Temps de lecture : 12 min.
« Les Philothées sont philanthropes », écrivait François de Sales, voulant montrer par là qu’il n’y avait nulle contradiction entre les deux amours. L’amour de Dieu est inséparable de l’amour de l’homme et il y a une stricte correspondance entre les deux amours, car « partout où l’amour de Dieu fleurit, l’amour du prochain fleurit ». Bien plus, la croissance de l’un ne peut avoir lieu sans la croissance de l’autre : « Ce sont deux amours qui ne vont point l’un sans l’autre, et à mesure que nous aimons plus Dieu, aussi aimons-nous plus le prochain ».
Pourquoi aimer le prochain ?
Les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain sont semblables, malgré la distance qui sépare l’infini du fini, l’immortel du mortel, le ciel de la terre, pour la bonne raison que l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Nous pouvons tous constater que nous sommes « l’image les uns des autres » parce que nous portons tous en nous l’image du Créateur.
Une autre motivation se déduit du mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire de la vie, de l’enseignement et de la passion du Christ. Dans un chapitre remarquable du Traité de l’amour de Dieu, l’auteur expose en forme de « recueil » ou « abrégé » les douze propriétés de l’amour au moyen desquelles Jésus a manifesté « la bénignité et amour de Dieu envers les hommes » : la complaisance, la bienveillance, l’union, l’écoulement, l’extase, l’admiration, la contemplation, la quiétude, la « tendreté », le zèle, la langueur et la mort.
La montagne du Calvaire devient pour l’auteur du Traité le « mont des amants », ainsi appelé parce qu’elle fut la montagne de celui qui s’est épris de l’humanité. Or, l’amour vécu par Jésus pour l’homme devient notre amour et son sang versé constitue comme le « ciment » qui nous lie étroitement les uns aux autres :
Aimons-nous donc bien les uns les autres, et nous servons pour cela de ce motif qui est si prégnant pour nous exciter à cette sainte dilection, que Notre-Seigneur sur la croix répandit jusques à la dernière goutte de son sang sur la terre, comme pour faire un ciment sacré duquel il voulait cimenter, unir, conjoindre et attacher toutes les pierres de son Église.
Enfin il faut aimer le prochain et tout homme parce que Dieu a créé les hommes « pour tenir compagnie à son Fils, participer à ses grâces et à sa gloire, et l’adorer et louer éternellement ». Nul n’est prédestiné à l’enfer et à la damnation. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et chacun pour sa part est appelé à coopérer librement à l’œuvre du salut. Dieu laisse en effet à l’homme sa liberté, mais la liberté engage la responsabilité : « Celui qui vous a créés sans vous, ne vous sauvera pas sans vous, il nous a faits sans que vous le sachiez, il ne vous sauvera pas sans que vous le vouliez ».
Charité en pensée, en parole, en action et en support patient
L’amour du prochain s’exerce de diverses manières, à commencer par la charité en pensée et en parole. L’aimer en pensée, c’est s’interdire de le juger. C’est chercher à voir le côté positif en toute action de notre prochain : « Si une action pouvait avoir cent visages, il faut la regarder en celui qui est le plus beau ».
Il y a des personnes qui ont un malin plaisir à trouver le mal ou à convertir en mal tout ce qu’on trouve chez lui : « Elles ressemblent non à des abeilles, mais à des guêpes, méchants animaux qui vont voirement (vraiment) bien volant sur les fleurs, mais pour en tirer non point le miel ains (mais) le venin ; que si elles recueillent le miel, c’est pour le convertir en fiel ».
La charité en pensée me défend de faire des jugements téméraires, thème important auquel l’Introduction consacre un chapitre. Avec une finesse surprenante, l’auteur met à nu une bonne dizaine de motifs pour lesquels on fait des jugements d’autrui : ce sera quelquefois par «rigueur et âpreté» de caractère, mais surtout par orgueil, par une mauvaise complaisance qui nous fait «savourer» les fautes du prochain, pour «flatter et excuser» nos propres vices, pour le plaisir de « philosopher » sur « les mœurs et humeurs des personnes», par passion d’amour ou de haine envers les personnes, par jalousie, par crainte, par ambition et enfin pour « telles autres faiblesses d’esprit».
Si l’on veut guérir de ce mal, il faut corriger le penchant de nos « affections » et cultiver l’a priori positif. Soyons prudents dans nos jugements : « Qui pourra assurer que celui qui était hier pécheur et méchant le soit encore aujourd’hui » ? Après sa conversion, on ne pourra plus dire que Zachée est un voleur, et Marie-Madeleine, après son changement de vie, doit être appelée « archivierge ».
Quant à la charité en parole, elle est tellement difficile à observer que l’auteur lui a consacré plusieurs chapitres de l’Introduction. La recommandation fondamentale est : « Que votre langage soit doux, franc, sincère, rond, naïf et fidèle. Gardez-vous des duplicités, artifices et feintises ».
L’auteur s’attarde en particulier sur trois gros défauts de la conversation : la médisance, la calomnie et la moquerie. Les deux premiers sont graves parce que l’on plonge sa langue « dedans le sang du prochain par la médisance et calomnie ». La médisance, « vraie peste des conversations », « tient des premiers rangs » parmi les « effets très pernicieux » du jugement téméraire. Quant à la moquerie, elle est « la plus mauvaise sorte d’offense que l’on puisse faire au prochain par les paroles, parce que les autres offenses se font avec quelque estime de celui qui est offensé, et celle-ci se fait avec mépris ».
Mais ce ne sont là que les aspects négatifs de la charité. Comment servir le prochain par la parole ? La réponse se trouve dans cette recommandation à Philothée : « Quand la charité le requiert, il faut communiquer rondement et douce¬ment avec le prochain, non seulement ce qui lui est nécessaire pour son instruction, mais aussi ce qui lui est utile pour sa consolation ».
La charité s’exerce ensuite sur deux fronts : le secours actif et le support patient du prochain, en d’autres termes l’action et la patience. La première, qui consiste à agir efficacement en sa faveur, est l’amour de bienveillance ou amour effectif. Il concerne aussi bien le plan temporel que le plan spirituel :
L’amour parfait du prochain qui est selon Dieu, se communique en diverses manières: il l’aide par paroles, par œuvres et par exemple, le pourvoit de toutes ses nécessités autant qu’il est possible, il se réjouit de son bonheur et félicité temporelle, mais beaucoup plus de son avancement spirituel; lui procure les biens temporels autant qu’ils lui peuvent servir pour obtenir la félicité éternelle; lui désire les principaux biens de la grâce, les vertus qui le peuvent, selon Dieu, perfectionner, les lui procure par toutes les voies licites avec grande affection.
Mais il existe une autre forme de charité, qui est la charité passive de compassion, de support mutuel et d’offrande des peines. Il y a en effet des situations où l’on ne peut rien faire, mais où l’on peut toujours aimer. Selon François de Sales, la charité ne se manifeste pas seulement dans les actions, elle a sans doute plus d’occasions et plus de force quand on souffre par amour pour autrui. Le support mutuel constitue par conséquent un des éléments capitaux du programme chrétien : « Hélas ! ma Fille, c’est une grande partie de notre perfection que de nous supporter les uns les autres en nos imperfections, car, en quoi pouvons-nous exercer l’amour du prochain, sinon en ce support » ? Le cas limite est l’attitude de Jésus sur la croix, totalement impuissant, mais dont la charité infinie opère le salut du monde.
Dans certains cas, lorsqu’il devient presque impossible humainement parlant de supporter avec douceur notre prochain, l’unique solution est de le voir avec les yeux et de le supporter avec le cœur du Christ :
Quand verrons-nous les âmes de nos prochains dans la sacrée poitrine du Sauveur ? Hélas ! qui regarde le prochain hors de là, [il] court fortune de ne l’aimer ni purement, ni constamment, ni également ; mais là, mais en ce lieu-là, qui ne l’aimerait ? Qui ne le supporterait ? qui ne souffrirait ses imperfections ? qui le trouverait de mauvaise grâce ? qui le trouverait ennuyeux ? Or, il y est ce prochain, ma très chère Fille, il y est dans la poitrine et le sein du divin Sauveur ; il y est comme très aimé et tant aimable que l’Amant meurt d’amour pour lui.
Le chrétien qui aime ne fait pas tous les jours des actions extraordinaires, mais il se sait appelé à mettre en œuvre le programme tracé par saint Paul : « La charité est patiente, bénigne, libérale, prudente, condescendante ».
La douceur, fleur de la charité
Il est permis de dire que la charité vécue à la manière salésienne est la douceur ou que la douceur est la manière concrète de vivre la charité selon François de Sales. Pour lui la douceur n’est pas seulement une vertu parmi d’autres, elle est la « fleur de la charité ». Beaucoup d’admirateurs de l’évêque de Genève ont estimé que c’était la marque distinctive de l’esprit salésien. De même que l’humilité doit caractériser notre relation à Dieu, de même la douceur résume l’attitude vis-à-vis du prochain : « L’humilité nous perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain ».
C’est dans cette lumière que le binôme « charité et douceur » n’est plus considéré comme un assemblage de deux vertus séparées, mais comme la synthèse de l’enseignement salésien sur l’amour du prochain.
François de Sales n’aime pas la « cérémonieuse douceur » ou les douceurs qui ne sont pas « véritables et franches, mais artificieuses et apparentes ». C’est pourquoi il associe volontiers à la douceur d’autres vertus, en particulier la simplicité, autre vertu évangélique très prisée par lui :
La vertu de simplicité est opposée et est contraire au vice de l’astuce, vice qui est la source d’où procèdent les finesses, les artifices et les actes de duplicité. L’astuce est un amas d’artifices, de tromperies, de malices, et c’est par le moyen de l’astuce que nous trouvons des inventions pour tromper l’esprit du prochain et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les faire venir au point que nous prétendons* […], chose qui est infiniment contraire à la simplicité, qui requiert que nous ayons l’intérieur entièrement conforme à l’extérieur.
La douceur n’exclut pas absolument la colère. Il dit à propos de la mansuétude qu’elle « manie et modère l’ire et la colère pour la retenir dans les bornes de la raison ; car l’ire étant bien conduite est bonne, et la mansuétude a cette charge, qui néanmoins n’en use que fort rarement et seulement autant qu’il faut pour faire raidir le courage ès occasions qu’il faut vaincre, surmonter et châtier ».
Si la douceur ne doit pas être confondue avec la sensiblerie et la mièvrerie, elle n’exclut nullement le monde des sentiments et de l’affectivité. Elle fait l’objet de recommandations fréquentes et insistantes, notamment auprès de la présidente Brûlart :
Faites avec un soin particulier tout ce que vous pourrez pour acquérir la douceur envers les vôtres, je veux dire en votre ménage. Je ne dis pas qu’il faille être molle et remise, mais je dis, douce et suave. Il y faut penser entrant en la maison, sortant d’icelle, y étant le matin, à midi, à toute heure ; il faut faire un principal de ce soin pour un temps, et le reste, l’oublier quasi un peu.
Avec les enragés il n’y a pas d’autre moyen pour les calmer : « Rien ne mate tant l’éléphant courroucé que la vue d’un agnelet, et rien ne rompt si aisément la force des canonnades que la laine ». Cette méthode vaut également dans les grandes querelles politiques et religieuses, comme dans la dangereuse querelle sur le pouvoir temporel des papes, où « la prudence et la douceur sont certainement plus fructueuses que le feu de la doctrine et l’ardeur du zèle ».
La douceur n’est autre chose que la charité chrétienne manifestée avec humilité, finesse, affabilité et cordialité. Le terme de cordialité était cher à François de Sales au point qu’il en a fait le sujet d’un de ses Entretiens avec les visitandines. Il en donna même une définition : « La cordialité n’est autre chose que l’essence de la vraie et sincère amitié, laquelle amitié ne peut être qu’entre personnes raisonnables et qui fomentent et nourrissent leurs amitiés par l’entremise de la raison ». Et un plus loin : « Mais, me direz-vous, qu’est-ce à dire cordiale ? – Cela est autant à dire qu’une amitié qui a son fondement dans le cœur ».
L’amour cordial se manifeste aussi par l’affabilité et par la « bonne conversation » : « L’affabilité est celle qui répand une certaine suavité emmi (dans) les affaires et communications sérieuses que nous avons les unes parmi les autres ; et la bonne conversation est celle qui nous rend gracieux et agréables emmi (dans) les récréations et communications moins sérieuses que nous avons avec notre prochain ».
Montrer que l’on aime
Il faut aimer son prochain, mais cela ne suffit pas, il faut montrer que l’on aime et il faut que l’autre sache qu’il est aimé. Dans l’Introduction il commentera : « Il faut aimer le prochain comme soi-même : pour montrer que l’on aime, il ne faut pas fuir d’être avec lui » ; la fuite des conversations nous empêche de montrer qu’on l’aime et cela « tient du dédain et mépris du prochain ».
Dans ses Entretiens avec les premières visitandines, il insiste sur ce point : « Il faut témoigner que nous aimons nos sœurs et nous plaisons avec elles ». Faisons comme le grand Apôtre : « Le même saint Paul, qui nous enseigne de faire que nos affections soient témoignées saintement, veut et nous enseigne de le faire gracieusement, car il nous en donne l’exemple : Saluez, dit-il écrivant aux Romains, un tel qui sait bien que je l’aime du cœur, et un tel, qui doit être assuré que je l’aime comme mon frère, et en particulier sa mère, qui sait bien qu’elle est la mienne aussi ». C’est ainsi que pourra naître la réciprocité, qui est non seulement le fondement de l’amitié, mais aussi la condition d’une authentique relation, éducative ou autre.
Son enseignement se fera plus explicite avec les visitandines, notamment à propos des inclinations et ders aversions naturelles. La question est d’importance : montrer de l’affection à une personne pour laquelle on éprouve de l’aversion, n’est-ce pas de l’hypocrisie ? Le fondateur répond en se fondant sur la distinction entre la partie inférieure de notre être, celle des passions et des antipathies et sympathies naturelles, et la partie supérieure, qui est notre vrai moi. Une mise au point était nécessaire : « Il y a une tromperie en l’esprit de plusieurs per-sonnes, qui pensent que de faire des caresses et témoignages d’amitié à ceux auxquels on a de l’aversion soient des actes de duplicité et d’artifice, ce qui n’est pourtant pas ; car les aver¬sions sont involontaires et ont leur siège en la partie inférieure de l’âme, la volonté les rejette, bien qu’elles ne s’en aillent pas ».
Une des façons les plus habituelles de montrer que l’on aime est la « condescendance », une disposition d’esprit à laquelle il a consacré tout un Entretien. Elle ne désigne pas seulement un comportement social, a priori assez suspect, mais plutôt, comme le veut l’étymologie, l’attitude de celui qui descend pour se mettre exactement au même niveau que l’autre. Le terme évoque la condescendance d’un Dieu qui se fait l’un de nous. Saint Anselme, un saint « duquel la naissance a grandement honoré nos montagnes », disait-il, puisqu’il était né à Aoste, sur les confins de la Savoie et du Piémont, était célèbre pour sa « grande souplesse et condescendance ». Quant à saint Paul, sa « plus grande finesse », c’était de se « rendre tout à tous, rire avec les riants, pleurer avec ceux qui pleurent, boire avec ceux qui boivent, enfin se rendre un avec un chacun ».
Aimer jusqu’où ?
De la ressemblance entre l’amour pour le prochain et l’amour envers Dieu, François de Sales tire une importante conséquence : nous devons aimer notre prochain sans mesure. Il prêche cette vérité aux sœurs de la Visitation en citant une sentence bien connue de saint Bernard, pour qui « la mesure d’aimer Dieu est de l’aimer sans mesure » :
Nous devons aimer nos sœurs de toute l’étendue de notre cœur, et ne nous contenter pas de les aimer comme nous-mêmes, ainsi que les commandements de Dieu nous obligent ; mais nous les devons aimer plus que nous-même pour observer les règles de la perfection évangélique, qui requiert cela de nous. Notre-Seigneur l’a dit lui-même : Aimez-vous les uns les autres, ainsi que je vous ai aimés. C’est une chose grandement considérable : aimez-vous ainsi que je vous ai aimés ; cela veut dire, plus que vous-même.
Si le but auquel tend l’amour ne peut être que l’union avec la personne aimée, il faudra dire que, de même que l’amour de Dieu tend à l’union avec Dieu, de même l’amour du prochain est naturellement orienté vers l’union avec lui. Le chrétien recherchera et rétablira l’union avec son prochain, afin de n’avoir avec lui « qu’un cœur et qu’une âme ». La perfection de la charité, c’est « l’union de nos âmes avec Dieu et avec le prochain ».
François de Sales envisage ici l’union spirituelle, qui consiste dans l’union des volontés, ou union des cœurs. Vouloir ensemble la même chose, vouloir ce que veut l’autre, c’est la perfection de l’amour du prochain, comme c’est la perfection de l’amour pour Dieu de vouloir ce qu’il veut. « Quand l’âme dit avec vérité : Je n’ai plus de volonté sinon la vôtre, Seigneur, alors elle est tout unie à Dieu ; de même, quand nous renonçons à notre volonté pour faire toujours celle du prochain, c’est la vraie union avec le prochain : et [il] faut faire tout cela pour l’amour de Dieu ».
Devenir « un seul cœur et une seule âme » semble être l’idéal de François de Sales, qui se souvient de la première communauté chrétienne de Jérusalem, telle qu’elle est décrite dans les Actes des Apôtres. Le souhait exprimé par François de Sales à la fin d’une lettre à Jeanne de Chantal correspond à un désir d’unité qui ne pourra se réaliser que par une admirable transmutation alchimique :
Ce feu sacré qui change tout en soi, veuille bien transmuer notre cœur, afin qu’il ne soit plus qu’amour et qu’ainsi nous ne soyons plus aimants, mais amour ; non plus deux, mais un seul nous-même, puisque l’amour unit toutes choses en la souveraine Unité.
En vérité, « l’amour est unifique, unissant, ramassant, resserrant, recueillant et rapportant les choses à l’unité ». Déjà le païen Aristote l’avait compris : « Quand, dit-il, nous voulons exprimer combien nous aimons nos amis, nous disons : l’âme de celui-ci et mon âme n’est qu’une ».

