la table, et nous détournerons aussi les autres de le faire.
N° 19. Celui qui voudra devenir membre de cette société devra d’abord purifier sa conscience par le Sacrement de la Confession et se nourrir à la Table eucharistique ; il devra ensuite donner une preuve de sa conduite pendant une semaine d’essai, lire attentivement ces règles et en promettre à Dieu et à Marie Très Sainte Immaculée l’exacte observance.
N° 20. Le jour de son admission, les confrères s’approcheront de la sainte Communion, priant sa divine Majesté d’accorder au nouveau compagnon les vertus de persévérance, d’obéissance et de véritable amour de Dieu.
N° 21. La société est placée sous le patronage de l’Immaculée Conception, dont nous porterons le titre et dont nous porterons la médaille de dévotion. Une confiance sincère, filiale et sans limites en Marie, une tendresse singulière envers elle et une dévotion constante nous rendront supérieurs à tout obstacle, fermes dans nos résolutions, sévères envers nous-mêmes, aimants envers le prochain et exacts en toute chose.
Nous recommandons encore aux confrères d’écrire d’abord les saints noms de Jésus et de Marie dans leur cœur et leur esprit, puis sur leurs livres et sur les objets qui peuvent se présenter à leurs yeux.
Notre Directeur est prié d’examiner ces règles et de nous donner son jugement à leur sujet ; nous l’assurons que nous dépendons tous entièrement de sa volonté. Il pourra apporter à ce règlement tous les changements qu’il jugera opportuns.
Et Marie ? Qu’elle bénisse nos efforts, puisque l’inspiration de donner vie à cette pieuse société est venue entièrement d’elle. Qu’elle sourie à nos espérances et exauce nos prières ; et nous, abrités sous son manteau et fortifiés par son patronage, nous braverons les tempêtes de cette mer perfide et vaincrons les assauts de l’ennemi infernal. Ainsi réconfortés par elle, nous espérons être une édification pour nos compagnons, une consolation pour nos supérieurs et ses fils bien-aimés ; et si Dieu nous accorde la grâce et la vie de le servir dans le ministère sacerdotal, nous nous efforcerons de le faire de toutes nos forces et avec le plus grand zèle. Défiants de nos propres forces, mais nous confiant sans limite dans le secours divin, nous pouvons espérer qu’après cette vallée de larmes, consolés par la présence de Marie, nous parviendrons sûrement à l’heure dernière à la récompense éternelle que Dieu réserve à ceux qui le servent en esprit et en vérité.
Le Directeur de l’Oratoire lut en effet le règlement de vie exposé ci-dessus et, après l’avoir examiné attentivement, l’approuva aux conditions suivantes :
- Les promesses mentionnées ci-dessus n’ont pas valeur de vœux.
- Elles n’obligent pas non plus sous peine d’aucun péché.
- Dans les réunions, on fixera quelque œuvre extérieure de charité, par exemple nettoyer l’église, assister ou enseigner le catéchisme à quelque enfant plus ignorant.
- Les jours de la semaine seront répartis de telle sorte qu’il y ait chaque jour quelques Communions.
- Aucune pratique religieuse ne sera ajoutée sans la permission spéciale des supérieurs.
- Le but fondamental sera de promouvoir la dévotion envers Marie Très Sainte Immaculée et envers le Très Saint Sacrement.
- Avant d’accepter quelqu’un, on lui fera lire la vie de Luigi Comollo[10].
CHAPITRE XVIII. Ses amitiés particulières – Ses relations avec le jeune Camillo Gavio
Tout le monde était l’ami de Dominique ; celui qui ne l’aimait pas le respectait pour ses vertus. Il savait vivre en bonne intelligence avec tous. Il était si solidement affermi dans la vertu qu’on lui conseillait de fréquenter quelques garçons assez turbulents afin d’essayer de les gagner au Seigneur. Il se servait de la récréation, des jeux et même des conversations indifférentes pour en tirer un profit spirituel. Cependant, ceux qui étaient inscrits à la Compagnie de l’Immaculée Conception étaient ses amis particuliers. Avec eux, comme il a été dit, il se réunissait tantôt pour des conférences spirituelles, tantôt pour accomplir des exercices de piété chrétienne. Ces réunions se tenaient avec la permission des supérieurs, mais étaient dirigées et réglées par les jeunes eux-mêmes. Ils examinaient comment célébrer les neuvaines des principales solennités, se répartissaient les Communions que chacun aurait soin de faire aux jours fixés de la semaine et s’assignaient mutuellement les jeunes gens qui avaient besoin d’une aide morale ; chacun prenait l’un d’eux comme client et protégé et employait tous les moyens suggérés par la charité chrétienne pour le conduire à la vertu.
Savio était parmi les plus actifs et l’on peut dire que, dans ces réunions, il remplissait le rôle de conseiller éclairé.
On pourrait citer plusieurs compagnons de Savio qui prenaient part à ces réunions et eurent beaucoup de rapports avec lui ; mais comme ils vivent encore, la prudence conseille de ne rien dire à leur sujet. Je n’en mentionnerai que deux qui ont déjà été appelés à la patrie céleste : Camillo Gavio de Tortona et Giovanni Massaglia de Marmorito.
Gavio ne vécut parmi nous que deux mois, et ce temps suffit pour qu’il laissât parmi ses compagnons un saint souvenir de lui-même.
Sa brillante piété et son grand talent pour la peinture et la sculpture avaient amené la municipalité de sa ville à l’aider à venir à Turin afin d’y poursuivre ses études artistiques. Il avait souffert chez lui d’une grave maladie ; et lorsqu’il arriva à l’Oratoire, soit parce qu’il était convalescent, soit parce qu’il se trouvait loin de sa maison et de ses parents, soit parce qu’il était au milieu de garçons qui lui étaient tous inconnus, il demeurait à regarder les autres jouer, absorbé dans de sérieuses pensées. Savio le vit et s’approcha aussitôt pour le consoler, ayant avec lui exactement la conversation suivante.
Savio commença : « Eh bien, mon cher ami, tu ne connais encore personne, n’est-ce pas ? »
Gavio. « C’est vrai, mais je me distrais en regardant les autres jouer. »
« Comment t’appelles-tu ? »
« Camillo Gavio, de Tortona. »
« Quel âge as-tu ? »
« J’ai quinze ans. »
« D’où vient cette tristesse que l’on voit sur ton visage ? Aurais-tu été malade ? »
« Oui, j’ai été malade. J’ai souffert d’une maladie avec palpitations qui m’a conduit au bord du tombeau, et je ne suis pas encore entièrement rétabli. »
« Tu veux guérir, n’est-ce pas ? »
« Pas particulièrement. Je veux faire la volonté de Dieu. »
Ces dernières paroles révélèrent en Gavio un jeune homme d’une piété peu commune et apportèrent une véritable consolation au cœur de Savio ; aussi poursuivit-il avec une entière confiance : « Celui qui veut faire la volonté de Dieu veut se sanctifier ; veux-tu donc devenir saint ? »
« Je le désire beaucoup. »
« Bien. Nous augmenterons le nombre de nos amis ; tu seras de ceux qui prennent part à ce que nous faisons pour devenir saints. »
« Ce que tu dis est beau, mais je ne sais pas ce que je dois faire ! »
« Je vais te le dire en peu de mots. Sache qu’ici nous faisons consister la sainteté à être très joyeux. Nous chercherons simplement à éviter le péché comme un grand ennemi qui nous ravit la grâce de Dieu et la paix du cœur ; nous nous efforcerons d’accomplir exactement nos devoirs et de fréquenter les exercices de piété. Commence dès aujourd’hui à écrire comme souvenir : Servite Domino in laetitia — servez le Seigneur dans une sainte joie. »
Cette conversation fut comme un baume sur les afflictions de Gavio et lui apporta un véritable réconfort. Dès ce jour, il devint un fidèle ami de Savio et un constant imitateur de ses vertus. Mais la maladie qui l’avait conduit au bord du tombeau et n’avait pas été entièrement extirpée reparut au bout de deux mois ; malgré tous les soins des médecins et des amis, on ne put trouver aucun remède. Après plusieurs jours d’aggravation, et après avoir reçu les derniers Sacrements avec une grande édification, il rendit son âme au Créateur le 30 décembre 1856[11].
Dominique alla plusieurs fois le visiter pendant sa maladie et s’offrit à passer les nuits à veiller auprès de lui, bien que cela ne lui fût pas permis. Lorsqu’il apprit que Gavio était mort, il voulut le voir une dernière fois et, le regardant sans vie, dit avec une profonde émotion :
« Adieu, Gavio. Je suis intérieurement convaincu que tu as pris ton vol vers le ciel ; prépare-moi donc une place. Je serai toujours ton ami, mais tant que le Seigneur me laissera en vie, je prierai pour le repos de ton âme. »
Il alla ensuite avec les autres compagnons réciter l’Office des morts dans la chambre du défunt ; d’autres prières furent offertes au cours de la journée. Puis il invita quelques-uns des meilleurs condisciples à recevoir la sainte Communion, et lui-même la reçut plusieurs fois pour le repos de son ami défunt.
Entre autres choses, il disait à ses amis : « Mes chers amis, n’oublions pas l’âme de notre ami. J’espère qu’à présent il jouit déjà de la gloire du ciel ; néanmoins, ne cessons pas de prier pour le repos de son âme. Tout ce que nous faisons maintenant pour lui, Dieu disposera qu’un jour d’autres le fassent pour nous. »
CHAPITRE XIX. Ses relations avec le jeune Giovanni Massaglia
Les relations de Savio avec Massaglia, de Marmorito, village peu éloigné de Mondonio, furent plus longues et plus intimes.
Tous deux arrivèrent en même temps dans la maison de l’Oratoire ; ils venaient de localités voisines ; tous deux avaient le même désir d’embrasser l’état ecclésiastique, avec une volonté sincère de devenir saints.
« Il ne suffit pas, dit un jour Dominique à son ami, il ne suffit pas de dire que nous voulons devenir clercs ; il faut travailler à acquérir les vertus nécessaires à cet état. »
« C’est vrai, répondit son ami, mais si nous faisons de notre côté tout ce que nous pouvons, Dieu ne manquera pas de nous donner la grâce et la force de mériter une faveur aussi grande que celle de devenir ministres de Jésus-Christ. »
Lorsque vint le temps de Pâques, ils firent les exercices spirituels avec les autres jeunes gens de la manière la plus exemplaire. À la fin de la retraite, Dominique dit à son compagnon : « Je veux que nous soyons de vrais amis — de vrais amis dans les affaires de l’âme. Je désire donc qu’à partir de maintenant chacun soit le conseiller de l’autre dans tout ce qui peut contribuer à notre bien spirituel. Ainsi, si tu vois en moi quelque défaut, dis-le-moi aussitôt afin que je puisse m’en corriger ; ou si tu vois quelque bonne chose que je pourrais faire, ne manque pas de me la suggérer. »
« Je le ferai volontiers pour toi, bien que tu n’en aies pas besoin ; mais tu dois le faire beaucoup plus pour moi, puisque, comme tu le sais, à cause de mon âge, de mes études et de ma classe, je suis exposé à de plus grands dangers. »
« Laissons les compliments de côté et aidons-nous mutuellement à faire du bien à nos âmes. »
À partir de ce moment, Savio et Massaglia devinrent de véritables amis, et leur amitié dura parce qu’elle était fondée sur la vertu ; ils rivalisaient même entre eux, par l’exemple et le conseil, pour s’aider l’un l’autre à éviter le mal et à pratiquer le bien.
À la fin de l’année scolaire, après les examens, chaque jeune de la maison reçut la permission de passer les vacances soit auprès de ses parents, soit chez quelque autre membre de sa famille.
Quelques-uns, poussés par le désir de progresser dans l’étude et de mieux vaquer aux exercices de piété, préférèrent rester à l’Oratoire ; parmi eux se trouvaient Savio et Massaglia. Sachant avec quelle impatience leurs familles les attendaient et combien eux-mêmes avaient besoin de refaire leurs forces, je dis à tous deux : « Pourquoi ne partez-vous pas quelques jours en vacances ? » Au lieu de répondre, ils se mirent à rire. « Que signifie ce rire ? »
Dominique répondit : « Nous savons que nos parents nous attendent avec plaisir ; nous les aimons nous aussi et nous irions volontiers les voir. Mais nous savons qu’un oiseau, tant qu’il est dans sa cage, ne jouit pas de la liberté, il est vrai ; mais il est à l’abri de l’épervier. Au contraire, s’il est hors de la cage, il vole où il veut, mais d’un moment à l’autre il peut tomber dans les serres de l’épervier infernal. »
Néanmoins, je jugeai préférable, pour leur santé, de les envoyer quelque temps chez eux. Ils ne cédèrent à mon désir que par obéissance et n’y restèrent que le nombre de jours strictement fixé.
Si je voulais écrire les beaux exemples de vertu donnés par le jeune Massaglia, je devrais répéter en grande partie ce qui a été dit de Savio, dont il fut le fidèle imitateur tant qu’il vécut. Il jouissait d’une bonne santé et donnait d’excellentes espérances dans ses études. Après avoir achevé la rhétorique, il passa avec succès l’examen pour recevoir l’habit ecclésiastique. Mais cet habit, qu’il aimait et respectait tant, il ne put le porter que quelques mois. Atteint d’un refroidissement qui ne paraissait être qu’un simple rhume, il ne voulut même pas interrompre ses études. Afin de le soigner sérieusement et de l’éloigner de la possibilité d’étudier, ses parents le conduisirent à la maison. Pendant ce séjour, il écrivit à son ami une lettre ainsi conçue :
Cher ami,
Je pensais ne devoir passer que quelques jours à la maison et retourner ensuite à l’Oratoire ; aussi ai-je laissé là-bas toutes mes affaires d’étude. Maintenant, cependant, je vois que les choses se prolongent et que l’issue de ma maladie devient de plus en plus incertaine. Le médecin me dit que je vais mieux. Il me semble, à moi, que je vais plus mal. Nous verrons qui a raison. Cher Dominique, je suis profondément affligé d’être loin de toi et de l’Oratoire, parce qu’ici je n’ai pas les mêmes facilités pour vaquer aux exercices de dévotion. Je me console seulement en me rappelant les jours que nous avions fixés pour nous préparer et nous approcher ensemble de la sainte Communion.
J’espère néanmoins que, bien que séparés de corps, nous ne le serons pas d’esprit.
En attendant, je te prie d’aller dans la salle d’étude et de faire une visite officielle à mon pupitre. Tu y trouveras quelques papiers manuscrits ; près d’eux se trouve le Kempis, c’est-à-dire De imitatione Christi. Mets tout ensemble dans un paquet et envoie-le-moi. Prends garde que le livre soit bien celui en latin ; car, bien que j’aime la traduction, elle reste une traduction, et je n’y trouve pas le plaisir que j’éprouve dans l’original latin. Je suis fatigué de ne rien faire ; pourtant le médecin m’interdit d’étudier. Je fais de longues promenades dans ma chambre et je vais souvent répétant : Guérirai-je de cette maladie ? Retournerai-je voir mes compagnons ? Sera-ce ma dernière maladie ? Dieu seul sait ce qu’il adviendra de toutes ces choses. Il me semble que je suis prêt, dans les trois cas, à accomplir la sainte et aimable volonté de Dieu.
Si tu as quelque bon conseil, je te prie de me l’écrire. Dis-moi comment va ta santé ; souviens-toi de moi dans tes prières et surtout lorsque tu reçois la sainte Communion. Courage ; aime-moi de tout ton cœur dans le Seigneur. Si nous ne pouvons rester longtemps ensemble dans la vie présente, j’espère qu’un jour nous pourrons vivre heureux dans une douce compagnie pendant l’éternité bienheureuse.
Salue nos amis, surtout les frères de la Compagnie de l’Immaculée Conception. Que le Seigneur soit avec toi, et crois-moi toujours ton très affectionné
GIOVANNI MASSAGLIA.
Dominique exécuta la demande de son ami et, en lui envoyant ce qu’il avait demandé, joignit la lettre suivante :
Mon cher Massaglia,
Ta lettre m’a fait plaisir, parce qu’elle m’a assuré que tu es encore vivant ; depuis ton départ, en effet, nous n’avions plus reçu de tes nouvelles et je ne savais pas si je devais dire pour toi le Gloria Patri ou le De profundis. Tu recevras les choses que tu m’as demandées. Je dois seulement te faire remarquer que Kempis est un bon ami, mais il est mort et ne bouge jamais de sa place. C’est donc à toi de le chercher, de le secouer, de le lire et de t’efforcer de mettre en pratique ce que tu y lis.
Tu regrettes les facilités que nous avons ici pour les exercices de piété, et tu as raison. Lorsque je suis à Mondonio, j’éprouve la même difficulté. J’y suppléais en visitant chaque jour le Très Saint Sacrement et en tâchant d’emmener avec moi autant de compagnons que possible. Outre Kempis, je lisais Le Trésor caché dans la sainte Messe du bienheureux Léonard. Si tu le juges bon, fais de même. Tu me dis que tu ne sais pas si tu reviendras à l’Oratoire nous voir ; ma pauvre personne me paraît elle aussi bien usée, et tout me fait prévoir que je m’approche rapidement de la fin de mes études et de ma vie. Quoi qu’il en soit, faisons ceci : prions l’un pour l’autre afin que nous puissions tous deux faire une bonne mort. Celui de nous deux qui ira le premier au Paradis devra préparer une place à son ami et, lorsque celui-ci viendra le rejoindre, lui tendre la main pour le conduire dans la demeure du ciel.
Que Dieu nous conserve toujours dans sa grâce et nous aide à devenir saints — mais saints promptement, car je crains que le temps ne nous manque. Tous nos amis désirent ton retour à l’Oratoire et t’envoient d’affectueux saluts dans le Seigneur.
Avec un amour et une affection fraternels, je demeure toujours
Ton très affectionné ami,
DOMINIQUE SAVIO.
Au commencement, la maladie du jeune Massaglia parut légère ; plusieurs fois elle sembla entièrement vaincue, plusieurs fois elle reparut, jusqu’à ce que, presque à l’improviste, il arrivât au terme de sa vie.
« Il eut le temps, écrivit le théologien Valfré, son directeur spirituel pendant les vacances, de recevoir avec la plus grande édification toutes les consolations de notre sainte religion catholique ; il mourut de la mort du juste qui quitte le monde pour s’envoler au ciel. »[12]
À la perte de cet ami, Savio fut profondément affligé et, bien que résigné à la volonté divine, il le pleura pendant plusieurs jours. Ce fut la première fois que je vis ce visage angélique attristé et baigné de larmes de douleur. Sa seule consolation était de prier et de faire prier pour son ami défunt. On l’entendit parfois s’écrier : « Cher Massaglia, tu es mort, et j’espère que tu es déjà avec Gavio au Paradis ; et quand irai-je vous rejoindre dans l’immense bonheur du ciel ? »
Pendant tout le temps où Dominique survécut à son ami, il le garda toujours présent dans ses exercices de piété et disait qu’il ne pouvait aller entendre la sainte Messe ni assister à aucun exercice de dévotion sans recommander à Dieu l’âme de celui qui, durant sa vie, avait tant travaillé pour son bien. Cette perte fut très douloureuse pour le cœur tendre de Dominique, et sa propre santé en fut sensiblement affectée.
CHAPITRE XX. Grâces spéciales et faits particuliers
Jusqu’ici, j’ai raconté des choses qui ne contiennent rien d’extraordinaire, à moins qu’on ne veuille appeler extraordinaire une conduite constamment bonne, qui allait toujours se perfectionnant par l’innocence de la vie, les œuvres de pénitence et l’exercice de la piété. On pourrait encore appeler extraordinaires la vivacité de sa foi, la fermeté de son espérance, son ardente charité et sa persévérance dans le bien jusqu’à son dernier soupir. Ici, toutefois, je veux exposer des grâces particulières et certains faits inhabituels qui pourront peut-être donner matière à critique. C’est pourquoi je crois bon de faire remarquer au lecteur que ce que je rapporte ici ressemble beaucoup à des événements racontés dans la Bible et dans la vie des saints ; je raconte des choses que j’ai vues de mes propres yeux et j’assure le lecteur que j’écris scrupuleusement la vérité, laissant tout le reste entièrement au jugement du lecteur prudent. Voici le récit.
Plusieurs fois, lorsqu’il se rendait à l’église, surtout les jours où Dominique recevait la sainte Communion ou lorsque le Très Saint Sacrement était exposé, il demeurait comme hors de lui-même, au point de laisser passer un temps même très long si on ne l’appelait pas pour accomplir ses devoirs ordinaires.
Un jour, il manqua le déjeuner, l’école et même le dîner, et personne ne savait où il était ; il n’était ni dans la salle d’étude ni au lit. Quand on le rapporta au Directeur, celui-ci soupçonna ce qui était effectivement le cas : que Dominique se trouvait à l’église, comme cela était déjà arrivé d’autres fois. Il entra dans l’église, passa au chœur et le vit là, debout, immobile comme une pierre. Il avait un pied croisé sur l’autre, une main appuyée sur le lutrin de l’antiphonaire, l’autre sur la poitrine, le visage fixe tourné vers le tabernacle. Il ne remuait même pas une paupière. Le Directeur l’appela, mais il ne répondit pas. Il le secoua ; alors Dominique tourna les yeux vers lui et dit : « Oh ! la Messe est-elle déjà finie ? » « Regarde, ajouta le Directeur en lui montrant sa montre, il est deux heures. » Dominique demanda humblement pardon d’avoir enfreint les règles de la maison, et le Directeur l’envoya dîner en lui disant : « Si quelqu’un te demande : “D’où viens-tu ?”, réponds que tu exécutais un ordre de ma part. » Cela fut dit pour éviter les questions embarrassantes que ses compagnons auraient peut-être pu lui poser.
Un autre jour, après l’action de grâces habituelle qui suivait la Messe, j’étais sur le point de quitter la sacristie lorsque j’entendis au chœur une voix semblable à celle de quelqu’un engagé dans une discussion. J’allai voir et trouvai Savio qui parlait, puis s’arrêtait, comme s’il laissait le temps à une réponse. Entre autres choses, j’entendis clairement ces paroles : « Oui, mon Dieu, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète : je vous aime et je veux vous aimer jusqu’à la mort. Si vous voyez que je vais vous offenser, envoyez-moi la mort : oui, la mort plutôt que le péché. »
Je lui demandai parfois ce qu’il faisait pendant ces longs retards, et avec une entière simplicité il répondit : « Pauvre de moi ! Une distraction me prend, et à ce moment-là je perds le fil de mes prières ; il me semble voir des choses si belles que les heures passent comme un instant. »
Un jour, il entra dans ma chambre en disant : « Vite, venez avec moi ; il y a une bonne œuvre à faire. » « Où veux-tu me conduire ? » lui demandai-je. « Dépêchez-vous, ajouta-t-il, dépêchez-vous. » J’hésitais encore ; mais comme il insistait et que, dans d’autres circonstances, j’avais déjà fait l’expérience de l’importance de telles invitations, j’acceptai. Je le suivis. Il sortit de la maison, parcourut une rue, puis une autre, puis une autre encore, sans s’arrêter ni parler ; enfin il tourna dans une autre rue. Je le suivis de porte en porte jusqu’à ce qu’il s’arrêtât. Il monta un escalier, arriva au troisième étage et sonna fortement. « C’est ici que vous devez entrer », me dit-il, et il partit aussitôt.
On m’ouvrit la porte. « Oh ! vite, me dit-on. Vite, sinon il sera trop tard. Mon mari a eu le malheur de devenir protestant ; maintenant il est à l’article de la mort et demande à pouvoir mourir en bon catholique. »
Je me rendis aussitôt au chevet du malade, qui montrait un grand désir de mettre en ordre les affaires de sa conscience. Les choses de cette âme ayant été réglées avec la plus grande hâte, le curé de Saint-Augustin arriva ; lui aussi avait déjà été appelé. Il put à peine administrer le Sacrement des Saintes Huiles par une seule onction, car le malade mourut aussitôt après.
Un jour, je voulus demander à Savio comment il avait pu savoir qu’il y avait là un malade. Il me regarda d’un air affligé, puis se mit à pleurer. Je ne lui posai plus aucune question.
L’innocence de sa vie, son amour de Dieu et son désir des choses célestes avaient porté l’esprit de Dominique à un tel état qu’on pouvait dire qu’il était habituellement absorbé en Dieu.
Il lui arrivait parfois de quitter la récréation, de détourner le regard et de se mettre à marcher seul. Interrogé sur la raison pour laquelle il s’éloignait ainsi de ses compagnons, il répondait : « Les distractions habituelles me prennent, et il me semble que le Paradis s’ouvre au-dessus de ma tête ; je dois m’éloigner de mes compagnons pour ne pas leur dire des choses dont ils se moqueraient peut-être. » Un jour, pendant la récréation, on parlait de la grande récompense que Dieu a préparée dans le ciel à ceux qui conservent la robe de l’innocence. Entre autres choses, on disait : « Les innocents sont au ciel les plus proches de la personne de notre divin Sauveur, et ils lui chanteront éternellement des hymnes particuliers de gloire. »
Cela suffit pour élever son esprit vers le Seigneur ; restant immobile, il tomba comme mort dans les bras de l’un des assistants.
Ces transports d’esprit lui arrivaient pendant l’étude, sur le chemin de l’école à l’aller comme au retour, et même à l’école elle-même.
Il aimait beaucoup parler du Pontife romain et exprimait son ardent désir de pouvoir le voir avant de mourir, affirmant à plusieurs reprises qu’il avait quelque chose de très important à lui dire.
Comme il répétait souvent la même chose, je voulus lui demander quelle était cette affaire importante qu’il voulait communiquer au Pape.
« Si je pouvais parler au Pape, je voudrais lui dire qu’au milieu des tribulations qui l’attendent, il ne doit pas cesser de s’occuper avec une sollicitude particulière de l’Angleterre ; Dieu prépare un grand triomphe au catholicisme dans ce royaume. »
« Sur quoi fondes-tu ces paroles ? »
« Je vais vous le dire, mais je ne voudrais pas que vous en parliez à d’autres, de peur d’être peut-être exposé à la dérision. Si cependant vous allez à Rome, dites-le à Pie IX. Voici. Un beau matin, tandis que je faisais mon action de grâces après la Communion, je fus saisi par une forte distraction et il me sembla voir une vaste plaine remplie de gens enveloppés d’un épais brouillard. Ils marchaient, mais comme des hommes qui, ayant perdu le chemin, ne voient plus où ils posent les pieds. “Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est l’Angleterre.” Comme j’allais poser d’autres questions, je vis le Souverain Pontife Pie IX tel que je l’avais vu peint sur quelques images. Majestueusement vêtu et portant dans ses mains un flambeau d’un éclat extraordinaire, il s’avançait vers cette immense multitude. À mesure qu’il approchait, le brouillard disparaissait à la lumière de ce flambeau, et les gens restaient dans la clarté comme en plein midi. “Ce flambeau, me dit mon compagnon, c’est la religion catholique qui doit éclairer les Anglais.” »
Lorsque je me rendis à Rome en 1858, je voulus raconter cette chose au Souverain Pontife, qui l’écouta avec bonté et plaisir. « Cela, dit le Pape, me confirme dans mon intention de travailler avec vigueur pour l’Angleterre, vers laquelle j’ai déjà dirigé ma plus vive sollicitude. À tout le moins, ce récit est pour moi comme le conseil d’une bonne âme. »
Je passe sous silence beaucoup d’autres faits semblables, me contentant de les consigner par écrit et laissant à d’autres le soin de les publier lorsqu’on jugera qu’ils peuvent contribuer à la plus grande gloire de Dieu.
CHAPITRE XXI. Ses pensées sur la mort et sa préparation à une sainte mort
Quiconque a lu ce que nous avons écrit jusqu’ici sur le jeune Dominique Savio comprendra facilement que toute sa vie fut une préparation continuelle à la mort. Mais il regardait la Compagnie de l’Immaculée Conception comme un moyen efficace de s’assurer la protection de la Très Sainte Vierge à l’heure de la mort, que tous prévoyaient ne pas être éloignée pour lui. Je ne sais si Dieu lui avait révélé le jour et les circonstances de sa mort, ou s’il n’en avait qu’un pieux pressentiment. Mais il est certain qu’il en parla longtemps avant qu’elle n’arrivât, et avec une telle clarté que quelqu’un qui en aurait parlé après sa mort aurait difficilement pu la décrire mieux.
Vu l’état de sa santé, on prenait tous les soins possibles pour le modérer dans l’étude et dans les exercices de piété ; néanmoins, tant à cause de sa faiblesse naturelle que de certains troubles corporels et aussi de son continuel effort intellectuel, ses forces diminuaient de jour en jour. Il s’en apercevait lui-même et allait parfois répétant : « Il faut que je coure, autrement la nuit me surprendra en chemin. » Il entendait par là qu’il lui restait peu de temps à vivre et qu’il devait être diligent à accomplir de bonnes œuvres avant que la mort n’arrivât.
Il est d’usage dans cette maison que nos jeunes gens fassent une fois par mois l’Exercice de la Bonne Mort. Cet exercice consiste à nous préparer à faire une confession et une Communion comme si elles devaient être les dernières de notre vie. Le Pape Pie IX, alors régnant, dans sa grande bonté, enrichit cet exercice de diverses indulgences. Dominique le faisait avec un recueillement au-delà duquel on n’aurait pu rien imaginer de plus grand. À la fin de la fonction sacrée, on a coutume de réciter un Notre Père et un Je vous salue Marie pour celui qui, parmi les assistants, sera le premier à mourir. Un jour, il dit en plaisantant : « Au lieu de dire : “pour celui qui sera le premier à mourir”, dites ceci : un Notre Père et un Je vous salue Marie pour Dominique Savio, qui sera le premier d’entre nous à mourir. » Il le répéta plusieurs fois.
Vers la fin d’avril 1856, il se rendit auprès du Directeur et lui demanda comment il devait célébrer saintement le mois de Marie.
« Tu le célébreras, répondit-il, par l’exact accomplissement de tes devoirs, en racontant chaque jour une histoire édifiante en l’honneur de Marie et en t’efforçant de te conduire de manière à pouvoir communier chaque jour. »
« Je tâcherai de le faire ponctuellement ; mais quelle grâce dois-je demander ? »
« Demande à la Très Sainte Vierge de t’obtenir de Dieu la santé et la grâce de devenir saint. »
« Qu’elle m’aide à devenir saint, qu’elle m’aide à faire une sainte mort et qu’aux derniers moments de ma vie elle m’assiste et me conduise au ciel. »
En effet, il montra pendant ce mois une telle ferveur qu’il ressemblait à un ange revêtu d’une forme humaine. Écrivait-il, il parlait de Marie ; étudiait-il, chantait-il ou allait-il à l’école, tout était en son honneur. Pendant la récréation, il cherchait chaque jour à avoir un exemple prêt à raconter tantôt à un groupe, tantôt à un autre de ses compagnons rassemblés autour de lui.
Un jour, un compagnon lui dit : « Si tu fais tout cette année, que voudras-tu faire l’année prochaine ? »
« Laisse-moi cela, répondit-il. Cette année, je veux faire ce que je peux ; l’année prochaine, si je suis encore ici, je te dirai ce que j’entends faire. »
Afin d’employer tous les moyens susceptibles de rétablir sa santé, je fis consulter plusieurs médecins. Tous admiraient la gaieté de Dominique, la vivacité de son esprit et la justesse de ses réponses. Le docteur Francesco Vallauri, de vénérée mémoire, qui faisait partie des éminents consultants, plein d’admiration, dit : « Quelle perle précieuse que ce garçon ! »
« Quelle est l’origine du mal qui fait décliner davantage sa santé de jour en jour ? » lui demandai-je.
« Sa constitution délicate, son intelligence précoce et son continuel effort intellectuel sont comme des limes qui usent imperceptiblement ses forces vitales. »
« Quel remède pourrait lui être le plus utile ? »
« Le remède le plus utile serait de le laisser aller au Paradis, pour lequel il me paraît très bien préparé. La seule chose qui pourrait prolonger sa vie serait de l’éloigner complètement de l’étude pendant quelque temps et de l’occuper à des travaux manuels proportionnés à ses forces. »
CHAPITRE XXII. Ses soins envers les malades – Il quitte l’Oratoire – Ses paroles en cette circonstance
L’épuisement de forces dont il souffrait n’était pas tel qu’il le tînt continuellement au lit ; aussi allait-il parfois à l’école ou à l’étude, ou bien s’occupait-il de quelques travaux domestiques. Parmi les choses auxquelles il se livrait avec grand plaisir, il y avait le service des compagnons malades chaque fois qu’il s’en trouvait dans la maison.
« Je n’ai aucun mérite devant Dieu, disait-il, à assister ou à visiter les malades, parce que je le fais avec trop de plaisir ; c’est même pour moi une chère récréation. »
Tout en leur rendant les services temporels, il avait beaucoup d’adresse pour suggérer toujours quelque pensée spirituelle. « Ce pauvre corps, disait-il à un compagnon indisposé, ne veut pas durer éternellement, n’est-ce pas ? Il faut le laisser s’user peu à peu jusqu’à ce qu’il aille au tombeau ; mais alors, mon cher ami, notre âme, libérée des entraves du corps, s’envolera glorieuse vers le ciel et jouira sans fin de la santé et du bonheur. »
Il arriva qu’un compagnon refusât de boire un médicament parce qu’il était amer. « Mon cher ami, lui dit Dominique, il faut prendre tout remède qui nous est prescrit, parce qu’en le faisant nous obéissons à Dieu, qui a établi les médecins et les médicaments parce qu’ils sont nécessaires pour recouvrer la santé perdue ; et si nous éprouvons quelque répugnance à cause du goût, nous aurons d’autant plus de mérite pour notre âme. D’ailleurs, crois-tu que ton médicament soit aussi amer et aussi âpre que le fiel mêlé de vinaigre que l’on donna à boire à Jésus sur la croix ? » Ces paroles, dites avec son admirable simplicité, empêchaient quiconque de continuer à faire des objections.
Bien que la santé de Savio fût devenue très délicate, rentrer chez lui était la chose qui lui déplaisait le plus, parce qu’il regrettait d’interrompre ses études et ses exercices habituels de piété. Quelques mois auparavant, je l’avais déjà envoyé chez lui ; il n’y était resté que quelques jours, puis je le vis reparaître à l’Oratoire. Je dois dire que le regret était réciproque ; je l’aurais gardé dans cette maison à tout prix, car l’affection que j’avais pour lui était celle d’un père envers un fils très digne d’amour. Cependant, le conseil des médecins était formel, et je voulus le suivre, d’autant plus que depuis plusieurs jours une toux persistante s’était déclarée.
Son père fut donc averti, et son départ fut fixé au 1er mars 1857.
Dominique accepta cette décision, mais uniquement pour en faire un sacrifice à Dieu. « Pourquoi, lui demanda-t-on, vas-tu chez toi avec si peu d’empressement, alors que tu devrais partir avec joie pour jouir de la compagnie de tes chers parents ? » « Parce que, répondit-il, je voudrais finir mes jours à l’Oratoire. »
« Tu iras chez toi et, lorsque ta santé se sera un peu améliorée, tu reviendras. »
« Oh ! non, non. Je pars et je ne reviendrai jamais. »
Le soir qui précéda son départ, il ne voulait pas me quitter ; il avait toujours quelque chose à demander. Entre autres choses, il me dit : « Quelle est la meilleure chose qu’un malade puisse faire pour acquérir du mérite devant Dieu ? »
« Offrir fréquemment à Dieu tout ce qu’il souffre. »
« Que pourrait-il faire encore ? »
« Offrir sa vie au Seigneur. »
« Puis-je être certain que mes péchés ont été pardonnés ? »
« Je t’assure, au nom de Dieu, que tes péchés ont été pardonnés. »
« Puis-je être certain que je serai sauvé ? »
« Oui ; par la divine miséricorde, qui ne te manquera pas, tu peux être certain de ton salut. »
« Si le démon venait me tenter, que devrais-je lui répondre ? »
« Tu lui répondras que tu as vendu ton âme à Jésus-Christ et qu’il l’a achetée au prix de son sang. Si le démon fait une autre objection, demande-lui ce qu’il a fait pour ton âme. Jésus-Christ, au contraire, a répandu tout son sang pour la délivrer de l’enfer et la conduire avec lui au Paradis. »
« Du Paradis, pourrai-je voir mes compagnons de l’Oratoire et mes parents ? »
« Oui. Du Paradis tu verras tout ce qui se passe à l’Oratoire ; tu verras tes parents et les choses qui les concernent, et mille autres choses encore plus belles. »
« Pourrai-je venir leur rendre visite ? »
« Tu le pourras, si cela sert à la plus grande gloire de Dieu. »
Il continua à poser ces questions et beaucoup d’autres encore, et il ressemblait à quelqu’un qui avait déjà un pied aux portes du Paradis et qui, avant d’entrer, voulait être bien renseigné sur les choses qui s’y trouvent.
CHAPITRE XXIII. Il prend congé de ses compagnons
Le matin de son départ, il fit avec ses compagnons l’Exercice de la Bonne Mort, avec une telle ferveur de dévotion dans la confession et la Communion que moi, qui en fus témoin, je ne sais comment l’exprimer. « Il faut que je fasse bien cet exercice, disait-il, parce que j’espère qu’il sera vraiment pour moi l’exercice de ma bonne mort. S’il m’arrivait de mourir en route, j’aurai déjà reçu la Communion. » Il passa le reste de la matinée entièrement à mettre ses affaires en ordre. Il rangea sa malle, plaçant chaque objet comme s’il ne devait jamais plus y toucher. Puis il alla visiter ses compagnons un par un : à l’un il donnait un conseil, à l’autre il recommandait de corriger un défaut, à un autre il conseillait de persévérer dans le bien. Il appela un garçon auquel il devait deux sous et lui dit : « Viens ici, réglons nos comptes, autrement cela pourrait me causer quelque embarras lorsque je réglerai mes comptes avec le Seigneur. » Il parla aux membres de la Compagnie de l’Immaculée Conception et, avec les paroles les plus animées, les exhorta à être constants dans l’observation des promesses faites à la Très Sainte Vierge et à mettre en elle la plus grande confiance. Au moment du départ, il m’appela et me dit exactement ces paroles : « Ainsi vous ne voulez plus de cette pauvre carcasse — de ce squelette — et je suis obligé de l’emporter à Mondonio. L’ennui ne durerait pourtant que quelques jours… puis tout serait fini ; néanmoins, que la volonté de Dieu soit faite. Si vous allez à Rome, souvenez-vous du message sur l’Angleterre pour le Pape ; priez afin que je fasse une bonne mort, et nous nous reverrons au Paradis. » Nous étions arrivés à la porte de sortie de l’Oratoire, et il me tenait encore fortement la main lorsqu’il se tourna vers les compagnons qui l’entouraient et dit : « Adieu, chers compagnons, adieu à vous tous ; priez pour moi, et nous nous retrouverons là où nous serons toujours avec le Seigneur. » Il était déjà à la porte de la cour lorsque je le vis revenir et me dire :
« Donnez-moi un cadeau que je puisse garder en souvenir de vous. »
« Dis-moi quel cadeau tu voudrais, et je te le donnerai aussitôt. Voudrais-tu un livre ? »
« Non ; quelque chose de mieux. »
« Voudrais-tu de l’argent pour le voyage ? »
« Oui, précisément : de l’argent pour le voyage vers l’éternité. Vous avez dit avoir obtenu du Pape certaines indulgences plénières pour le moment de la mort ; mettez-moi moi aussi parmi ceux qui peuvent y participer. »
« Oui, mon fils, toi aussi tu peux encore être compris dans ce nombre, et je vais tout de suite écrire ton nom sur ce papier. »
Après cela, il quitta l’Oratoire, où il avait passé environ trois années avec tant de bonheur pour lui-même et tant d’édification pour ses compagnons et même pour ses supérieurs ; il le quitta pour ne plus y revenir.
Nous fûmes tous étonnés de ces adieux inhabituels. Nous savions qu’il souffrait de nombreux troubles de santé, mais comme il restait presque toujours hors du lit, nous n’attachions pas une grande importance à sa maladie. De plus, comme il conservait constamment un visage joyeux, personne ne pouvait reconnaître à ses traits qu’il souffrait dans son corps ou dans son esprit. Bien que ces adieux extraordinaires nous eussent attristés, nous espérions encore le voir bientôt revenir parmi nous. Mais il n’en devait pas être ainsi. Il était mûr pour le ciel ; dans la courte durée de sa vie, il avait déjà mérité la récompense des justes comme s’il avait vécu jusqu’à un âge très avancé, et le Seigneur voulut l’appeler à lui dans la fleur de la jeunesse, afin de le soustraire aux dangers dans lesquels même les meilleures âmes font si souvent naufrage.
CHAPITRE XXIV. Cours de sa maladie – Sa dernière confession – Il reçoit le Viatique – Faits édifiants
Notre Dominique quitta Turin le 1er mars à deux heures de l’après-midi en compagnie de son père, et le voyage se passa bien ; il sembla même que la promenade en voiture, la variété des lieux et la compagnie de ses parents lui eussent fait du bien. Ainsi, arrivé à la maison, il ne se mit pas au lit pendant quatre jours. Mais lorsqu’on vit que ses forces et son appétit diminuaient et que sa toux devenait toujours plus forte, on jugea bon de faire venir le médecin. Celui-ci trouva la maladie beaucoup plus grave qu’elle ne paraissait. Il ordonna que Dominique restât à la maison et se mît aussitôt au lit et, jugeant qu’il s’agissait d’une maladie inflammatoire, prescrivit des saignées.
Il est propre à la jeunesse d’éprouver une grande appréhension devant les saignées. Aussi, lorsque le chirurgien fut sur le point de commencer l’opération, il engagea Dominique à détourner le visage, à prendre patience et courage. Dominique se mit à rire et dit : « Qu’est-ce qu’une petite piqûre en comparaison des clous enfoncés dans les mains et les pieds de notre très innocent Sauveur ? » Puis, avec une entière tranquillité d’esprit, plaisantant et sans montrer le moindre trouble, il regarda le sang couler de ses veines pendant toute l’opération. Après plusieurs saignées, la maladie sembla s’améliorer ; le médecin l’assura, et ses parents le crurent, mais Dominique pensait autrement. Guidé par la pensée qu’il vaut mieux recevoir les Sacrements à temps que de risquer de perdre l’occasion de les recevoir, il appela son père. « Papa, lui dit-il, il serait bon que nous consultions le médecin du ciel. Je désire me confesser et recevoir la sainte Communion. »
Ses parents, qui jugeaient eux aussi que la maladie s’améliorait, entendirent cette proposition avec peine et ne firent appeler le curé pour entendre sa confession que pour lui faire plaisir. Celui-ci vint promptement pour la confession et, ensuite, toujours pour faire plaisir à Dominique, lui apporta le saint Viatique. On peut imaginer avec quelle dévotion et quel recueillement il reçut la Communion. Chaque fois qu’il s’approchait des saints Sacrements, il ressemblait toujours à un autre saint Louis de Gonzague. Maintenant qu’il croyait que c’était réellement la dernière Communion de sa vie, qui pourrait exprimer la ferveur et les élans de tendre affection qui montaient de ce cœur innocent vers son bien-aimé Jésus ?
Il rappela alors les promesses faites lors de sa première Communion. Plusieurs fois il dit : « Oui, oui, ô Jésus, ô Marie, vous serez maintenant et toujours les amis de mon âme. Je le répète et le dis mille fois : la mort, mais pas le péché. » Lorsque son action de grâces fut terminée, il dit avec beaucoup de calme : « Maintenant je suis content. Il est vrai que je dois entreprendre le long voyage de l’éternité, mais avec Jésus pour compagnon je n’ai rien à craindre. Oh ! dites-le toujours, dites-le à tous : celui qui a Jésus pour ami et compagnon ne craint plus aucun mal, pas même la mort. »
Sa patience fut exemplaire dans toutes les souffrances qu’il eut à supporter au cours de sa vie ; mais dans cette dernière maladie, il apparut comme un véritable modèle de sainteté.
Il ne voulait pas qu’on l’aidât pour les besoins ordinaires. « Tant que je le peux, disait-il, je veux diminuer la peine de mes chers parents. Ils ont déjà supporté tant de désagréments et de fatigues pour moi ; si seulement je pouvais les dédommager de quelque manière ! » Il prenait même les médicaments les plus désagréables sans se plaindre et se soumit à dix saignées sans montrer le moindre ressentiment.
Après quatre jours de maladie, le médecin félicita le malade et dit à ses parents : « Remercions la divine Providence ; nous sommes dans une bonne situation, la maladie est vaincue ; il ne faut maintenant qu’une convalescence bien conduite. » Les bons parents se réjouirent de ces paroles. Dominique, cependant, se mit à rire et ajouta : « C’est le monde qui est vaincu ; il ne me reste maintenant qu’à bien me présenter devant Dieu. » Lorsque le médecin fut parti, sans se laisser rassurer par ce qui avait été dit, il demanda à recevoir le Sacrement des Saintes Huiles. Ici encore ses parents consentirent pour lui faire plaisir, car ni eux ni le curé ne voyaient de danger immédiat de mort ; bien plus, la sérénité de son visage et la gaieté de ses paroles le faisaient vraiment paraître en voie d’amélioration. Mais, soit qu’il fût poussé par des sentiments de dévotion, soit qu’une voix divine parlât à son cœur, le fait est qu’il comptait les jours et les heures de sa vie comme on fait un calcul d’arithmétique, et chaque instant était employé à se préparer à paraître devant Dieu. Avant de recevoir les Saintes Huiles, il fit cette prière : « Ô Seigneur, pardonnez mes péchés. Je vous aime et je veux vous aimer pour toujours ! Que ce Sacrement que, dans votre infinie miséricorde, vous me permettez de recevoir efface de mon âme tous les péchés commis par l’ouïe, la vue, la parole, les mains et les pieds ; que mon corps et mon âme soient sanctifiés par les mérites de votre Passion. Amen. »
Il répondit à chaque point avec une telle clarté de voix et une telle justesse de pensée qu’on l’aurait jugé en parfaite santé.
C’était le 9 mars, quatrième jour de sa maladie et dernier de sa vie. Il avait déjà subi dix saignées avec d’autres remèdes, et ses forces étaient entièrement épuisées ; on lui donna donc la bénédiction papale. Il récita lui-même le Confiteor et répondit à ce que disait le prêtre. Lorsqu’il entendit que, par cet acte religieux, le Pape lui accordait la Bénédiction apostolique avec indulgence plénière, il éprouva la plus grande consolation. « Deo gratias, répétait-il, et semper Deo gratias. » Puis il se tourna vers le Crucifix et récita ces vers qui lui avaient été très familiers pendant sa vie :
Seigneur, je vous donne toute ma liberté ;
Voici mes facultés, et mon corps aussi ;
Je vous donne tout, car tout est à vous, ô Dieu ;
Et je m’abandonne tout entier à votre volonté.
CHAPITRE XXV. Ses derniers moments et sa précieuse mort
C’est une vérité de foi qu’à l’heure de la mort l’homme recueille le fruit de ses œuvres : Quae seminaverit homo, haec et metet. S’il a semé de bonnes œuvres durant sa vie, dans ces derniers moments il recueillera des fruits de consolation ; s’il a semé de mauvaises œuvres, il recueillera alors désolation sur désolation. Cependant, il arrive parfois que de bonnes âmes, après une vie sainte, éprouvent terreur et crainte à l’approche de l’heure de la mort. Cela arrive selon les adorables décrets de Dieu, qui veut purifier ces âmes des petites taches qu’elles peuvent avoir contractées durant leur vie et leur assurer ainsi, en la rendant plus belle, la couronne de gloire dans le ciel. Il n’en fut pas ainsi de notre Savio. Je crois que Dieu voulut lui donner ce centuple qu’il accorde aux âmes des justes comme avant-goût de la gloire du Paradis. En effet, l’innocence conservée jusqu’au dernier instant de sa vie, sa foi vive, ses prières continuelles, ses longues pénitences et une vie tout entière semée de tribulations lui méritaient certainement cette consolation à l’heure de la mort.
Il vit donc approcher la mort avec la tranquillité d’une âme innocente ; il semblait même que son corps n’éprouvât pas les angoisses et l’oppression inséparables de l’effort que l’âme doit naturellement faire pour rompre les liens du corps. En un mot, la mort de Savio peut être appelée un repos plutôt qu’une mort.
C’était le soir du 9 mars 1857. Il avait reçu toutes les consolations de notre sainte religion catholique. Celui qui l’aurait seulement entendu parler et aurait observé la sérénité de son visage aurait cru voir quelqu’un couché dans son lit pour se reposer. Son expression joyeuse, ses yeux encore vifs et sa pleine connaissance étaient des choses qui étonnaient tout le monde ; personne, sauf lui-même, ne pouvait se persuader qu’il était à l’article de la mort.
Une heure et demie avant qu’il rendît le dernier soupir, le curé vint le visiter et, voyant sa tranquillité, écouta avec étonnement Dominique recommander son âme à Dieu. Il faisait de fréquentes et longues oraisons jaculatoires, qui toutes exprimaient son ardent désir d’aller bientôt au ciel. « Que peut-on suggérer pour recommander l’âme d’un mourant comme celui-ci ? » dit le curé. Après avoir récité avec lui quelques prières, le prêtre allait se retirer lorsque Savio l’appela et lui dit : « Mon Père, avant de partir, laissez-moi quelque pensée à garder en mémoire. » « Pour ma part, répondit-il, je ne saurais quelle pensée te laisser. » « Quelque pensée qui me console. » « Je ne puis rien te dire de plus que de te souvenir de la Passion du Seigneur. » « Deo gratias, répondit-il. Que la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ soit toujours dans mon esprit, sur mes lèvres et dans mon cœur. Jésus, Joseph et Marie, assistez-moi dans cette dernière agonie ; Jésus, Joseph et Marie, que mon âme expire en paix avec vous. » Après ces paroles, il s’endormit et reposa pendant une demi-heure. Puis, se réveillant, il tourna les yeux vers les siens. « Papa, dit-il, nous y voici. »
« Me voici, mon fils. De quoi as-tu besoin ? »
« Cher papa, c’est le moment. Prenez mon Giovane provveduto[13] et lisez-moi les prières de la bonne mort. »
À ces paroles, sa mère éclata en sanglots et sortit de la chambre du malade. Le cœur de son père se brisait de douleur et les larmes étouffaient sa voix ; néanmoins, il prit courage et commença à lire cette prière. Dominique répétait chaque mot avec attention et distinctement ; mais à la fin de chaque partie, il voulait dire lui-même : « Jésus miséricordieux, ayez pitié de moi. » Lorsqu’ils arrivèrent aux paroles : « Quand enfin mon âme paraîtra devant vous et contemplera pour la première fois la splendeur immortelle de votre majesté, ne la repoussez pas de votre présence, mais daignez me recevoir dans le sein aimant de votre miséricorde, afin que je chante éternellement vos louanges », il ajouta : « Oui, c’est précisément ce que je désire. Oh ! cher papa, chanter éternellement les louanges du Seigneur ! » Puis il sembla retomber dans un léger sommeil, comme quelqu’un qui réfléchit sérieusement à une chose de grande importance. Peu après, il se réveilla et, d’une voix claire et souriante, dit : « Adieu, cher papa, adieu. Le curé voulait encore me dire quelque chose et je ne peux plus m’en souvenir… Oh ! quelle belle chose je vois… » En disant cela, et souriant avec une expression de Paradis, il rendit le dernier soupir, les mains jointes en forme de croix sur la poitrine, sans faire le moindre mouvement.
Va donc, âme fidèle, vers ton Créateur. Le ciel t’est ouvert ; les anges et les saints t’ont préparé une grande fête. Ce Jésus que tu as tant aimé t’invite et t’appelle en disant : « Viens, serviteur bon et fidèle ; viens, tu as combattu, tu as remporté la victoire ; viens maintenant posséder une joie qui ne te manquera jamais : Intra in gaudium Domini tui. »
CHAPITRE XXVI. Nouvelle de sa mort – Paroles du professeur don Picco à ses élèves
Lorsque le père de Dominique le vit prononcer les paroles que nous avons rapportées puis incliner la tête comme pour se reposer, il crut vraiment qu’il s’était rendormi. Il le laissa ainsi quelques instants ; puis, voulant l’appeler, il s’aperçut qu’il était déjà mort. Je laisse chacun imaginer la désolation des parents à la perte d’un fils qui unissait l’innocence et la piété aux manières les plus gracieuses et les plus aimables.
Nous aussi, ici dans la maison de l’Oratoire, nous attendions avec anxiété des nouvelles de cet ami et compagnon vénéré lorsque je reçus une lettre de son père qui commençait ainsi : « Les larmes aux yeux, je vous annonce la plus triste nouvelle : mon cher fils Dominique, votre élève, comme un lis sans tache, comme un Louis de Gonzague, a rendu son âme au Seigneur hier soir, le neuf de ce mois de mars, après avoir reçu les saints Sacrements et la bénédiction papale de la manière la plus consolante. »
Cette nouvelle jeta ses compagnons dans la consternation. Les uns pleuraient en lui la perte d’un ami et d’un fidèle conseiller ; les autres déploraient d’avoir perdu un modèle de véritable piété. Quelques-uns se réunirent pour prier pour le repos de son âme. Mais le plus grand nombre allait répétant :
« C’était un saint ; maintenant il est déjà au Paradis. » D’autres commencèrent à se recommander à lui comme à un protecteur auprès de Dieu. Tous rivalisèrent ensuite pour obtenir quelque objet qui lui avait appartenu.
Lorsque la nouvelle fut portée au professeur don Picco, il en fut profondément affligé. Une fois ses élèves réunis, il leur communiqua la triste annonce avec une grande émotion en ces termes : « Il n’y a pas longtemps, mes chers jeunes gens, lorsque par hasard je vous parlais de la fragilité de la vie humaine, je vous faisais remarquer que la mort n’épargne parfois pas même votre âge florissant. Comme exemple, je vous racontais comment, il y a deux ans, précisément à cette époque, un jeune homme plein de vie et de vigueur fréquentait cette même école et se tenait ici devant moi à écouter ; après une absence de quelques jours seulement, il passa de cette vie, pleuré par ses parents et ses amis.[14] En vous rappelant ce douloureux événement, j’étais bien loin de penser que l’année présente serait attristée par un deuil semblable et que l’exemple se renouvellerait si tôt dans l’un de ces mêmes jeunes gens qui m’écoutaient. Oui, mes chers jeunes gens, je dois vous affliger par une nouvelle douloureuse. La faux de la mort a tranché avant-hier la vie de l’un de vos compagnons les plus vertueux, le bon jeune Dominique Savio. Vous vous souvenez peut-être que, dans les derniers jours où il fréquenta l’école, il paraissait tourmenté par une forte toux ; aucun de nous ne s’étonna donc lorsqu’on apprit qu’à cause d’elle il avait été obligé de rester absent de l’école. Afin de mieux soigner sa maladie et, prévoyant déjà, comme il l’avait répété à plusieurs, sa fin prochaine, il suivit le conseil des médecins et de ses supérieurs et retourna dans sa famille. Là, la violence de la maladie se développa rapidement et, après quatre jours seulement de maladie, il rendit au Créateur son esprit innocent.
« Hier, j’ai lu la lettre dans laquelle son père accablé de douleur donnait la pénible nouvelle, et dans sa simplicité elle peignait d’une manière telle la sainte mort de cet ange que j’en fus ému jusqu’aux larmes. Il ne trouve pas de paroles plus propres à louer son fils bien-aimé que de l’appeler un autre saint Louis de Gonzague, tant par la sainteté de sa vie que par sa bienheureuse résignation dans la mort. Je vous assure que je regrette vivement qu’il ait fréquenté mon école si peu de temps et que, pendant cette courte période, sa mauvaise santé ne m’ait pas permis de le connaître et de traiter avec lui davantage qu’il n’est possible dans une école assez nombreuse. Je laisse donc à ses supérieurs le soin de vous dire quelle était la sainteté de ses sentiments et quelle ferveur il montrait dans la piété ; je laisse à ses compagnons et amis, qui étaient chaque jour avec lui et vivaient familièrement avec lui, le soin de vous parler de la modestie de sa conduite, de toute sa tenue et de la gravité de ses conversations ; je laisse à ses parents le soin de vous dire son obéissance, son respect et sa docilité. Et que puis-je vous rappeler qui ne soit déjà connu de vous tous ? Je dirai seulement qu’il fut toujours digne d’éloge par sa conduite et son calme à l’école, par sa diligence et son exactitude dans l’accomplissement de chaque devoir, et par son attention continuelle à mon enseignement ; et je me tiendrais pour heureux si chacun de vous prenait la résolution de suivre son saint exemple.
« Avant même que son âge et ses études lui permissent de fréquenter notre école, comme depuis trois ans il était au nombre de ceux qui recevaient logement et instruction à l’Oratoire de Saint-François-de-Sales, j’avais plusieurs fois entendu le Directeur de cet Oratoire parler de lui et le louer comme l’un des jeunes gens les plus studieux et les plus vertueux de cette maison. Son ardeur pour l’étude était telle, et si rapides étaient les progrès qu’il avait faits dans les premières classes de latin, que je désirais vivement le compter parmi mes élèves et que je nourrissais de grandes espérances au sujet de son intelligence. Avant même de l’avoir dans ma classe, je l’avais déjà indiqué à quelques-uns de mes élèves comme un rival avec lequel il serait beau de rivaliser, dans l’étude non moins que dans la vertu. Dans mes fréquentes visites à l’Oratoire, lorsque je voyais sur lui ce visage doux que vous lui connaissiez et ce regard innocent, jamais je ne le contemplais sans me sentir porté à l’aimer et à l’admirer. Il ne déçut certes pas les belles espérances que j’avais conçues lorsque, pendant la présente année scolaire, il commença à fréquenter mes classes. J’en appelle à vous, chers jeunes gens, qui avez été témoins de son recueillement et de son application non seulement pendant le temps où le devoir l’appelait à m’écouter, mais encore durant ces intervalles que beaucoup de jeunes gens, sans manquer pourtant de docilité ni de diligence, ne se font ordinairement aucun scrupule de perdre. Je vous demande, à vous qui fûtes ses compagnons non seulement à l’école mais aussi dans la vie ordinaire de la maison, si vous l’avez jamais vu faire quelque chose qui montrât qu’il oubliait l’un de ses devoirs.
« Il me semble encore le voir lorsque, avec cette modestie qui lui était toute propre, il entrait dans la classe, prenait sa place et, durant tout le temps qui précédait le commencement des leçons, bien loin des bavardages oisifs habituels aux jeunes de son âge, répétait sa leçon, écrivait des notes ou s’occupait de quelque lecture utile. Et lorsque la leçon commençait, avec quelle attention je voyais ce visage angélique suspendu à mes paroles ! Il n’est donc pas étonnant que, malgré son âge tendre et sa santé faible, le profit qu’il tirait de ses études grâce à son intelligence fût très grand. La preuve en est que, dans un nombre considérable de jeunes gens, la plupart doués d’une capacité supérieure à l’ordinaire, bien que la maladie qui devait finalement le conduire au tombeau travaillât déjà en lui et l’obligeât par conséquent à de fréquentes absences, il conserva néanmoins presque toujours l’une des premières places de sa classe. Mais une chose attirait mon attention d’une manière toute particulière et excitait mon admiration : voir combien cette jeune âme se montrait unie à Dieu, affectueuse et fervente dans la prière. Il est assez commun, même chez les jeunes gens les moins dissipés, que, entraînés par la vivacité naturelle de leur âge, ils aient de la peine à recueillir leur esprit dans les exercices de piété. Il n’en était pas ainsi chez Dominique. Que de fois je l’ai observé, le regard tourné vers le ciel — ce ciel qui devait si bientôt devenir sa demeure —, recueillir tous ses sentiments et, par cet acte, les offrir au Seigneur et à sa Très Sainte Mère avec toute la plénitude d’affection exigée par les prières que l’on récitait ! Et ces sentiments, mes chers jeunes gens, étaient ceux-là mêmes qui animaient ses pensées dans l’accomplissement de chaque devoir ; ce sont eux qui sanctifiaient chacun de ses actes et chacune de ses paroles et dirigeaient toute sa vie entièrement vers la gloire de Dieu. Heureux les jeunes gens qui s’inspirent de telles pensées ! Ils trouveront leur bonheur dans cette vie et dans l’autre, et ils rendront heureux les parents qui les élèvent, les maîtres qui les instruisent et tous ceux qui s’occupent de leur bien.
« Très chers jeunes gens, la vie est un don très précieux que Dieu nous a accordé afin de nous fournir les moyens d’acquérir des mérites pour le ciel ; et il en sera ainsi si tout ce que nous faisons est de nature à pouvoir être offert à ce souverain Donateur, comme le fit notre Dominique. Mais que dirons-nous du jeune homme qui passe toute sa vie dans l’oubli complet de la fin à laquelle Dieu l’a destiné, qui ne trouve jamais un moment pour consacrer ses affections au Créateur, qui ne donne jamais dans son cœur place à une aspiration qui l’élève vers son Dieu ? Et que dirons-nous encore du jeune homme qui fait tout ce qu’il peut pour tenir loin de lui de tels sentiments, ou pour les combattre et les étouffer s’il les sent s’approcher de son cœur ? Ah ! réfléchissez un peu à la sainte vie et à la sainte fin de votre très cher compagnon, au sort enviable dont nous pouvons espérer qu’il jouit maintenant ; puis, ramenant vos pensées sur vous-mêmes, examinez ce qui vous manque encore pour lui ressembler et ce que vous voudriez être si, comme lui, vous vous trouviez sur le point de paraître devant ce tribunal où Dieu demandera à chacun un compte sévère même de la plus petite faute. Si donc, dans cette comparaison, vous trouvez la différence grande, placez-le devant vous comme modèle ; imitez ses vertus chrétiennes ; préparez vos âmes à être comme la sienne, pures et nettes aux yeux de Dieu, afin qu’à l’appel inattendu que, tôt ou tard, nous devons tous inévitablement entendre, nous puissions répondre avec la joie sur le visage et le sourire sur les lèvres, comme le fit votre angélique condisciple. Écoutez encore un de mes désirs, avec lequel je termine ces paroles. Si je remarque que mes élèves font place dans leur conduite à une amélioration sensible, si désormais je les vois plus exacts dans leurs devoirs et plus profondément convaincus de l’importance de la véritable piété, je considérerai cela comme un effet du saint exemple de notre Dominique et comme une grâce obtenue du ciel par ses prières, en récompense du fait que pendant quelque temps vous fûtes ses compagnons et moi son maître. »
C’est ainsi que le professeur don Picco exprima à ses élèves l’impression profonde et douloureuse qu’il avait éprouvée en recevant la nouvelle de la mort de son cher élève Dominique Savio.
CHAPITRE XXVII. Émulation des vertus de Savio – Beaucoup se recommandent à lui pour obtenir des faveurs célestes et sont exaucés – Un souvenir pour tous
Celui qui a lu ce que nous avons écrit sur le jeune Dominique Savio ne sera pas surpris que Dieu se soit plu à le favoriser de dons particuliers, faisant resplendir ses vertus de diverses manières. Tant qu’il était encore en vie, beaucoup eurent soin de suivre ses conseils et ses exemples et d’imiter ses vertus ; beaucoup aussi, touchés par sa conduite remarquable, la sainteté de sa vie et l’innocence de son comportement, se recommandaient à ses prières. Et l’on rapporte qu’un certain nombre de grâces furent obtenues par les prières que le jeune Savio adressait à Dieu alors qu’il vivait encore en cette vie mortelle. Mais après sa mort, la confiance et la vénération envers lui augmentèrent beaucoup.
Dès que la nouvelle de sa mort nous parvint, plusieurs de ses compagnons allaient le proclamant saint. Ils se réunirent pour réciter les Litanies pour un défunt ; mais au lieu de répondre ora pro eo — c’est-à-dire : « Sainte Marie, priez pour le repos de son âme » —, un bon nombre répondaient ora pro nobis : « Sainte Marie, priez pour nous. » « Parce que, disaient-ils, maintenant Savio jouit déjà de la gloire du Paradis et n’a plus besoin de nos prières. »
D’autres ajoutaient : « Si Dominique Savio, qui a mené une vie si pure et si sainte, n’est pas allé directement au Paradis, qui pourrait jamais dire qu’il peut y aller ? » Dès lors, divers amis et compagnons qui avaient admiré ses vertus pendant sa vie cherchèrent à le prendre pour modèle dans la pratique du bien et commencèrent à se recommander à lui comme à un protecteur céleste.
Presque chaque jour, on rapportait des grâces, tantôt concernant le corps, tantôt l’âme. J’ai vu un garçon qui souffrait d’un mal de dents si violent qu’il en devenait presque fou. Après s’être recommandé à son compagnon Savio par une courte prière, la douleur cessa à l’instant, et jusqu’à présent il n’a plus été sujet à cette pénible affection. Beaucoup se recommandèrent à lui pour être délivrés de fièvres et furent exaucés. J’ai moi-même été témoin d’une personne qui obtint immédiatement la grâce d’être délivrée d’une violente fièvre.[15] J’ai devant moi de nombreux récits de personnes exposant des faveurs célestes obtenues de Dieu par l’intercession de Savio. Mais, bien que le caractère et l’autorité des personnes qui attestent ces faits soient en tout dignes de foi, comme elles vivent encore, je crois préférable de les omettre pour le moment et de me contenter de rapporter ici une seule grâce particulière obtenue par un étudiant en philosophie qui avait été condisciple de Dominique.
En 1858, ce jeune homme souffrit de graves troubles de santé. Sa santé s’altéra au point qu’il dut interrompre le cours de philosophie, se soumettre à de nombreux traitements et, à la fin de l’année, ne put se présenter à l’examen. Il désirait vivement pouvoir au moins se préparer pour l’examen de la Toussaint, car il éviterait ainsi de perdre une année d’étude. Mais à mesure que ses maux augmentaient, ses espérances diminuaient. Il passa quelque temps de l’automne auprès de parents à la maison et quelque temps chez des amis à la campagne, et il lui sembla que sa santé s’était un peu améliorée. Mais, revenu à Turin et ayant repris l’étude pendant peu de temps, il rechuta plus gravement qu’auparavant. « J’étais proche des examens, témoigne-t-il, et ma santé était dans un état déplorable. Les troubles de l’estomac et de la tête m’enlevaient tout espoir de me présenter à l’examen tant désiré, qui avait pour moi la plus grande importance. Encouragé par ce que j’entendais raconter de mon cher compagnon Dominique, je voulus moi aussi me recommander à lui en faisant une neuvaine à Dieu en l’honneur de ce condisciple. Parmi les prières que j’avais résolu de faire, il y avait celle-ci : Cher compagnon, toi qui, pour ma grande consolation et mon bonheur, as été mon condisciple pendant plus d’une année, toi qui, dans une sainte émulation, rivalisais avec moi pour la première place de notre classe, tu sais combien j’ai besoin de me présenter à mon examen. Obtiens-moi donc, je t’en prie, du Seigneur un peu de santé afin que je puisse m’y préparer.
« Le cinquième jour de la neuvaine n’était pas encore achevé que ma santé commença à s’améliorer d’une manière si notable et si rapide que je pus bientôt reprendre mes études et, avec une facilité inhabituelle, apprendre les matières prescrites et passer très bien l’examen. La grâce ne fut pas momentanée, car à présent je me trouve dans un état de santé normal tel que je n’en avais pas joui depuis plus d’un an. Je reconnais là une grâce obtenue de Dieu par l’intercession de ce compagnon, mon ami intime pendant sa vie, mon aide et mon réconfort maintenant qu’il jouit de la gloire du ciel. Plus de deux mois se sont écoulés depuis que cette grâce a été obtenue, et ma santé demeure la même, à ma grande consolation et à mon grand avantage. »
Avec ce fait, je mets fin à la vie du jeune Savio, me réservant la possibilité d’imprimer ci-dessous quelques autres événements sous forme d’appendice, de la manière qui paraîtra pouvoir le mieux contribuer à la plus grande gloire de Dieu et au bien des âmes. Maintenant, cher lecteur, puisque vous avez bien voulu lire ce qui a été écrit sur ce vertueux jeune homme, je voudrais que vous arriviez avec moi à une conclusion qui puisse apporter un véritable profit à moi, à vous et à tous ceux qui pourront lire ce petit livre. Je veux dire que nous devons nous efforcer, avec une ferme résolution, d’imiter le jeune Savio dans les vertus compatibles avec notre état de vie. Dans sa pauvreté, il vécut une vie très joyeuse, vertueuse et innocente, couronnée par une sainte mort. Imitons-le dans sa manière de vivre, et nous aurons un double gage de lui ressembler dans sa précieuse mort.
Mais ne manquons pas d’imiter Savio dans la fréquentation du Sacrement de la Confession, qui fut son soutien dans la pratique constante de la vertu et le guide sûr qui le conduisit à une fin de vie si glorieuse. Approchons-nous fréquemment, au cours de notre vie, et avec les dispositions requises, de ce bain salutaire ; mais chaque fois que nous nous en approchons, ne manquons pas de réfléchir quelque peu à nos confessions passées, afin de nous assurer qu’elles ont été bien faites et, si nous en voyons la nécessité, de réparer les défauts qui auraient pu s’y rencontrer. Il me semble que c’est le moyen le plus sûr de vivre des jours heureux au milieu des afflictions de la vie, au terme desquels nous verrons nous aussi s’approcher avec calme le moment de la mort. Alors, la joie sur le visage et la paix dans le cœur, nous irons à la rencontre de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dans sa bonté, nous recevra, nous jugera selon sa grande miséricorde et nous conduira — comme je l’espère pour moi et pour vous, cher lecteur — des tribulations de la vie à la bienheureuse éternité, afin de le louer et de le bénir dans les siècles des siècles. Amen.
Avec un appendice sur les grâces obtenues par son intercession, édité par le père Giovanni Bosco
Quatrième édition augmentée, Turin, 1878, Imprimerie et Librairie salésiennes, Sampierdarena – Nice
[1]Lire : paysans. L’erreur typographique se trouve dans la quatrième édition (N. de l’Éd.).
[2]Autrefois, on l’appelait Castelnuovo di Rivalba, parce qu’il dépendait des comtes Biandrate, seigneurs de ce lieu. Vers l’an 1300, après avoir été conquis par les habitants d’Asti, il fut ensuite appelé Castelnuovo d’Asti. – À cette époque, il était très peuplé de gens industrieux et très appliqués au commerce, qu’ils exerçaient dans diverses villes d’Europe. Il fut la patrie de nombreux hommes illustres. Le célèbre Giovanni Argentero, appelé le grand médecin de ce siècle, naquit à Castelnuovo d’Asti en 1513 et écrivit de nombreux ouvrages d’une vaste érudition. Il était très pieux et fort dévot envers la grande Mère de Dieu, et il érigea en son honneur la chapelle de Notre-Dame du Peuple dans l’église paroissiale de Saint-Augustin à Turin. Son corps fut enseveli dans l’église métropolitaine avec une honorable inscription que l’on peut encore voir. – Beaucoup d’autres personnages illustrèrent cette localité. Plus récemment, il y eut le prêtre Giuseppe Cafasso, homme très recommandable par sa piété, sa science théologique et sa charité envers les malades, les prisonniers, les condamnés à l’échafaud et les malheureux de toute sorte. Il naquit en 1811 et mourut en 1860. (Voir Casalis, Dictionnaire.) (a). – * Pour la commodité des lecteurs, rappelons que le mille piémontais équivalait à 2,466 kilomètres (N. de l’Éd.).
[3]On l’appelle Riva di Chieri pour la distinguer d’autres localités du même nom ; elle se trouve à quatre kilomètres de Chieri. Par un diplôme de 1164, l’empereur Frédéric investit le comte Biandrate de la seigneurie de Riva di Chieri. Elle fut ensuite cédée aux habitants d’Asti. Au XVIe siècle, elle passa sous la domination de la Maison de Savoie. – Monseigneur Agostino della Chiesa et Bonino, dans leur biographie médicale, parlent longuement de nombreux personnages illustres qui y naquirent (a).
[4]Le chapelain de ce hameau était alors le prêtre Giovanni Zucca, de Moriondo, aujourd’hui domicilié dans son pays natal (a).
[5]Mondonio, appelé aussi Mondomio ou Mondone, est un petit village d’environ 400 habitants, situé à deux milles de Castelnuovo d’Asti, avec lequel il communique facilement par une route récemment aménagée au moyen du percement d’une colline. – On trouve des mentions de ce village remontant à 1034. Il passa sous la domination de la Maison de Savoie par le traité de Cherasco de 1631. (Voir Casalis, Dictionnaire.) (a). – Cette note historique fut ajoutée par l’Auteur dans la quatrième édition.
[6]Le prêtre Giuseppe Cugliero, après avoir passé quelques années comme chapelain bénéficié à Pino di Chieri et après une vie exemplaire, s’endormit dans le Seigneur dans cette même localité (a).
[7]Ces prés sont aujourd’hui entièrement couverts de bâtiments, et le lieu de cette altercation correspond à l’emplacement sur lequel s’élève l’église paroissiale Sainte-Barbe (a). (Note ajoutée dans la cinquième édition.)
[8]Ce petit chapelet est imprimé dans de nombreux livres, notamment dans le Giovane Provveduto (a).
[9]LUIGI COMOLLO naquit à Cinzano en 1818 et mourut en 1839, avec une réputation de vertu singulière, au Séminaire de Chieri, à l’âge de 22 ans. La vie de ce modèle pour les jeunes fut imprimée pour la seconde fois dans la première année des Lectures catholiques (a).
[10]L’un de ceux qui aidèrent avec le plus d’efficacité Dominique Savio à fonder la Compagnie de l’Immaculée Conception et à rédiger son règlement fut Giuseppe Bongioanni. Orphelin de père et de mère, il avait été recommandé par une tante au Directeur de l’Oratoire, qui l’accueillit charitablement en novembre 1854. Il avait alors dix-sept ans et, contraint par les circonstances, il vint à contrecœur, l’esprit encore rempli de vanités mondaines et de vains préjugés en matière de religion. Cependant, l’action de la grâce divine se manifesta clairement en lui, car en peu de temps il s’attacha beaucoup à la maison, aux règles et aux Supérieurs ; peu à peu il rectifia ses idées et se consacra avec toute son ardeur à acquérir la vertu et à pratiquer la piété. Doué d’un esprit très pénétrant et d’une grande facilité à apprendre, il s’appliqua à l’étude. Avec une remarquable rapidité, il acheva les études classiques avec d’excellents résultats. Pourvu d’une vive imagination, il montra une grande aptitude à la poésie, tant en italien qu’en dialecte ; et tandis que, dans la conversation familière, il réjouissait ses amis en improvisant sur des sujets plaisants, à sa table de travail il composait de beaux poèmes, dont beaucoup furent publiés, comme celui en l’honneur de Marie Auxiliatrice qui commence : Salve, Salve, pietosa Maria, etc., et que l’on trouve dans le Giovane Provveduto.
S’étant engagé dans la voie ecclésiastique, il se distingua toujours pendant toute sa formation cléricale par la piété, la fidèle observance des règles et le zèle pour le bien de ses compagnons. Ordonné prêtre en 1863, il est impossible de dire avec quelle ferveur il se consacra au saint ministère. Bien qu’il ne fût pas particulièrement favorisé quant à la voix, il se rendait néanmoins si agréable dans la prédication, par l’excellence de la matière et l’onction avec laquelle il l’exposait, qu’on l’écoutait très volontiers et qu’il obtenait des fruits abondants.
Après avoir aidé Dominique Savio, auquel l’unissait une sainte amitié, à fonder la Compagnie de l’Immaculée Conception, alors qu’il n’était encore que clerc, il fonda, avec la permission du Supérieur, une autre compagnie en l’honneur du Très Saint Sacrement. Son but était de promouvoir le culte parmi les jeunes et de former au service des fonctions sacrées les élèves les plus distingués par leur vertu, constituant ainsi un Petit Clergé destiné à en accroître la dignité et la beauté. Devenu prêtre, il continua de promouvoir cette compagnie avec une activité plus grande et d’excellents résultats. On peut dire avec raison que, si la Congrégation de Saint-François-de-Sales a déjà pu donner à l’Église un bon nombre de ministres de l’autel, cela est dû en grande partie aux saints soins de don Bongioanni pour le Petit Clergé.
En 1868, à l’approche de la consécration de l’église construite à Valdocco en l’honneur de Marie Auxiliatrice, don Bongioanni travailla de toutes ses forces à préparer tout ce qui était nécessaire à cette fonction, surtout en disposant le Petit Clergé à accomplir d’une manière édifiante sa tâche le jour de la fête et pendant l’octave suivante, qui devait elle aussi être célébrée d’une manière extraordinaire. Enflammé d’un ardent amour pour la Très Sainte Vierge, il n’épargna ni soins, ni travaux, ni fatigues, particulièrement la veille, le 8 juin de cette année-là. Marie Auxiliatrice, accueillant sa fervente dévotion et son hommage, lui obtint bientôt la récompense. Mais elle voulut auparavant le soumettre à une épreuve qui, supportée avec résignation, acquit certainement un grand mérite à ce bon prêtre. Celui qui avait tant travaillé au succès des célébrations se trouva malade le 9 juin, jour de la consécration, au point de ne pouvoir se lever de son lit. Pendant les jours suivants, la maladie continua. Désirant pouvoir au moins une fois célébrer les divins mystères dans la nouvelle église, il supplia ardemment la Très Sainte Vierge de lui obtenir cette grâce. Le dimanche dans l’octave, il éprouva une telle reprise de forces que, après la préparation convenable, il put s’approcher de l’autel et célébrer la sainte Messe, à l’immense consolation de son cœur. Après la Messe, il dit à quelques amis qu’il était si heureux qu’il pouvait bien entonner le Nunc dimittis. Et il en fut ainsi : sentant ses forces décliner, il retourna au lit et ne se releva plus. Le mercredi suivant, l’octave étant achevée, on célébra un office funèbre pour les bienfaiteurs défunts ; et l’après-midi, lorsque toutes les fonctions et solennités furent terminées, les jeunes élèves des différents collèges qui étaient venus prendre part à la fête repartirent vers leurs destinations.
Une heure plus tard, don Giuseppe Bongioanni, fortifié par les consolations de la religion, assisté par son cher Directeur et entouré d’un cercle de ses amis et confrères les plus chers, rendit sa belle âme au Seigneur, allant, comme on l’espère fermement, contempler au Ciel comment on célèbre celle qui avait été l’objet de sa plus tendre dévotion (a).
[11]Lire : 29 décembre 1855. (N. de l’Éd.).
[12]Le prêtre et théologien Carlo Valfrè naquit à Villafranca di Piemonte le 23 juillet 1813. Avec une conduite véritablement exemplaire et un heureux succès, il poursuivit ses études et, suivant sa vocation, embrassa l’état ecclésiastique. Avec un zèle apostolique, il travailla pendant de nombreuses années dans le saint ministère jusqu’à ce que, à la suite d’un concours, il fût jugé digne de la paroisse de Marmorito.
Il était infatigable dans l’accomplissement de ses devoirs. L’instruction des enfants pauvres, l’assistance aux malades et le secours aux indigents étaient les traits caractéristiques de son zèle. Par sa bonté, sa charité et son désintéressement, il pouvait être proposé comme modèle à tout prêtre chargé du soin des âmes.
Chaque fois que ses devoirs paroissiaux le lui permettaient, il allait ailleurs prêcher des exercices spirituels, des triduum, des neuvaines et autres choses semblables. Le Seigneur bénissait ses travaux, toujours couronnés de fruits abondants.
Mais précisément au moment où nous avions le plus besoin de lui, Dieu le trouva mûr pour le ciel. Après une courte maladie, mourant de la mort des justes, il passa à la vie bienheureuse au bel âge de 47 ans, le 12 février 1861.
Cette perte priva l’Église d’un digne ministre et enleva à Marmorito un pasteur que l’on appelait à juste titre le père de son peuple ; mais nous sommes tous grandement consolés par l’espérance d’avoir acquis auprès de Dieu, dans le ciel, un bienfaiteur (a).
[13]Par ce nom, il entendait le livre destiné entièrement aux jeunes et intitulé : Il Giovane Provveduto per la pratica de’ suoi doveri, degli esercizi di cristiana pietà, per la recita dell’uffizio della B. Vergine, dei vespri di tutto l’anno e dell’uffizio dei morti, etc. (a).
[14]Leone Cocchis, élève de seconde rhétorique, jeune homme de belles espérances, mourut le 25 mars 1855 à l’âge de 15 ans (a).
[15]Cette vénération et cette confiance envers le jeune Savio augmentèrent beaucoup après qu’un récit remarquable eut été fait à son sujet par le père de Dominique, qui est prêt à confirmer sa déclaration en tout lieu et devant toute personne. Il rapporta le fait de la manière suivante :
« La perte de ce fils, dit-il, me causa la plus profonde douleur, qui devenait plus grande encore par mon désir de savoir ce qu’il était devenu dans l’autre vie. Dieu voulut me consoler. Environ un mois après sa mort, une nuit, après être resté longtemps sans pouvoir m’endormir, il me sembla que le plafond de la chambre où je dormais s’ouvrait largement et que là, au milieu d’une grande lumière, Dominique m’apparaissait le visage souriant et joyeux, mais avec un aspect majestueux et imposant. À cette étonnante vision, je fus hors de moi. “Ô Dominique ! me mis-je à m’écrier, mon Dominique ! Comment vas-tu ? Où es-tu ? Es-tu déjà au Paradis ?” “Oui, père, répondit-il, je suis vraiment au Paradis.” “Ah ! répondis-je, si Dieu t’a accordé une faveur aussi grande que d’aller jouir du bonheur du ciel, prie pour tes frères et tes sœurs afin qu’eux aussi puissent un jour venir te rejoindre.” “Oui, oui, père, répondit-il, je prierai Dieu pour eux afin qu’un jour eux aussi puissent venir avec moi jouir de l’immense bonheur du ciel.” “Prie aussi pour moi, répondis-je ; prie pour ta mère, afin que nous soyons tous sauvés et qu’un jour nous nous retrouvions ensemble au Paradis.” “Oui, oui, je prierai.” Cela dit, il disparut et la chambre redevint obscure comme auparavant. »
Le père assure qu’il se borne à dire la vérité et affirme que, ni avant ni après, éveillé ou endormi, il ne fut jamais consolé par une semblable apparition (a).20

