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Le discernement vocationnel de Jean Bosco, initialement attiré par la vie religieuse franciscaine comme voie de perfection et de lutte intérieure, n’a pas été clair dès le début. Le désir de se consacrer totalement à Dieu mûrit en lui à travers des rêves, incertitudes et manque de guides stables. Après une première tentative d’entrer chez les franciscains, un rêve et surtout l’intervention décisive de don Giuseppe Cafasso l’orientent vers le séminaire. L’entrée dans l’état clérical marque pour lui un « dépouillement » et un « revêtement » spirituel. Au séminaire, il se distingue par sa piété, son équilibre et sa charité, jusqu’à la confirmation définitive que sa mission ne sera pas le couvent, mais l’apostolat éducatif auprès des jeunes.
Parce que, comme tout le monde, il a eu du mal à trouver sa véritable voie.
Parce que ce jeune « rêveur » [Jean Bosco] est un jeune positif et si aux yeux de son cœur resplendit un idéal divin, le Saint-Esprit ne lui a pas encore ouvert la voie de sa réalisation concrète. Il a seulement mis dans son cœur un désir ardent d’aller au-delà du devoir et d’entrer dans la voie des conseils évangéliques en faisant un sacrifice plus grand et plus parfait.
Son ami, le père Giacinto, a sans doute voulu respecter l’invitation faite auparavant par d’autres, car Jean « à Chieri avait fréquenté le couvent des franciscains et certains de ces pères, ayant connu ses rares qualités, l’avaient invité à entrer dans leur ordre ». C’est pourquoi le dominicain s’efface complètement, tout en maintenant et en conservant une amitié que le Bienheureux a toujours hautement appréciée.
Ce qui reste dans l’esprit de Jean c’est le choc, presque inévitable, entre l’idéal entrevu et goûté, et les moyens à discerner en conformité avec celui-ci et à ordonner à la réalisation du programme divin. Cela nous vaut une page d’angoisse dans laquelle se reflète toute la sagesse du cœur de Giovanni : « Le songe de Morialdo (dans lequel il avait vu qu’il continuerait à étudier et qu’il deviendrait prêtre éducateur de la jeunesse), restait imprimé dans mon esprit ; il s’était même renouvelé d’autres fois de manière très claire, de sorte que si je voulais y prêter foi, je devais choisir l’état ecclésiastique, vers lequel je me sentais justement enclin. Mais je ne voulais pas croire aux songes et ma manière de vivre et le manque absolu des vertus nécessaires à cet état rendaient cette délibération douteuse et très difficile. Oh ! si j’avais eu alors un guide qui se fût occupé de ma vocation, cela aurait été pour moi un grand trésor, mais ce trésor me manquait ! ». (Don Giuseppe Calosso était mort le 21 novembre 1830 ; le père Giacinto Giusiana ne semble pas avoir relevé cet aspect du cœur de son ami, connu à l’« école » comme un excellent « écolier ». Le confesseur, quant à lui, ne s’en souciait pas : « J’avais un excellent confesseur qui pensait à faire de moi un bon chrétien, mais il ne voulut jamais se mêler de vocation.
Ne prenant conseil de moi-même, après avoir lu quelques livres traitant du choix d’un état de vie, je me suis décidé à entrer dans l’ordre franciscain. — Si je reste clerc dans le siècle, me disais-je, ma vocation court un grand risque de naufrage.
J’embrasserai l’état ecclésiastique, je renoncerai au monde, j’irai dans un couvent, je me consacrerai à l’étude, à la méditation et ainsi, dans la solitude, je pourrai combattre les passions, spécialement l’orgueil, qui, dans mon cœur, avait pris de profondes racines ».
Nous connaissons déjà la sage réponse de Maman Marguerite : malgré les observations du curé de Castelnuovo, elle montra clairement qu’elle sacrifiait tout au bon plaisir de Dieu avec une parfaite abnégation. Mais ce à quoi l’on n’a peut-être pas encore pensé, c’est la manière dont Jean entend réaliser ce qu’il connaît comme la volonté de Dieu et les différentes manières dont le Saint-Esprit finit par réaliser le même désir de plus grande perfection, pour son but surnaturel : l’un est chrétiennement humain ; l’autre est spirituellement divin.
La méthode de Giovanni consiste à mettre ensemble, dans un état de perfection déjà approuvé — l’ordre religieux des franciscains — le ministère sacerdotal et le désir de réaliser la perfection de la charité dans la perfection du sacrifice. L’année suivante, « à l’approche de la fête de Pâques qui en cette année 1834 tombait le 30 mars », il fit la « demande pour être accepté parmi les franciscains réformés ». Il se rendit… « au couvent de Santa Maria degli Angioli à Turin », passa « l’examen », fut « accepté à la mi-avril et tout était prêt pour l’entrée au couvent de la Paix à Chieri ».
La méthode du Saint-Esprit est d’agir autrement, et Jean en est averti en songe, « un songe des plus étranges » : « Il me parut voir, dit-il, une multitude de ces religieux avec leurs habits déchirés sur eux et courant en sens opposé l’un à l’autre. L’un d’eux vint me dire : — Tu cherches la paix et ici tu ne la trouveras pas. Vois l’attitude de tes frères. Il y a un autre lieu, une autre moisson que Dieu te prépare ».
C’est une déclaration douloureuse, brillant d’une lumière consolante seulement dans les derniers mots… Le Bienheureux court vers son directeur spirituel pour conclure positivement la chose, mais celui-ci « ne voulut entendre parler ni de songes ni de religieux : — Dans cette affaire, répondit-il, il faut que chacun suive ses propensions et non les conseils d’autrui ».
Le signal de la voie
Jean se recueille. Or, voici qu’une âme simple et bonne, « Evasio Savio, forgeron » de Castelnuovo, « qui depuis longtemps aimait Jean » après lui avoir donné le témoignage affectueux de son cœur, l’invita à déjeuner : c’est lui qui « paraît l’avoir exhorté à demander conseil à don Giuseppe Cafasso, le saint prêtre de Turin ».
Et cet « homme de Dieu » fut très précis. Il le dissuada de rejoindre les franciscains, en lui disant : « Continuez tranquillement vos études ; entrez au séminaire, et suivez ce que la Divine Providence vous prépare ».
La Divine Providence est le troisième facteur qui agit dans l’histoire, celui qui non seulement permet de mieux comprendre l’enchaînement des faits et le travail enchevêtré de la liberté humaine. Mais quand l’esprit s’élève à la considération de cette cause suprême, il acquiert l’intelligence de ce qui échappe à la raison humaine ; la vie devient sagement ordonnée, selon le programme divin que le régime providentiel réalise dans l’histoire.
Jean retrouva ainsi son aspiration intérieure dans une détermination extérieure très précise et en eut la confirmation par un avertissement céleste qui lui enjoignait de se mettre à la tête d’une troupe d’enfants et de se faire leur « guide ».
Mais il n’est pas dit qu’une parole extérieure, même sage, devienne immédiatement règle de vie de la personne, sans un véritable dépouillement de sa propre manière de voir.
« Au terme de cette dernière année de lycée (1834-1835), Jean fut de nouveau dans l’angoisse pour sa vocation. Terrifié par les dangers que l’on rencontre dans le monde, il était de nouveau hésitant sur le choix du séminaire ou du couvent. Après de nombreuses réflexions, il se décida à entrer dans l’ordre méritant des franciscains, convaincu que cela n’empêcherait pas le déroulement des destins que Dieu lui avait fixés ».
Cette nouvelle reprise ne trouva pas Jean seul. L’ami Comollo — sainte âme de jeune étudiant — l’assiste, l’invitant à prier la Vierge Mère, siège de la sagesse, et pendant qu’il écrit lui-même à son oncle, curé de Cinzano, il prie avec ferveur.
Don Comollo exprime dans sa lettre de réponse les mêmes sentiments que don Cafasso : entrer au séminaire « en attendant de se décider pour un ordre religieux à un âge plus mûr ». Le curé de Castelnuovo, don Michele Antonio Cinzano, qui aimait tant ce saint jeune homme, avait également donné le même conseil.
La sage suggestion
Tout en restant intérieurement décidé à embrasser l’état de perfection de la vie religieuse, au moment où le Seigneur lui en ouvrirait la voie, Jean entre au séminaire. Le 25 octobre 1835, « dans l’église paroissiale de Castelnuovo, avant la messe solennelle », il est revêtu de l’habit clérical.
Cette cérémonie extérieure marque une étape caractéristique dans la vie spirituelle du Bienheureux, car si Jean se laisse guider par le Saint-Esprit sur la voie qui le conduira au sacerdoce en suivant la « sage suggestion » de ses conseillers, il fait maintenant le premier pas en sentant le sens profond du dépouillement extérieur, symbole du dépouillement intérieur.
« Quand le prévôt m’ordonna d’ôter mes habits séculiers en disant : Que le Seigneur te dépouille du vieil homme avec tous ses œuvres, j’ai dit en mon cœur : — Oh ! combien de vieilles choses il y a à enlever ! Mon Dieu, détruisez en moi toutes mes mauvaises habitudes ». Cette prière exprimait son désir d’une purification totale de l’esprit.
« Puis, en me donnant le col ecclésiastique, il ajouta : Que le Seigneur te revête de l’homme nouveau qui, selon Dieu, a été créé dans la justice et la sainteté de la vérité, je me sentis tout ému et j’ajoutai en moi-même : — Oui, ô mon Dieu, faites qu’en ce moment je revête un homme nouveau, c’est-à-dire qu’à partir de ce moment je commence une vie nouvelle, toute selon les volontés divines, et que la justice et la sainteté soient l’objet constant de mes pensées, de mes paroles et de mes actions. Ainsi soit-il. Ô Marie, soyez mon salut ! »
Dépouillement du vieil homme ! S’il est facile d’enlever un vêtement usé et d’en mettre un neuf, la chose n’est pas si simple quand il s’agit de la vie spirituelle, car la purification totale de l’esprit et du cœur, des facultés supérieures et inférieures, à travers ce que saint Jean de la Croix a appelé la « nuit des sens » et la « nuit de l’esprit », est très douloureuse.
Nous aurons l’occasion d’étudier ce perfectionnement graduel de la charité du Bienheureux, en examinant l’action d’autres dons du Saint-Esprit en lui, mais nous ne pouvons omettre quelques témoignages de son professeur de théologie, Mgr Giovanni Battista Appendini, et de ses compagnons de séminaire.
Le premier notait que « le clerc Bosco, par sa piété et son étude, fit de nombreux progrès au séminaire, sans en avoir les apparences, à cause de cette bonhomie qui fut ensuite le trait caractéristique de toute sa vie ».
« Don Giacomelli attestait : — Dès les premiers jours où je l’ai connu au Séminaire, je le considérais comme s’il était déjà prêtre pour sa sagesse et sa bonne conduite — ».
« Le Docteur Carlo Allora : — Au séminaire, il donnait des exemples éclatants de piété et d’obéissance. L’estime que les clercs avaient pour lui était si grande qu’ils le considéraient plus comme un supérieur que comme un compagnon. Quant à nous, dès cette époque, nous le tenions pour un saint — ».
« Don Grassini, curé de Scalenghe : — Don Bosco était un pacificateur au milieu de ses compagnons — ».
« Beaucoup d’autres » rendaient témoignage à son amabilité et à sa sainteté : « Cet aimable compagnon de séminaire était tenu en grande estime à cause de la sainteté de sa vie ».
Revêtir l’homme nouveau ! Sans doute l’infusion de la grâce, des vertus théologales, des dons du Saint-Esprit et des autres vertus qui perfectionnent notre organisme est une première habilitation à bien agir. Mais il faut aussi que l’homme coopère par un effort soutenu, afin que les germes ne restent pas stériles, que les bonnes qualités produisent de bonnes actions, et que la vie soit façonnée selon le divin Modèle, toute ordonnée en Dieu. Notre esprit, de plus en plus parfaitement dégrossi et purifié, perd sa dureté et acquiert une grande sensibilité surnaturelle qui le rend souple et intérieurement toujours docile aux inspirations du Saint-Esprit.
Et elle n’est peut-être pas sans une profonde signification, la parole dite par le clerc Jean Bosco, au cours de sa deuxième année de séminaire. Pour se distinguer d’un camarade qui portait le même nom que lui et qui avait choisi pour lui-même le surnom de Bosco d’puciu (bois de néflier, très dur), il ajoutait, avec une grande finesse : « Et moi, je m’appelle Bosco d’sales, opposant volontairement à la dureté et à la rigidité du bois de néflier la souplesse et la flexibilité du saule ».
Restait cependant toujours une décision personnelle, dernier résidu de sa manière de comprendre l’appel du Seigneur : celle de son état de vie définitif. La dernière reprise de la question de la vocation eut lieu en 1844, neuf ans après l’obéissance de 1835, alors que, déjà prêtre, il a commencé son apostolat auprès des jeunes, et qu’il est sur le point de terminer sa troisième année de préparation pastorale au Collège ecclésiastique de Turin.
Mais dans cette dernière reprise de la nostalgie conventuelle, il a à ses côtés un saint : don Giuseppe Cafasso, qui lui avait déjà expressément déclaré la volonté du Seigneur, lui laissant cependant une possibilité de choix ultérieur.
Maintenant, en revanche, le non ! est « sec et résolu ». Ni franciscain, ni oblat de Marie, ni hors d’Italie comme missionnaire, ni hors de Turin comme vicaire ou curé.
« Mon cher don Bosco, abandonnez toute idée de vocation religieuse, allez défaire votre malle, si tant est que vous l’ayez préparée, et continuez votre œuvre en faveur des jeunes. Telle est la volonté de Dieu et nulle autre ! »
Ceslao PERA, Les dons du Saint-Esprit dans l’âme du bienheureux Jean Bosco, p. 61

