3 Juil 2026, ven

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Au cours des trois nuits qui précédèrent le dernier jour de 1860, Don Bosco fit trois rêves, comme il les appelle, mais que nous pouvons sans aucun doute qualifier de visions célestes d’après ce que nous avons vu, entendu et vérifié. C’était le même rêve répété trois fois, mais toujours avec des circonstances différentes. Voici en bref comment notre bon père le raconta lors de la dernière soirée de l’année 1860 à tous les jeunes réunis. Il parla ainsi :

 

I.

 

Pendant trois nuits consécutives je me suis retrouvé à la campagne, à Rivalta, avec Don Cafasso, Silvio Pellico et le Comte Cays. La première nuit, nous l’avons passée à discuter certains points de religion concernant spécialement les temps qui courent. La seconde se passa en conférences morales où nous avons posé et résolu des cas de conscience concernant surtout la direction de la jeunesse. Ayant constaté que j’avais déjà fait un tel rêve pendant deux nuits consécutives, j’ai décidé de le raconter à mes chers fils si je rêvais les mêmes choses une troisième fois. Et voilà que la nuit du 30 au 31 décembre, je me suis trouvé de nouveau au même endroit avec les mêmes personnages. Laissant de côté toute autre discussion, je me suis souvenu que le lendemain soir, qui était le dernier de l’année, je devais donner à mes chers fils l’étrenne habituelle, c’est-à-dire les souvenirs pour l’année à venir. C’est pourquoi je me suis adressé à Don Cafasso en lui demandant :

– Vous qui êtes mon grand ami, donnez-moi une étrenne pour mes fils.

Il me répondit :

– Oh, doucement ! Si vous voulez que je vous donne l’étrenne, allez et dites d’abord à vos jeunes de préparer et d’ajuster leurs comptes.

Nous étions dans une grande salle au milieu de laquelle se trouvait une table. Don Cafasso, Silvio Pellico, le Comte Cays allèrent s’asseoir à cette table. Quant à moi, pour obéir à Don Cafasso, je sortis de ce salon pour aller appeler les jeunes qui étaient dehors. Chacun d’eux faisait des additions sur une page qu’il tenait entre les mains. Les jeunes entraient un par un avec leur cartable, dans lequel il y avait de nombreux chiffres à additionner, et se présentaient aux trois personnages auxquels ils remettaient leur cartable. Ces messieurs le recevaient, y faisaient l’addition, et, si elle était bien fournie et claire, ils le restituaient à chacun. Ils le refusaient et le repoussaient si les chiffres étaient embrouillés. Les premiers étaient ceux qui avaient les comptes en règle, les seconds étaient ceux qui les avaient en désordre. Ces derniers n’étaient pas peu nombreux. Ceux qui recevaient leur cartable bien ajusté sortaient de la salle tout contents et allaient s’amuser dans la cour ; les autres, en revanche, sortaient tous tristes et angoissés. Dans la foule des jeunes chacun attendait son tour dehors sur le seuil, tous avec le cartable à la main. Cette opération dura longtemps, mais finalement personne ne se présenta plus. Apparemment tous les jeunes étaient passés, mais Don Bosco, voyant quelques-uns qui attendaient et n’entraient pas, demanda à Don Cafasso :

– Mais que font ceux-là ?

– Ceux-là, répondit Don Cafasso, ont la page vide, sans chiffres, donc on ne peut pas faire l’addition, car il s’agit ici de faire la somme de ce que l’on possède déjà, de ce que l’on a fait. C’est pourquoi ces jeunes doivent aller remplir leur page de chiffres, et ensuite venir pour faire l’addition.

C’est ainsi que se termina cette grande quantité de comptes.

Après quoi je suis sorti de cette salle dans la cour avec les trois personnages et j’ai vu un grand nombre de jeunes. Ceux dont les cartables avaient été trouvés pleins de chiffres et en ordre, couraient, sautaient, s’amusaient avec un plaisir extraordinaire. Ils étaient tous contents comme des princes. Vous ne pouvez pas imaginer combien j’étais heureux de leur allégresse.

Mais il y avait un certain nombre de jeunes qui ne s’amusaient pas, mais observaient les autres. Ceux-là n’étaient pas très joyeux. Parmi ces derniers, certains avaient un bandeau sur les yeux, d’autres un brouillard, d’autres la tête entourée d’un nuage sombre ; certains dégageaient de la fumée de la tête, d’autres avaient le cœur plein de terre, d’autres avaient un cœur vide des choses de Dieu. Je les ai vus et bien reconnus, et je les ai encore si présents à l’esprit que je pourrais les nommer un par un, du premier jusqu’au dernier.

Entre-temps, je remarquai qu’il manquait beaucoup de mes jeunes dans la cour et je me dis en moi-même après avoir réfléchi : – Où sont ceux qui avaient la page blanche, vide, sans chiffres ? Après avoir regardé de-ci de-là, je tourne finalement les yeux vers un coin de la cour. Oh ! spectacle lamentable ! J’en vois un couché par terre, pâle comme la mort. D’autres sont assis sur un banc bas et sale, d’autres étendus sur un matelas dégoûtant, d’autres sur le sol nu, d’autres sur les pierres qui s’y trouvaient. C’étaient tous ceux qui n’avaient pas leurs comptes en règle. Ils gisaient gravement malades de la langue, des oreilles ou des yeux. La langue, les oreilles et les yeux grouillaient de vers qui les rongeaient. L’un avait la langue toute pourrie, l’autre avait la bouche pleine de boue, et un autre dégageait une puanteur pestilentielle de la gorge. Les maladies des autres malheureux étaient variées. Certains avaient le cœur vermoulu, d’autres l’avaient gâté et déjà corrompu ; certains avaient une plaie et d’autres une autre. Il y en avait même un qui était tout rongé. C’était un véritable hôpital.

À cette vue, je restai stupéfait, incrédules devant ce que je voyais.  – Oh ! qu’est-ce que c’est que cela ? m’écriai-je douloureusement. Je me suis approché de l’un de ces malheureux en lui demandant :

Es-tu vraiment N. N. ?

– Oui, me répondit-il, c’est bien moi.

– Mais comment se fait-il que tu sois dans cet état, si mal en point ?

– Que voulez-vous, c’est « farine de mon sac » ! Voyez ! C’est le fruit de mes désordres.

Je me suis approché d’un autre et j’ai eu la même réponse. Ce spectacle me transperçait le cœur comme une épine aiguë, mais cette douleur fut adoucie par la vue de ce que je suis sur le point de raconter.

Profondément ému par ce spectacle, je me suis tourné vers Don Cafasso en le suppliant :

– À quel remède dois-je m’accrocher pour faire guérir ces pauvres jeunes ?

– Vous savez autant que moi ce qu’il faut faire, me répondit Don Cafasso ; vous n’avez pas besoin que je vous le dise. Réfléchissez ! Ingéniez-vous !

– Donnez-moi au moins l’étrenne pour les bien-portants, répliquai-je dans l’élan d’une humble mais confiante prière.

Don Cafasso alors me fit signe de le suivre près du palais d’où nous étions sortis. Il ouvrit une porte et voilà qu’une salle magnifique se présenta devant moi, toute ornée d’or, d’argent et de tous les plus précieux ornements, illuminée par des milliers de lampes, et de chacune sortait une lumière à tel point que mon œil ne pouvait presque pas supporter tant de splendeurs. La salle s’étendait à perte de vue en longueur et en largeur. Au milieu de cette salle royale se trouvait une large table toute chargée de confiseries de toutes sortes. Il y avait des macarons presque gros comme des munitions de soldat, des biscuits hauts de presque un pied et demi, de sorte qu’un seul aurait suffi à rassasier un jeune. À cette vue, je me précipitai immédiatement pour aller appeler les jeunes, les invitant à venir autour de cette table et à contempler le magnifique spectacle de cette salle. Mais Don Cafasso m’arrêta immédiatement en criant :

– Doucement ! Tous ne peuvent pas manger de ces biscuits et de ces macarons. Appelez seulement ceux qui ont leurs comptes en règle.

C’est ce que je fis, et en un instant cette salle fut pleine de jeunes. Alors je me préparai à rompre et à distribuer ces biscuits et ces macarons qui étaient d’une grande beauté. Mais Don Cafasso s’y opposa :

– Doucement, Don Bosco, me dit-il, doucement ! Tous ceux qui sont ici ne peuvent pas goûter ces confiseries ; tous ne sont pas dignes.

Et il me dit et me montra ceux qui étaient indignes. Parmi ceux-ci, il énuméra en premier lieu ceux qui étaient blessés et qui ne se trouvaient même pas dans cette salle avec les autres, parce qu’ils n’avaient pas les comptes en règle. Puis il me désigna aussi ceux qui, bien qu’ayant leurs comptes en règle, avaient cependant soit du brouillard aux yeux, soit le cœur plein de terre ou vide des choses du ciel.

Mais je lui dis aussitôt d’un air suppliant :

– Don Cafasso, laissez-moi donner de ces douceurs aussi à ces derniers. Eux aussi sont mes chers fils, d’autant plus qu’il y en a ici en abondance et qu’il n’y a pas de danger qu’il en manque.

– Non, non, continua-t-il à dire, seuls ceux qui ont la bouche saine peuvent en goûter, les autres non, car ils ne savent pas apprécier ces confiseries, ils ne sont pas faits pour ces douceurs. Comme ils ont la bouche gâtée et pleine d’amertume, les choses douces leur font horreur et ils ne peuvent pas en manger.

– Ayant retrouvé mon calme, je me suis mis à distribuer ces biscuits et ces macarons seulement à ceux qui m’avaient été indiqués. Après les avoir servis tous copieusement une première fois, je repris la distribution et à tous je donnai de nouveau une dose abondante. Je vous assure que j’avais du plaisir en voyant les jeunes manger avec tant de goût. Sur leur visage je lisais la joie. Ils ne semblaient plus être des jeunes de l’Oratoire, tant ils étaient transfigurés.

Ceux qui, dans la salle, étaient restés sans douceurs se tenaient dans un coin, mélancoliques et confus. Pris d’une immense compassion, je me tournai à nouveau vers Don Cafasso et lui demandai à plusieurs reprises de permettre que les douceurs soient également distribuées à ceux-ci, afin qu’ils puissent en goûter.

– Non, non, répliqua Don Cafasso. Ceux-ci ne peuvent pas en manger ; faites-les guérir et alors eux aussi en mangeront.

Je regardais ces malheureux. Je regardais aussi tous ces jeunes qui étaient restés dehors si mal en point, à qui rien n’avait été donné. Je les reconnus tous et je me rendis compte que certains d’entre eux avaient par malheur le cœur vermoulu.

Je repris avec Don Cafasso :

– Mais dites-moi donc, quel remède dois-je employer ? Dites-moi ce que je dois faire pour guérir ces fils ?

De nouveau il me répondit :

– Réfléchissez, ingéniez-vous, vous savez ce qu’il faut faire !

Alors je le priai de vouloir me donner l’étrenne promise pour mes jeunes.

– Eh bien ! répondit-il, je vous la dis !

Et dans l’attitude d’un homme qui se prépare à partir, il cria par trois fois avec une voix chaque fois plus forte :

– Faites attention ! Faites attention ! Faites attention !

Ce disant, il disparut avec ses compagnons et tout le rêve s’évanouit aussi. Alors je suis resté éveillé comme maintenant quand je vous parle, et assis sur le lit avec le dos froid comme la glace.

Tel fut mon rêve. Maintenant que chacun l’interprète comme il veut, mais sachez toujours lui donner le poids que mérite un rêve. Cependant, s’il y a quelque chose qui peut être utile à nos âmes, acceptons-le. Je ne voudrais cependant pas que quelqu’un aille raconter ce rêve en dehors de la maison.

Je vous l’ai raconté à vous, parce que vous êtes mes fils, mais je ne veux pas que vous le disiez à d’autres. En attendant, je peux vous assurer que j’ai encore présent à l’esprit chacun de vous, comme je l’ai vu dans le rêve. Je peux dire qui était malade et qui ne l’était pas, qui mangeait et qui ne mangeait pas. Je ne veux pas maintenant me mettre ici à dire en public l’état de chacun, mais je me réserve de le dire à chacun de vous en particulier. L’étrenne que je donne d’une manière générale à tous ceux de l’Oratoire est : confession fréquente et sincère, Communion fréquente et fervente.

(MB VI, 817-822)

 

[…]

 

II.

 

Le 13 du mois. — Don Bosco dit après les prières : — Au point où en étaient les choses, je me crois obligé de parler et de lever le voile sur le rêve. Je vous avais dit que ce rêve extraordinaire m’arriva pendant trois nuits consécutives.

La première fois, j’ai fait le rêve le 28 décembre, et le rêve se répéta dans la nuit le 29 et le 30. Lors de la première nuit, il s’agissait de points et de questions de théologie concernant le temps présent, c’est-à-dire les événements du jour, et j’ai reçu beaucoup de lumières.

La deuxième nuit, il y eut beaucoup de questions de morale concernant également le temps présent, autour des divers cas de conscience des jeunes de l’Oratoire.

La troisième nuit, ce furent des cas pratiques qui me permirent de connaître l’intérieur moral de chaque jeune en particulier. Le premier jour, je ne voulais pas y prêter attention, car le Seigneur nous l’interdit dans la Sainte Écriture. Mais au cours de ces jours-ci, après avoir fait plusieurs expériences, après avoir pris à part certains jeunes auxquels j’ai dit les choses que j’avais vues dans le rêve, ils m’ont assuré qu’il en était exactement ainsi. Je ne pouvais plus douter qu’il s’agissait d’une grâce extraordinaire que le Seigneur accorde à tous les fils de l’Oratoire. Je me trouve donc dans l’obligation de vous dire que le Seigneur vous appelle et vous fait entendre sa voix, et malheur à ceux qui lui résistent.

Don Cafasso avait fait rassembler tous les jeunes dans une salle et donner à chacun sa page. Certains avaient le compte entièrement en règle. D’autres avaient les chiffres, mais il restait encore à faire l’addition. – Et la page, est-ce que tous l’ont prise ? – Non, car beaucoup étaient dehors, certains allongés sur des paillassons, d’autres assis sur des bancs, d’autres par terre et dans la boue. Certains étaient tout couverts de blessures et de plaies qui faisaient horreur.

Ceux qui prirent leur cartable sortirent ensuite pour faire la récréation, mais tous ne la faisaient pas, car beaucoup d’entre eux avaient les yeux entourés d’un brouillard, d’autres les yeux bandés, d’autres le cœur tout vermoulu.

Ceux qui avaient le cartable en règle sont ceux qui ont leur conscience en ordre.

Ceux qui avaient leur cartable mais non complété, sont ceux dont la conscience est en règle, mais il manque encore l’addition au moins de la dernière confession.

Ceux qui avaient les yeux enveloppés de brouillard ou bandés, sont ceux qui sont animés par l’esprit de fierté et d’amour-propre. Quant à ceux qui étaient allongés, je saurais les nommer un par un et dire pourquoi ils étaient sur des paillassons ou sur des bancs ou par terre. J’ai vu l’intérieur des cœurs. Beaucoup avaient le cœur rempli de belles fleurs : roses, lys, violettes parfumées. Ces fleurs indiquaient les diverses vertus. Mais les autres !… Le cœur vermoulu signifiait ceux qui nourrissent des haines, des rancunes, des envies, des antipathies, etc. etc.

Quelques-uns avaient le cœur plein de vipères, indice des multiples péchés mortels. D’autres l’avaient plein de terre : ce sont ceux qui ont le cœur attaché aux choses terrestres, aux choses sensuelles. Beaucoup ensuite avaient le cœur vide et ce sont ceux qui se trouvent certes en grâce de Dieu et ne sont pas attachés aux choses terrestres et sensuelles, mais ne s’efforcent pas de le remplir de la crainte de Dieu par les pratiques de piété. Ils vivent dans la distraction, et s’ils ne tombent pas dans le premier piège que leur tendra le démon, ils deviendront mauvais peu à peu.

Ceux qui n’ont pas encore les choses de l’âme en ordre, eh bien ! qu’ils ne tardent pas davantage à les ajuster, qu’ils viennent et me promettent seulement de ne pas me refuser ce que je leur demanderai ; s’ils ne savent pas dire les choses correctement, je les dirai pour eux. Je suis en mesure de pouvoir dire à chacun le passé, le présent et même un peu du futur. Je vous dis en cet instant des choses que je ne devrais pas dire ! Oh, mes chers jeunes ! J’en frémis à la seule pensée ! Je vous assure que je n’aurais jamais cru qu’il y avait tant de jeunes dans notre maison qui avaient les affaires de leur conscience dans un si grand désordre, si mal ajustées. Non, jamais je ne l’aurais cru !

Combien y avait-il de blessés étendus par terre ! Je vous assure que j’ai passé des nuits et des jours terribles. Je loue ceux qui ont déjà pensé à ajuster leur conscience, mais beaucoup d’autres n’y pensent pas encore. – En disant ces paroles d’une voix émue, de grosses larmes tombaient de ses yeux. Après une brève pause, il souhaita une bonne nuit à tout le monde. Bien des jeunes pleuraient eux aussi. Ces paroles eurent l’effet désiré.

 

Ruffino. – 15 janvier. – Les apprentis continuent à faire la confession générale. Aujourd’hui, certains ont posé à Don Bosco la question suivante :

– Comment se fait-il qu’ayant fait le premier rêve autour de Noël, vous ayez attendu pour nous le raconter ?

– Je dirai ce que j’ai déjà dit. J’ai fait ce rêve, mais d’une part je ne voulais pas y prêter attention ; d’autre part, je le voyais trop important, et c’est pourquoi j’ai bien examiné la chose. Puis j’ai appelé un jeune que j’avais vu dans le rêve parmi ceux qui étaient gravement blessés et je lui ai dit : – Tu es dans tel et tel état de conscience, d’après les blessures que j’avais vues. Et l’autre répondit que son état était effectivement tel que je l’avais décrit. J’en ai appelé un autre et j’ai trouvé la même exactitude dans les réponses, en accord avec ce que j’avais vu. Dans un troisième que j’ai examiné également, j’ai vu se vérifier mon rêve. Alors je ne pouvais plus douter. Dans ce rêve, j’ai connu l’état de conscience de tous les jeunes, leur état présent et beaucoup aussi celui de l’avenir.

 

Don Bosco a également dit à quelques-uns : durant ces trois nuits, j’ai eu plus de connaissances en théologie que pendant tout le temps où j’ai étudié au Séminaire.

(MB VI, 829-832)