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Le texte qui suit rapporte la « Vision de Saint Dominique Savio », racontée par Don Giovanni Bosco le soir du 22 décembre 1876 devant les étudiants et les apprentis de l’Oratoire de Valdocco. Sous forme de rêve, Don Bosco décrit l’apparition de son jeune élève Dominique Savio, mort en odeur de sainteté, qui le guide à travers un paysage paradisiaque, riche en symboles spirituels et musicaux. Le récit, tout rempli d’images lumineuses, de messages d’espérance et d’appels à la pureté, à la charité et à l’obéissance, se conclut par des prophéties sur l’avenir de la Congrégation Salésienne et sur le sort de certains de ses membres. C’est un document précieux de la pédagogie préventive et de l’univers mystique et symbolique de Don Bosco, capable de parler encore aujourd’hui au cœur des lecteurs.
Enfin, la soirée du 22 décembre resta mémorable à l’Oratoire. L’heure des prières fut avancée. Dans le parloir des étudiants se réunirent également les apprentis et toutes les personnes de la maison. Don Bosco avait promis pour la veille mais il en avait été empêché. Imaginez l’attente générale ! Il monta sur l’estrade, salué par des applaudissements enthousiastes, comme cela se produisait chaque fois qu’il donnait la « bonne nuit » à toute la communauté. À peine commença-t-il à parler, un silence profond s’installa.
La nuit où je me suis arrêté à Lanzo, à l’heure du repos, il m’arriva d’être occupé par le rêve suivant. C’est un rêve qui n’a rien à voir avec les autres rêves. J’en ai déjà raconté un presque similaire pendant les exercices de piété, mais comme vous n’étiez pas tous là, et parce qu’il était très différent, j’ai décidé de vous raconter celui-ci. Ce sont des choses très étranges. Mais vous savez que j’ouvre tout mon cœur à mes fils, pour eux je n’ai pas de secrets. Faites-en ce que vous voulez, mais, comme dit Saint Paul, quod bonum est tenete (retenez ce qui est bon 1 Th 5,21), et si vous trouvez dans ce rêve quelque chose qui fasse du bien à votre âme, profitez-en. Que celui qui ne veut pas croire, ne me croie pas, cela n’a aucune importance, mais que personne ne ridiculise jamais les choses que vais dire. Je vous prie encore de ne pas vouloir les raconter à d’autres qui ne sont pas de la maison et de ne pas les écrire aux personnes de l’extérieur. On peut donner l’importance aux rêves qu’ils méritent, et ceux qui ne connaissent pas notre esprit de famille pourraient porter un jugement erroné et appeler les choses par un nom différent de celui qui leur est propre. Ils ne savent pas que vous êtes mes fils et que je vous dis tout ce que je sais, et parfois même ce que je ne sais pas (rire général). Mais ce qu’un père manifeste à ses chers enfants pour leur bien, doit rester là entre le père et les enfants, et ne pas aller plus loin. Et aussi pour une autre raison. La plupart du temps, en racontant le rêve à l’extérieur, on déforme les faits, ou on ne raconte qu’une partie qui ne correspond pas. Et cela engendre des inconvénients et le monde mépriserait ce qui ne doit pas être méprisé.
Il faut que vous sachiez que les rêves se font en dormant. Donc, la nuit du 6 décembre, alors que j’étais dans ma chambre, sans bien savoir si je lisais ou si je tournais ici et là dans la chambre, ou si j’étais déjà au lit, je commençai à rêver.
En un instant, il m’a semblé que j’étais sur un petit rehaussement de terre ou une colline, sur les bords d’une immense plaine, dont l’œil ne pouvait voir les limites. Elle se perdait dans l’immensité. Elle était toute couleur de ciel comme une mer en plein calme, mais ce que je voyais n’était pas de l’eau. Cela semblait comme un cristal lumineux et pur. Sous mes pieds, derrière moi et sur les côtés, je voyais une région ayant l’aspect d’une plage au bord de l’océan.
Cette plaine était traversée par de larges et gigantesques avenues en d’immenses jardins, d’une beauté indescriptible, tous compartimentés en bosquets, prairies, et plates-bandes de fleurs, de formes et de couleurs différentes. Aucune de nos plantes ne peut nous donner une idée de celles-ci, bien qu’on puisse y voir une certaine ressemblance. Les herbes, les fleurs, les arbres, les fruits étaient très beaux et d’un aspect singulier. Les feuilles étaient en or, les troncs et les tiges en diamant et le reste correspondait à cette richesse. On ne pouvait compter les différentes espèces, et chaque espèce et chaque individu brillaient d’une lumière propre. Je voyais au milieu de ces jardins et dans toute l’étendue de la plaine d’innombrables édifices d’une ordonnance, d’une beauté, d’une harmonie, d’une magnificence et d’une ampleur si extraordinaires, qu’il semblait que tous les trésors de la terre ne suffiraient pas pour la construction d’un seul d’entre eux. Je me disais en moi-même : – Si mes jeunes avaient une seule de ces maisons, oh comme ils se réjouiraient, comme ils seraient heureux et y resteraient volontiers ! – C’est ce que je pensais, alors que je pouvais voir ces palais seulement de l’extérieur. Quelle ne devait pas être leur magnificence à l’intérieur !
Pendant que j’admirais toutes les merveilles qui ornaient ces jardins, voici qu’on entendit une musique si douce et d’une harmonie si agréable et suave, que je ne peux vous en donner une idée adéquate. Celles de Don Cagliero et de Dogliani n’ont rien de musical en comparaison de celle-ci. C’étaient cent mille instruments qui jouaient et tous produisaient un son différent les uns des autres et tous les sons possibles répandaient dans l’air leurs ondes sonores. À cela s’ajoutaient les chœurs des chanteurs.
Je vis alors une multitude d’habitants qui se trouvaient dans ces jardins et s’amusaient, joyeux et contents. Certains jouaient et d’autres chantaient. Chaque voix, chaque note faisait l’effet d’un ensemble de mille instruments, tous différents les uns des autres. On entendait simultanément les divers degrés de l’échelle harmonique que l’on puisse imaginer, du plus bas au plus haut, mais tous en parfait accord. Ah ! pour décrire cette harmonie, nous manquons de comparaisons humaines.
On voyait sur les visages de ces heureux habitants que les chanteurs ne ressentaient pas seulement un plaisir extraordinaire à chanter, mais ressentaient en même temps une immense joie à entendre les autres chanter. Et plus l’un chantait, plus il s’enflammait du désir de chanter, et plus il écoutait, plus il désirait écouter. Leur cantique disait : Salus, honor, gloria Deo Patri Omnipotenti… Auctor saeculi, qui erat, qui est, qui venturus est iudicare vivos et mortuos in saecula saeculorum (Salut, honneur, gloire à Dieu le Père tout-puissant… Auteur du monde, qui était, qui est, qui viendra juger les vivants et les morts dans les siècles des siècles).
Pendant que j’écoutais en extase cette harmonie céleste, voici qu’apparut une quantité immense de jeunes. Je connaissais beaucoup d’entre eux qui avaient été à l’Oratoire et dans nos autres collèges, mais la plupart d’entre eux m’étaient totalement inconnus. Cette foule innombrable venait vers moi. À leur tête s’avançait Dominique Savio, et juste après lui avançaient Don Alasonatti, Don Chiala, Don Giulitto et beaucoup, beaucoup d’autres clercs et prêtres, chacun à la tête d’une équipe de jeunes.
Je me demandais : – Est-ce que je dors ou suis-je éveillé ? – Et je frappais mes mains l’une contre l’autre et me touchais la poitrine, pour m’assurer que ce que je voyais était une réalité. Quand toute cette foule arriva devant moi, elle s’arrêta à une distance de huit ou dix pas. Alors brilla un éclair de lumière plus vive, la musique cessa et un profond silence s’installa. Tous ces jeunes étaient remplis d’une joie immense, qui transparaissait de leurs yeux, et on voyait sur leur visage la paix d’un bonheur parfait. Ils me regardaient avec un doux sourire sur les lèvres et je comprenais qu’ils voulaient parler, mais ils ne parlaient pas.
Dominique Savio avança encore de quelques pas et s’arrêta si près de moi, que si j’avais tendu la main, je l’aurais certainement touché. Il se taisait, me regardant lui aussi en souriant. Comme il était beau ! Ses vêtements étaient tout à fait singuliers. Sa robe d’un blanc éclatant qui lui descendait jusqu’aux pieds était brodée de diamants, et entièrement tissée d’or. Il avait autour de la taille une large ceinture rouge, brodée de pierres précieuses de telle sorte qu’une d’elle touchait presque l’autre. En s’entrelaçant dans leur dessin merveilleux, elles présentaient une telle beauté de couleurs qu’en les voyant, je me sentais transporté d’admiration hors de moi. De son cou pendait un bijou de fleurs pèlerines mais non naturelles : les feuilles semblaient des diamants unis entre eux sur des tiges d’or et ainsi tout le reste. Ces fleurs brillaient d’une lumière surnaturelle, plus vive que celle du soleil, qui à cet instant brillait dans tout l’éclat d’un matin de printemps. Leurs rayons se reflétaient sur ce visage pur aux joues roses d’une manière indescriptible et l’illuminaient tellement qu’on ne pouvait même pas distinguer leurs différentes espèces. Sa tête était ceinte d’une couronne de roses. Sa chevelure ondulait sur les épaules et lui donnait un aspect si beau, si affectueux, si attrayant qu’il semblait… qu’il semblait… un ange !
En prononçant ces dernières paroles, Don Bosco semblait faire un effort pour trouver des expressions adaptées. Il termina par un geste indescriptible, et un ton de voix qui frappa tout le monde. C’était comme quelqu’un qui est épuisé par l’effort de trouver les mots pour révéler pleinement son idée. Après une brève pause, il poursuivit :
Les autres personnages resplendissaient eux aussi de lumière. Ils étaient vêtus de diverses manières, et toujours de façon stupéfiante ; certains plus riches, certains moins riches ; certains d’une façon, d’autres d’une autre ; certains d’une couleur dominante, d’autres d’une autre. Ces vêtements différents avaient un sens que personne ne saurait comprendre. Mais tous avaient la taille entourée d’une même ceinture rouge.
Je continuais à observer et pensais : – Que signifie cela ?… Comment ai-je fait pour venir dans cet endroit ? Et je ne savais pas où j’étais. En dehors de moi, tout tremblant de respect, je n’osais avancer. Tous les autres continuaient également à rester silencieux. Enfin, Dominique Savio ouvrit la bouche :
– Pourquoi es-tu là, muet et presque anéanti ? N’es-tu pas cet homme qui autrefois ne craignait rien, mais affrontait courageusement les calomnies, les persécutions, les ennemis et les angoisses et dangers de toute sorte ? Où est ton courage ? Pourquoi ne parles-tu pas ?
Je répondis à peine, presque en balbutiant :
– Je ne sais que dire. Es-tu bien Dominique Savio ?
– C’est moi ! Tu ne me reconnais plus ?
– Et comment se fait-il que tu te trouves ici ? – répliquai-je toujours confus.
Et Savio affectueusement :
– Je suis venu pour te parler ! Tant de fois nous avons parlé sur terre ! Ne te souviens-tu pas combien alors tu m’aimais ? Combien de fois tu m’as donné des gages d’amitié et témoigné tant de marques de bienveillance ! Et cet amour intense que tu avais pour moi n’était-il pas réciproque ? Ma confiance en toi était si grande ! Pourquoi donc es-tu si effrayé ? Pourquoi trembles-tu ? Allons, pose-moi quelques questions !
Alors je pris courage et lui dis :
– Je tremble, parce que je ne sais pas où je suis.
– Tu es au lieu du bonheur, me répondit Savio, où l’on jouit de toutes les joies, de toutes les délices.
– Est-ce donc la récompense des justes ?
– Non, non ! Ici nous sommes dans un lieu où l’on ne jouit pas des biens éternels, mais plutôt où on ne possède que de grands biens temporels.
– Est-ce que toutes ces choses sont des choses naturelles ?
– Oui, mais embellies par la puissance de Dieu.
– Il m’a semblé que c’était le paradis !
– Non, non, répondit Savio. Aucun œil mortel ne peut voir les beautés éternelles.
– Et ces musiques, continuai-je, est-ce que ce sont les harmonies que vous entendez au paradis ?
– Non, non, et toujours non !
– Est-ce que ce sont des sons naturels ?
– Oui, ce sont des sons naturels, perfectionnés par la toute-puissance de Dieu.
– Et cette lumière qui surpasse la lumière du soleil, est-ce une lumière surnaturelle ? Est-ce une lumière de paradis ?
– C’est une lumière naturelle, ravivée cependant et perfectionnée par la toute-puissance de Dieu.
– Et ne pourrait-on pas voir un peu de lumière surnaturelle ?
– Nul ne peut la voir s’il n’est pas parvenu à voir Dieu sicut est (comme Il est). Le moindre rayon de cette lumière ferait mourir un homme sur-le-champ, car les seules forces des sens humains ne pourraient le soutenir.
– Et pourrait-on avoir une lumière naturelle encore plus belle que celle-ci ?
– Oh si tu savais ! Si tu voyais seulement un rayon de lumière naturelle porté à un degré supérieur à celui-ci, tu serais hors de toi.
– Et ne peut-on pas voir au moins un rayon de cette lumière dont tu parles ?
– Oui, on peut le voir ; tu auras la preuve de ce que je dis ; ouvre les yeux.
– Je les ai ouverts, répondis-je.
– Fais attention et regarde là-bas au fond de la mer de cristal.
Je regardai en l’air et soudain apparut dans le ciel à une immense distance une fine bande de lumière, aussi mince qu’un fil, mais si éclatante, si pénétrante que mes yeux ne purent y résister. Je les fermai et poussai un cri si fort qu’il réveilla Don Lemoyne (présent ici), qui dormait dans la chambre voisine. Effrayé, il me demanda le matin ce qui m’était arrivé pendant la nuit, pourquoi j’ai été si agité. Ce fil de lumière était cent millions de fois plus clair que le soleil, et par son éclat, il suffirait à illuminer tout l’univers créé.
Après un moment, j’ouvris les yeux et demandai à Dominique Savio :
– Qu’est-ce que c’est ? N’est-ce pas un rayon divin ?
Savio répondit :
– Ce n’est pas une lumière surnaturelle, bien qu’en comparaison de la lumière du monde, elle soit supérieure en éclat. C’est simplement une lumière naturelle rendue plus vive par la puissance de Dieu. Si une immense zone de lumière, semblable à cette bande vue là-bas, enveloppait le monde entier, cela ne te donnerait pas encore une idée des splendeurs du paradis.
– Mais vous, qu’est-ce qui vous réjouit au paradis ?
– Eh bien, oui !… C’est une chose impossible à dire. Ce qui nous réjouit au paradis, il n’y a pas d’homme mortel qui puisse le savoir, tant qu’il n’est pas sorti de la vie et réuni à son Créateur. On jouit de Dieu ! Voilà tout.
Moi, entre-temps, m’étant pleinement remis de ma première stupéfaction, j’étais absorbé dans la contemplation de la beauté de Dominique Savio et je lui demandai franchement :
– Pourquoi as-tu un vêtement si blanc et éclatant ?
Savio se tut sans montrer qu’il voulait répondre. Le chœur reprit alors son harmonie, accompagné du son de tous les instruments, et chanta : Ipsi habuerunt lumbos praecinctos et dealbaverunt stolas suas in sanguine Agni (Ceux-ci avaient les reins ceints et lavaient leur robe dans le sang de l’Agneau).
– Et pourquoi, demandai-je encore après cette musique, pourquoi cette ceinture rouge à tes hanches ?
Savio ne répondit même pas cette fois, et fit même signe de ne pas vouloir répondre.
C’est alors que Don Alasonatti se mit à chanter tout seul : Virgines enim sunt et sequuntur Agnum quocumque ierit (ils sont vierges, en effet, et ils suivent l’Agneau partout où il va, Ap 14,4).
Alors je compris que cette ceinture rouge, couleur de sang, était le symbole des grands sacrifices qu’il avait faits, des violents efforts et presque du martyre qu’il avait souffert pour conserver la vertu de la pureté, et comment, pour se maintenir chaste devant le Seigneur, il avait été prêt à donner sa vie, si les circonstances l’avaient exigé. C’était aussi le symbole des pénitences qui purifient l’âme de ses fautes. La blancheur et l’éclat de la robe signifient l’innocence baptismale conservée.
Attiré par ces chants et contemplant toutes ces phalanges célestes de jeunes alignés derrière Dominique Savio, je lui demandai :
– Et qui sont ceux qui t’entourent ?… Et comment se fait-il que vous soyez tous si éclatants ? répétais-je aux autres. – Savio continuait à se taire et tous ces jeunes se mirent à chanter : Hi sunt sicut Angeli Dei in caelo (Ceux-ci sont comme les anges de Dieu dans le ciel, Mt 22,30). Je remarquai alors comment Savio semblait avoir la prééminence sur cette multitude qui était derrière lui à dix pas, comme à une distance respectueuse, et lui demandai :
– Dis-moi, Savio, toi le plus jeune parmi ceux qui te suivent et parmi ceux qui sont morts dans nos maisons, pourquoi es-tu si en avant d’eux et les précèdes ? Pourquoi parles-tu alors que les autres se taisent ?
– Je suis le plus vieux de tous.
– Mais non, répliquai-je, beaucoup d’autres sont plus avancés en âge que toi.
– Je suis le plus ancien de l’Oratoire, répéta Dominique Savio, car j’ai été le premier à quitter le monde et à aller dans l’autre vie. Et puis legatione Dei fungor (Je fais office d’ambassadeur de Dieu) !
Cette réponse m’indiquait le motif de cette apparition. Il était l’ambassadeur de Dieu. – Donc, dis-je, parlons maintenant de ce qui nous importe le plus en ce moment.
– Oui, et dépêche-toi de me demander ce que tu désires encore savoir. Les heures passent et le temps qui m’est accordé pour te parler pourrait se terminer et tu risques de ne plus me voir.
– Je crois que tu as quelque chose d’extrêmement important à me communiquer.
– Que dois-je te dire, moi, pauvre créature ? dit Savio dans un acte d’humilité profonde ; j’ai reçu d’en haut la mission de te parler. C’est pour cela que je suis venu.
– Donc, m’écriai-je, parle-moi du passé, du présent, de l’avenir de notre Oratoire. Dis-moi quelque chose de mes chers fils, parle-moi de ma Congrégation.
– À ce sujet, j’aurais beaucoup de choses à te dire.
– Révèle-moi donc ce que tu sais, parle-moi du passé.
Savio : – Le passé repose entièrement sur toi.
Et moi : – J’ai peut-être commis des bévues ?
Savio : – En ce qui concerne le passé, je te dis que ta Congrégation a déjà fait beaucoup de bien. Est-ce que tu vois là-bas ce nombre incalculable de jeunes ?
– Je les vois, répondis-je. Oh combien, et comme ils sont heureux !
Et il dit : – Regarde ; que lit-on à l’entrée de ce jardin ?
– Je vois, il est écrit : Jardin Salésien.
– Eh bien, continua Savio, ils ont tous été Salésiens, ou ils ont été éduqués sous ta direction, ou ont eu quelque relation avec toi, ont été sauvés par toi ou par tes prêtres, tes clercs, ou d’autres qui ont été mis par toi sur le chemin de leur vocation. Compte-les, si tu peux ! Mais ils seraient cent millions de fois plus nombreux, si tu avais eu plus de foi et de confiance dans le Seigneur.
Je poussai un grand soupir, ne sachant que répondre à ce reproche. Je me dis en moi-même : je m’efforcerai d’avoir à l’avenir cette foi et cette confiance. Puis je dis :
– Et le présent ?
Savio me montra un magnifique bouquet de fleurs qu’il tenait entre les mains. Il y avait des roses, des violettes, des tournesols, des gentianes, des lys, des immortelles ou perpétuelles et au milieu des fleurs, des épis de blé. Il me le tendit en disant :
– Observe !
– Je vois… mais je ne comprends rien, répondis-je.
– Ce petit bouquet, présente-le à tes fils, afin qu’ils puissent l’offrir au Seigneur quand le moment sera venu. Fais en sorte que tous l’aient, qu’il n’y ait personne qui en soit privé et que personne ne le leur enlève. Avec cela, sois sûr qu’ils en auront assez pour être heureux.
– Mais que signifie ce bouquet de fleurs ?
– Prends la Théologie, me répondit-il : elle te le dira, elle t’en donnera l’explication.
Et moi : – Mais j’ai étudié la Théologie et je ne saurais comment en tirer ce que tu me présentes.
Savio : – Tu es strictement obligé de savoir ces choses.
– Allons, sors-moi de l’anxiété, donne-moi l’explication.
Savio : – Tu vois ces fleurs ? Elles représentent les vertus qui plaisent le plus au Seigneur.
– Et quelles sont-elles ?
Savio : – La rose est le symbole de la charité, la violette de l’humilité, le tournesol de l’obéissance, la gentiane de la pénitence et de la mortification, les épis de la communion fréquente. Le lys indique cette belle vertu dont il est écrit : Erunt sicut Angeli Dei in caelo (Ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel) : la chasteté. Et l’immortelle ou perpétuelle signifie que toutes ces vertus doivent durer toujours : la persévérance.
– Eh bien, mon cher Savio, lui demandai-je, dis-moi : toi qui as pratiqué ces vertus dans ta vie, quelle chose t’a le plus consolé à l’heure de ta mort ?
– Que penses-tu que cela puisse être ? répondit Savio.
– Peut-être d’avoir conservé la belle vertu de la pureté ?
– Eh non, ce n’est pas cela seulement.
– Ce qui peut-être t’a réjoui, c’est d’avoir la conscience tranquille ?
– C’est déjà une bonne chose, mais ce n’est pas encore la meilleure.
– Ce qui a été ton réconfort, c’est sans doute l’espoir du paradis ? Non plus !
– Alors c’est d’avoir fait un trésor de nombreuses bonnes œuvres ?
– Non, non.
– Quel fut alors ton réconfort en cette dernière heure ? – lui dis-je sur un ton suppliant, embarrassé de ne pas réussir à deviner sa pensée.
– Et Savio : – Ce qui me consola le plus à l’heure de ma mort fut l’assistance de la puissante et aimable Mère du Sauveur ! Dis cela à tes fils ! Qu’ils n’oublient pas de la prier tant qu’ils sont en vie. Mais dépêche-toi, si tu veux que je puisse encore te répondre.
– Et pour l’avenir, que me dis-tu ?
– Pour l’avenir, l’année prochaine 1877 te procurera une grande douleur. Toi et deux parmi ceux qui te sont les plus chers seront appelés par Dieu à l’éternité. Mais console-toi : ils seront transplantés de ce champ du monde dans les jardins du paradis. Ils seront couronnés. N’aie pas peur, le Seigneur t’aidera et te donnera d’autres fils, qui seront bons eux aussi.
– Patience ! Et en ce qui concerne la Congrégation ?
– En ce qui concerne la Congrégation, sache que Dieu te prépare de grandes choses. L’année prochaine, se lèvera pour elle une aurore de gloire si splendide qu’elle illuminera comme un éclair les quatre coins du monde, d’orient en occident, du midi au nord. Une grande gloire est préparée pour elle. Mais veille à ce que le char sur lequel se trouve le Seigneur ne soit pas entraîné par les tiens hors des guides et du chemin. Si tes prêtres savent le conduire et être dignes de leur haute mission, l’avenir sera splendide et apportera le salut à une infinité de personnes. À une condition cependant : que tes fils soient de fidèles dévots de la Vierge Marie et sachent conserver la vertu de chasteté, qui plaît tant aux yeux de Dieu, pour l’universalité de sa Maison.
– Maintenant je voudrais, ajoutai-je, que tu me dises quelque chose de l’Église en général.
– Les destins de l’Église sont dans les mains de Dieu Créateur. Ce qui est établi dans ses décrets infinis, je ne peux te le révéler. Il se réserve uniquement à lui-même ces mystères qui ne peuvent être révélés à aucun des esprits créés.
– Et que dis-tu de Pie IX ?
– Ce que je peux te dire, c’est que le Pasteur de l’Église n’aura plus à combattre longtemps sur cette terre. Il lui reste peu de batailles à gagner. Bientôt, il sera retiré de son siège et le Seigneur lui donnera la récompense qu’il mérite. Le reste est connu. L’Église ne périt pas. As-tu autre chose à me demander ?
– Et pour ce qui me concerne ? lui demandai-je.
– Oh, si tu savais combien d’épreuves tu as encore à subir !… Mais dépêche-toi, car il me reste peu de temps pour te parler.
Alors, de tout mon élan, je tendis les mains pour saisir ce saint fils, mais ses mains semblaient aériennes et je ne touchai rien.
– Que fais-tu, as-tu perdu la tête ? me dit Savio en souriant.
– J’ai peur que tu m’échappes, m’exclamai-je. Mais n’es-tu pas ici avec ton corps ?
– Non, pas avec mon corps. Je le reprendrai un jour.
– Mais quelles sont ces apparences, car je vois en toi la figure de Dominique Savio !
– Regarde, nous disait-il, quand l’âme est séparée du corps et se montre à un mortel avec la permission de Dieu, elle conserve sa forme et son apparence extérieures, avec toutes les caractéristiques du corps lui-même, comme lorsqu’elle vivait sur terre, et c’est ainsi qu’elle les conserve, bien que grandement embellies, jusqu’à ce qu’elle soit réunie à lui au jour du jugement universel. Alors, elle le prendra avec lui au paradis. C’est pourquoi il te semble que j’ai des mains, des pieds, une tête, mais tu ne pourrais pas me retenir, étant un pur esprit. C’est cette forme extérieure qui fait que tu me reconnais (en d’autres termes, cela signifie : « Quand une âme séparée du corps vous apparaît par la volonté de Dieu, elle présente à vos yeux la forme extérieure du corps qui a déjà été informé par elle, et c’est pourquoi il te semble que j’ai des mains, des pieds, une tête, etc. »).
– J’ai compris, repris-je. Écoute-moi. Encore une réponse. Mes jeunes sont-ils tous sur la bonne voie pour se sauver ? Dis-moi quelque chose, afin que je puisse bien les diriger.
– En ce qui concerne les jeunes que la Providence Divine t’a confiés, ils peuvent être divisés en trois classes. Tu vois ces trois notes ? (et il m’en tendait une). Observe-les.
Je regardai la première note. On y lisait le mot : Innocents, c’est-à-dire ceux que le démon n’avait pas pu blesser, ceux qui n’ont pas souillé leur innocence par une faute. Ils étaient nombreux, ces innocents, et je les vis tous. Je connaissais beaucoup d’entre eux, mais il y en avait beaucoup que je voyais pour la première fois ; ils viendront peut-être à l’Oratoire dans les années à venir. Ils marchaient droit sur un étroit sentier, tout en étant continuellement la cible de flèches et de coups d’épée et de lance qui venaient de tous côtés. Ces armes, qui formaient comme une haie le long des deux bords du chemin, les combattaient et les importunaient sans les blesser.
Alors Savio me donna la deuxième note. Il y était écrit : Blessés, c’est-à-dire ceux qui étaient tombés en disgrâce auprès de Dieu, mais qui maintenant, ressuscités, avaient soigné leurs blessures, s’étaient repentis et confessés. Ils étaient en plus grand nombre que les premiers et avaient reçu des blessures sur le chemin de leur vie de la part des ennemis qui les entouraient comme une haie pendant leur voyage. Je lus leurs noms et je les vis tous. Beaucoup marchaient courbés et découragés.
Savio avait encore en main la troisième note. On y lisait l’inscription suivante : Nous nous sommes lassés au chemin de l’iniquité. Y étaient écrits les noms de tous ceux qui se trouvent en disgrâce auprès de Dieu. Impatient de connaître ce secret, je tendis la main. Mais Savio me dit avec vivacité :
– Non, attends un moment et écoute. Si tu ouvres ce papier, il en sortira une telle puanteur que ni toi ni moi ne pourrions la supporter. Les anges doivent se retirer, écœurés et horrifiés, et le Saint-Esprit lui-même ressent de l’horreur à cause de l’odeur horrible du péché.
– Mais comment est-ce possible, observai-je, si Dieu et les anges sont impassibles ? Comment peuvent-ils sentir l’odeur de la matière ?
– Ils le peuvent, parce que plus les créatures sont bonnes et pures, plus elles se rapprochent des esprits célestes. Au contraire, plus quelqu’un est mauvais, malhonnête et souillé, plus il s’éloigne de Dieu et des anges, qui se retirent de lui, devenu pour eux un objet de dégoût et de nausée. – Ensuite, il me donna la note, et me dit : – Prends-la, ouvre-la et tires-en profit pour tes jeunes, mais souviens-toi toujours du bouquet que je t’ai donné ; fais en sorte que tous l’aient et le conservent. Cela dit, après m’avoir donné la note, il se retira parmi ses compagnons, comme s’il s’enfuyait.
J’ouvris la note. Je ne vis aucun nom, mais instantanément tous les individus inscrits me furent présentés d’un coup d’œil, comme si je voyais réellement les personnes elles-mêmes. Je les vis tous là avec amertume. La plupart, je les connaissais et ils appartenaient à cet Oratoire et aux autres collèges. Je vis aussi beaucoup de ceux qui, parmi les compagnons, apparaissent comme bons, voire excellents, et ne le sont pas. Mais au moment d’ouvrir ce papier, une telle odeur se répandit autour que c’était insupportable. Je fus immédiatement assailli par des douleurs aiguës à la tête et par des envies de vomir telles que je craignais d’en mourir. C’est alors que l’air s’assombrit, la vision disparut, et je ne vis plus rien de ce merveilleux spectacle. En même temps, un éclair jaillit et un coup de tonnerre retentit si fort que je me réveillai tout effrayé.
Cette odeur pénétra dans tous les murs, s’infiltra dans les vêtements, de sorte que plusieurs jours après, il me semblait encore sentir cette pestilence. C’est dire combien le nom même du vicieux est puant aux yeux de Dieu ! Encore maintenant, quand cette puanteur me revient à l’esprit, j’ai des frissons, je me sens étouffer et l’estomac est prêt à vomir.
Là, à Lanzo où je me trouvais, j’ai commencé à interroger l’un et l’autre, j’ai averti plusieurs jeunes et j’ai découvert que ce rêve ne m’avait pas trompé. C’est donc une grâce du Seigneur qui m’a fait connaître l’état de l’âme de chacun, mais je ne dirai rien de cela en public. Ici, il y aurait beaucoup d’explications à donner, mais je les réserve pour une autre soirée. Maintenant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne nuit.
En voyant dans mon rêve certains jeunes mal jugés, alors qu’ils passaient pour les meilleurs de la maison, avait mis en Don Bosco le soupçon qu’il s’agissait d’une illusion. C’est pourquoi il était venu appeler plusieurs ad audiendum verbum (pour écouter la parole, Sir 5,13). Il voulait s’assurer de la nature du rêve. Pour la même raison, il reporta le récit de quinze jours. Quand il fut bien certain que la chose venait d’en haut, il parla. Le temps devait apporter d’autres confirmations quant à l’accomplissement des prédictions.
La première prédiction, et c’était la plus importante, concernait le nombre de ses chers fils qui mourraient en 1877, divisés en deux groupes : six plus deux. Or, les registres de la préfecture extérieure de l’Oratoire portent la croix, signe habituel de décès, à côté des noms de six jeunes et de deux clercs (1). La deuxième prédiction annonçait pour la Société Salésienne en 1877 une aurore si splendide qu’elle éclairerait les quatre coins du monde ; en effet, cette année-là, l’association des Coopérateurs Salésiens se leva à l’horizon de l’Église et le Bulletin Salésien fit son apparition : deux institutions qui devaient porter d’un bout à l’autre de la terre la connaissance et la pratique de l’esprit de Don Bosco. La troisième prédiction touchait la fin prochaine du Pape Pie IX, qui cessa effectivement de vivre quatorze mois après le rêve. La dernière prédiction avait un goût amer pour notre Bienheureux : « Oh, si tu savais combien d’épreuves tu as encore à supporter ! » Et en réalité, pendant le reste de sa vie, qui dura encore onze ans et deux mois, les luttes, les travaux et les sacrifices se succédèrent pour lui sans relâche jusqu’à son dernier souffle.
Le chef du commissariat de la sécurité publique à Borgo Dora, qui avait plusieurs connaissances à l’Oratoire, entendit parler de ce rêve et fut frappé par la prédiction des huit morts annoncées. Il resta en observation tout au long de l’année 1877 pour voir ce qu’il y avait de vrai. À la nouvelle du huitième cas, survenu justement le dernier jour de l’année, il dit adieu au monde, devint salésien et travailla beaucoup non seulement en Italie, mais aussi en Amérique. C’était Don Angelo Piccono, dont le nom survit encore dans la mémoire de beaucoup.
(1) 1. Briatore Giovanni, 1ère année de collège, n° 93.
- Strolengo Vittorio, relieur, n° 152.
- Mazzoglio Stefano, 4ème année de collège, n° 187.
- Garola Natale, 4ème année de collège, n° 388.
- Bognati Antonio, 5ème année de collège, n° 206.
- Boggiatto Luigi, balayeur, n° 805.
- Giovannetti Michele, clerc salésien, n° 553.
- Becchio Carlo, clerc, n° 248 (mort en famille à Murialdo le 31 déc. 1877, mais présent à l’Oratoire durant l’année scolaire 1876-77).
(MB XII, 585-596)

