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À dix-sept ans, au cœur du carnaval parisien, François de Sales cherchait bien autre chose que des divertissements et des spectacles. Le jeune étudiant, déjà fasciné par les auteurs classiques mais intérieurement insatisfait, découvrit dans les leçons bibliques de Gilbert Genebrard le Cantique des Cantiques. Ces pages lui révélèrent la vie spirituelle comme une histoire d’amour entre Dieu et l’âme, destinée à marquer pour toujours sa prière, ses choix et son apostolat. Dès lors, le langage sponsal du Cantique accompagna les crises de la jeunesse, la mission dans le Chablais, la prédication, la direction spirituelle et ses œuvres majeures. Dans l’Église, dans l’âme dévote et en Marie, François reconnut l’épouse aimée du Christ et appelée à répondre fidèlement à son amour.
C’est à Paris, où il fut élève des jésuites au collège de Clermont de 1578 à 1588, que le jeune étudiant de dix-sept ans fit la découverte du Cantique des Cantiques à la suite d’un épisode curieux.
C’était en 1584 pendant le carnaval. Alors que tout le monde pensait à s’amuser et à se divertir, François paraissait soucieux, voire triste. Ne sachant pas s’il était malade ou simplement mélancolique, son précepteur lui proposa d’assister aux spectacles de la fête. Devant cette proposition, le jeune homme formula tout d’un coup cette prière tirée de l’Écriture : « Détournez mes yeux de voir la vanité ». Il ajouta : « Seigneur, faites que je voie ». Voir quoi ? « La sainte théologie ; c’est elle qui m’enseignera ce que Dieu veut qu’apprenne mon âme ».
Jusque-là, il avait étudié avec grand profit les auteurs païens de l’Antiquité, mais son cœur n’était pas satisfait. Avec la permission de son précepteur, François put suivre les leçons d’exégèse biblique qui se donnaient au Collège Royal. Depuis sa fondation en 1530, ce Collège voyait le triomphe des nouvelles tendances dans l’étude des textes anciens. C’était là que Gilbert Génébrard, un bénédictin de Cluny, grand hébraïsant, commentait précisément le Cantique des Cantiques. Malgré sa rigueur philologique, Génébrard transmit à ses auditeurs une interprétation allégorique et toute spirituelle qui enchanta le jeune étudiant, au point qu’il pouvait s’écrier avec la Sulamite : « J’ai trouvé Celui que mon cœur aime ».
Comme l’écrira Henri Bremond, « le Cantique des Cantiques, son livre de prédilection, nul, peut-être, ne l’a réalisé comme lui ». Selon le père Lajeunie, le futur docteur de l’Église trouva dans ce livre sacré « l’inspiration de sa vie, le thème de son chef-d’œuvre et la meilleure source de son optimisme ». Pour François, assure également André Ravier, ce fut une sorte de révélation, et dès lors « il ne put plus concevoir la vie spirituelle que comme une histoire d’amour, la plus belle des histoires d’amour ».
Le Cantique dans la vie de saint François de Sales
Les effets de cette découverte ne se firent pas attendre. Le jeune étudiant connut un temps de ferveur exceptionnelle. Au sein de la Congrégation de Marie, association promue par les jésuites qui regroupait l’élite spirituelle des étudiants de leurs collèges, il brillait par sa ferveur et ses vertus. Son cœur s’enflammait pour ce Dieu qui lui faisait « goûter si suavement ses douceurs », qui se montrait à lui « si aimable », à tel point qu’il s’écriera un peu plus tard en pensant à cette expérience : « Ô amour, ô charité, ô beauté à laquelle j’ai voué toutes mes affections ! »
Dans les Règles de vie chrétienne qu’il se fixa à cette époque on trouve la première attestation écrite de sa dévotion au Cantique des Cantiques : pour apaiser son désir de la communion eucharistique, il se proposait de ne jamais cesser de « courir à l’odeur des parfums du Seigneur ». Et dans un manuscrit de philosophie datant de la même époque et où il est question du vrai bonheur de l’homme, on lit cette citation du Cantique, témoin de la joie de sa découverte, et qui sonne comme une devise et un programme de vie : « Je l’ai saisi et je ne le lâcherai pas ».
Cette forte résolution lui fut bien utile au cours de la terrible crise qui l’assaillit fin 1586 ou début 1587, deux ou trois ans après sa merveilleuse découverte. Méditant sur la question de la prédestination et se croyant destiné à l’enfer, il se désolait : « Moi, misérable, hélas ! serai-je donc privé de la grâce de Celui qui m’a fait goûter si suavement ses douceurs, et qui s’est montré à moi si aimable ? » Ce qui l’affligeait tout particulièrement, c’était de penser qu’il sera privé de la vision de la Vierge Marie, que le Cantique lui avait décrite « belle comme la lune et élue comme le soleil ».
Nous savons que la crise fut résolue précisément à la suite d’une prière à Marie, vénérée à Paris sous le vocable de Notre-Dame de Bonne Délivrance.
La résolution de fidélité, empruntée au texte sacré, l’accompagna à Padoue, où il étudia le droit de 1588 à 1592, tout en continuant l’étude de la théologie. Constatant avec une grande douleur la division religieuse et politique de l’Europe, il proclamait sa fidélité inébranlable à l’Église catholique par cette autre allusion au Cantique : « Je ne suis pas le renardeau qui saccagera les vignes ».
Comme on peut le constater, il ne fait aucun doute que le Cantique des Cantiques a joué un rôle de premier plan dans la formation du jeune François, à qui il a fourni une inspiration, un encouragement et un programme de vie. Qu’en est-il des écrits qu’il a laissés ?
Le Cantique dans les œuvres de saint François de Sales
À partir de son ordination sacerdotale en 1593, suivie de la mission à Thonon auprès des protestants calvinistes du Chablais, et surtout à la suite de sa consécration épiscopale en 1602, la vie de François de Sales se confond pratiquement avec son œuvre.
La méditation de son livre de prédilection ne le quittait pas, même au cours de la mission du Chablais dans les années 1594-1598. Sur un billet datant de cette époque on a retrouvé ces paroles enflammées, fruit de ses colloques apostoliques et mystiques avec le Bien-aimé, et qui rappellent « le zèle d’amour ferme comme l’enfer » du Cantique : « Amor meus furor meus ! Mon amour est toute ma fureur. Il me semble, en effet, que mon zèle se soit changé en une fureur pour mon Bien-aimé ». Il répétait souvent ces petits vers enflammés :
Est-ce l’amour ou la fureur
Qui me presse, ô divin Sauveur ?
Oui, mon Dieu, ce sont tous les deux,
Car je brûle quand je veux.
Dans les nombreux écrits publiés par ses soins, comme dans ses discours recueillis par d’autres, les allusions, citations et images tirées du Cantique des Cantiques sont très nombreuses, quoique inégalement réparties.
Dans le livre des Controverses, rédigé durant sa mission du Chablais et paru d’abord sous forme de feuilles volantes en 1595-1596, pour montrer à ses lecteurs et contradicteurs que l’Église catholique est l’Église voulue par le Christ, il cite plus de vingt fois « ces admirables cantiques et représentations pastorales des amours du céleste Époux avec l’Église ».
Autre œuvre polémique, la Défense de l’Étendard de la Sainte Croix, parue en 1600, ne contient aucune citation explicite, mais il est bien possible que l’auteur ait emprunté l’image militaire de l’étendard au Cantique des Cantiques, où on peut lire d’après l’hébreu : « L’étendard sur moi est l’amour ». Sur le blason de la Visitation on voit la croix, plantée comme un étendard dans le cœur. De plus, quand il parle de la légitimité des cérémonies du culte catholique, en particulier de l’adoration de la croix, il pense probablement aux « actions et gestes extérieurs » tels que le baiser, servant dans le Cantique à exprimer les « affections intérieures », « tant les mouvements intérieurs de l’âme ont de prise sur les mouvements du corps ».
À propos de l’Introduction à la vie dévote, parue en 1609, qui contient une trentaine de citations, l’éditeur bénédictin dom Mackey a pu affirmer à juste titre que « l’épouse du Cantique, type de la docilité à la conduite du Saint-Esprit, reparaît à tout instant pour enseigner à l’âme dévote les délicatesses de l’amour sacré, la fidélité aux invitations de la grâce ».
Est-il trop hasardeux de supposer que le titre même du livre ait été emprunté au Cantique ? Dans la Vulgate on lit que le roi a « introduit » sa bien-aimée dans son cabinet secret et dans ses celliers à vin. Habituellement les introductions servent à introduire le lecteur dans un traité, une science ou une discipline particulière. Ici François de Sales veut introduire une personne, qu’il appelle Philothée, dans la vie dévote, dans la terre promise de l’amour.
Tout commence dans la première partie de l’ouvrage comme au printemps décrit par le Cantique : « Les fleurs, dit l’Époux sacré, apparaissent en notre terre, le temps d’émonder et tailler est venu ».
La deuxième partie, consacrée à l’oraison, est une invitation à « s’asseoir à l’ombre de l’arbre de désir » (sans doute en été), c’est-à-dire à se mettre en présence de Dieu, à s’unir à lui, à suivre ses inspirations.
Dans la troisième partie, les nombreuses citations du Cantique soutiennent l’enseignement sur les différentes vertus à pratiquer comme les fruits mûrs en automne.
Le poème biblique offre dans la quatrième partie des remèdes contre la tristesse, enseigne la conduite à tenir dans les consolations, sert à lutter contre les sécheresses et les stérilités spirituelles, comme si on était en hiver.
On ne s’étonnera pas en constatant que le Traité de l’amour de Dieu, publié en 1616, adressé à un personnage nommé Théotime, est l’œuvre de François de Sales la plus riche en références au Cantique, au point qu’on a pu dire que le Traité, en ses douze livres, « est lui-même, en quelque sorte, un commentaire du Cantique des Cantiques ».
Les citations et allusions, au nombre de cent soixante-dix environ, foisonnent surtout au livre V où l’auteur traite « des deux exercices de l’amour sacré qui se font par complaisance et bienveillance », ainsi qu’aux livres VI et VII consacrés à l’oraison. Elles sont plus rares aux livres VIII et IX où il traite de l’amour de conformité à la volonté de Dieu, et de l’amour de soumission à son bon plaisir. Elles redeviennent plus fréquentes dans les trois derniers livres consacrés à la primauté de l’amour dans la vie spirituelle.
La fondation en 1610 de l’Institut de la Visitation donna un nouvel élan à l’utilisation du livre sacré. Le Cantique des Cantiques servait fréquemment de thème aux instructions que le fondateur donnait à ses filles spirituelles appelées à devenir les fidèles épouses de l’Époux divin. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le lancement du nouvel Institut a coïncidé à peu près avec la rédaction du Traité de l’amour de Dieu.
Dans les Entretiens spirituels qui recueillent ses instructions aux premières visitandines, on trouve une trentaine d’allusions sur divers sujets concernant la vie spirituelle des religieuses.
À côté de toutes les autres citations bibliques, les références au Cantique et les simples allusions à ce livre sont très nombreuses dans ses Sermons, où on en compte jusqu’à cent trente dans les sermons rédigés de sa main ou simplement ébauchés sous forme de plan ou de canevas, et près de quatre-vingts dans les sermons destinés aux religieuses de la Visitation et recueillis par elles.
Les allusions au Cantique ne manquent pas non plus dans les dix volumes des Lettres, qui en comptent près de cent dix. Mais, comme on pouvait s’y attendre, elles sont repérables presque uniquement dans les lettres de direction spirituelle.
Dans les cinq volumes des Opuscules, les citations sont inégalement réparties. Dans la première série, intitulée « Études et vie intime », on n’en trouve que cinq, mais très significatives parce qu’elles remontent au temps de la formation de François, et une seule dans la série « Apostolat ». On ne s’étonnera pas de trouver peu d’allusions au Cantique dans la série des écrits de controverse et dans les textes normatifs de l’évêque de Genève. Dans le volume consacré à la Visitation et aux normes qui la régissent on compte neuf citations importantes. Les références les plus nombreuses se trouvent dans le dernier volume intitulé « Ascétisme et mystique ».
Comme on le voit, on ne saurait exagérer le retentissement qu’a eu la découverte du Cantique des Cantiques dans la vie et dans les écrits de saint François de Sales.
Interprétation du Cantique des Cantiques
Pour la plupart des commentateurs modernes, le Cantique était à l’origine une série de poèmes célébrant purement et simplement l’amour humain, « le plus beau chant de la création », avec toute sa part de sensualité. Selon certains, un éditeur les aurait réunis en leur donnant une tonalité sapientielle et une éventuelle signification allégorique, telle que l’amour entre le Dieu d’Israël et son peuple choisi dont parlent les prophètes, notamment Osée et Ézéchiel.
Certains exégètes contemporains le considèrent effectivement comme un poème de l’amour humain, non allégorique, mais doté de significations symboliques et ouvert à la dimension théologique.
À la différence de la plupart des auteurs modernes et contemporains, François de Sales n’a jamais voulu adopter une interprétation purement humaine, profane et sensuelle du Cantique. Il connaissait certainement cette interprétation, qu’il considérait cependant comme un danger. « Lisez voir ces célestes et très divines amours ès Cantiques des Cantiques », recommandait-il aux lecteurs des Controverses, en ajoutant cette mise en garde : « Qui ne saura les bien spiritualiser n’y profitera qu’en mal ».
Fidèle à la tradition chrétienne, l’évêque de Genève attribue le livre à Salomon. Dans son Traité de l’amour de Dieu Salomon représente « le Sauveur », c’est-à-dire Jésus-Christ, qu’il appelle « paisible ou pacifique Salomon », tandis que Sulamite est la bien-aimée, « tranquille et fille de paix ».
L’explication spirituelle qu’il en donne est celle qui avait cours pratiquement depuis Origène au IIIe siècle. Pour lui, le Cantique des Cantiques est une célébration de l’amour de Dieu, source et modèle de tout autre amour. Dans la ligne de l’interprétation juive traditionnelle, qui lisait dans le Cantique l’histoire des relations d’amour entre Dieu et Israël, les Pères de l’Église y ont vu les relations de Dieu ou du Christ avec l’Église. Le Cantique des Cantiques, affirmait François de Sales après bien d’autres, est « l’épithalame de l’Église et du Christ ».
Cette interprétation ecclésiale ou collective se trouve chez lui principalement dans le livre des Controverses ; ailleurs elle est plus rare. Très souvent, cependant, ce sont les relations entre le Dieu Sauveur et l’âme individuelle qui occupent chez lui le premier plan. C’est cette interprétation qu’il a adoptée dans son Traité de l’amour de Dieu où il déclare :
Le grand Salomon décrit d’un air délicieusement admirable les amours du Sauveur et de l’âme dévote, en ce divin ouvrage que pour son excellente suavité on appelle le Cantique des Cantiques. Et pour nous élever plus doucement à la considération de cet amour spirituel qui s’exerce entre Dieu et nous, par la correspondance des mouvements de nos cœurs avec les inspirations de sa divine Majesté, il emploie une perpétuelle représentation des amours d’un chaste berger et d’une pudique bergère.
Souvent, comme nous pourrons le constater, nous rencontrerons aussi l’interprétation mariale, qui avait pris son essor en Occident durant le Moyen Âge, notamment avec Rupert de Deutz. Tout en étant la mère de Jésus, Marie a souvent été considérée au plan spirituel comme la nouvelle Ève à côté du nouvel Adam, et donc comme la bien-aimée en raison de son amour inégalé pour le Christ.
Toutes ces diverses interprétations – collective, individuelle et mariale – sont présentes dans la pensée et les écrits de saint François de Sales. Il nous appartiendra de montrer l’usage qu’il en a fait et de mettre en lumière, dans la mesure du possible, l’originalité de sa lecture et de son interprétation.

