15 Avr 2026, mer

Ignace Stuchlý et son « habitus vertueux »

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L’histoire du Serviteur de Dieu Ignazio Stuchlý (1869–1953) permet d’observer, dans un contexte historique complexe, comment la sainteté salésienne peut prendre forme à travers un ensemble stable de vertus vécues au quotidien. Né en Moravie dans l’Empire austro-hongrois, formé à la foi dans un milieu paysan et marqué par une santé fragile, Stuchlý mûrit lentement sa vocation, cherchant avec ténacité la volonté de Dieu entre tentatives, portes closes et nouveaux départs. La rencontre avec le charisme de Don Bosco et avec don Rua oriente définitivement son chemin : pauvreté concrète, obéissance, force d’âme, chasteté, esprit de sacrifice et paternité éducative deviennent les traits constants de son « habitus » vertueux. En tant que formateur et provincial, il traversera ensuite guerres et persécutions, demeurant un point de référence pour ses confrères et pour les jeunes.

 

 

  1. À la recherche de la volonté de Dieu

Le Serviteur de Dieu naît à Bolesław, en Moravie, le 14 décembre 1869. Il est un sujet de cet immense patchwork de langues, de cultures et de traditions caractéristique de l’Empire austro-hongrois, résultat, dans sa forme achevée, de l’Ausgleich de 1867 entre l’Empire des Habsbourg et le Royaume de Hongrie.

Quatrième de dix enfants, il reçoit une éducation simple mais solide dans la foi catholique, plus commune en Moravie qu’en Bohême, alors dominée par le protestantisme et où un certain anticatholicisme est instrumentalisé pour contrer l’influence des Habsbourg, alignés sur la défense de la papauté.

Encore enfant, Ignace aide ses parents aux durs travaux des champs. Ils possèdent une ferme de taille moyenne et quelques chevaux, ce qui fait des Stuchlý une famille relativement aisée.

 

            Ils possédaient également quelques chevaux. Ils n’étaient donc pas complètement pauvres.

                Il s’agissait d’une maison paysanne avec tout ce qui en faisait partie, comme l’étable, l’écurie, les champs, etc. […] le Serviteur de Dieu appartenait à la couche moyenne de la population locale.

 

À l’époque, cette région, située à la frontière de la Silésie, dont elle a incorporé une partie, se caractérisait par une prédominance de l’agriculture, une certaine pauvreté de la population et une orientation évidente vers la culture allemande. Les hivers sont rudes. Pour assister à la messe du matin, Ignace devait marcher 8 kilomètres (4 à l’aller et 4 au retour). Au cours de ces marches, Ignace prie, absorbé dans une méditation contemplative. Parfois, il parvenait à ne réciter qu’un seul « Notre Père » pendant toute la marche, car il s’arrêtait dans une contemplation amoureuse sur chaque mot, le méditant attentivement et souvent avec émotion. Ce faisant, sans le savoir, il passait déjà de la prière vocale à la prière mentale, réfléchissant sur Celui à qui il s’adressait et apprenant à le reconnaître comme Père.

Il fréquente l’école allemande, où cet idiome s’ajoutait au dialecte morave utilisé dans la famille, mais pas à celui de Bohème que le Serviteur de Dieu apprendra à l’âge adulte, sans jamais pouvoir le maîtriser parfaitement. La Moravie d’Olomouc faisait administrativement partie de la Silésie, qui comprenait des territoires que les aléas de l’histoire du XXe siècle feront passer de l’Allemagne à la Pologne.

À l’école, Ignace ne se distingue pas par des dons intellectuels particuliers, mais il est droit, sincère et héroïquement persévérant. Il y rencontre Jan Kolibaj, le professeur qui influencera sa croissance plus que tout autre. Artiste dans l’âme, violoniste passionné et surtout amoureux de la Vierge Marie, Kolibaj enseignait à ses élèves des chants à Marie et les chantait avec eux, souvent jusqu’aux larmes. Lui, simple laïc, éveillait aussi chez ses élèves la volonté d’écouter la voix du Seigneur qui appelle. Il mettait en œuvre parmi eux une pastorale des vocations discrète mais efficace. Comme le vénérable Jan Tyranowski avec Karol Wojtyla, Jan Kolibaj a formé l’oreille intérieure du jeune Stuchlý en lui apprenant à capter cette « voix du silence subtil » dans laquelle peut s’exprimer l’appel divin. Un jour, Kolibaj lui demande même directement s’il souhaite devenir prêtre. Ignace, décontenancé, répond par la négative. Il envisageait alors une vie d’agriculteur, avec ses frères. Lorsque, pour des raisons de santé, il dut renoncer à hériter de la ferme de son père, et qu’on lui préféra un autre frère, le Serviteur de Dieu pensa d’abord à devenir tailleur, un métier qui demande peu de force physique et qui semble adapté à sa faiblesse chronique. Mais ce projet s’évanouit, pour des raisons impossibles à reconstituer aujourd’hui. Il resta alors à la ferme, comme « hôte » d’un domaine qui ne sera jamais le sien.

Cependant, son état de santé s’améliora soudain lorsque, à l’âge de 16 ou 17 ans, il rendit visite à un « guérisseur populaire » à Bohumín :

 

Pendant son enfance et sa jeunesse, il était malade et cette maladie semblait incurable. Le guérisseur lui avait alors conseillé de ne pas manger de produits acides, de prendre du lait et de boire beaucoup de gras de poisson. Cela lui fit beaucoup de bien et il put aider aux travaux des champs dans la ferme de son père. Ce n’est que plus tard qu’il décida de faire des études.4

 

Si ce guérisseur populaire a soigné son corps, il a également examiné son âme et a fait une prophétie, en lui annonçant qu’il guérira et deviendra prêtre. Son arrière-petit-fils, Jan Michael Stuchlý, témoigne :

 

À l’origine, il devait être l’héritier de la ferme de son père, mais en raison de sa mauvaise santé et alors qu’aucun médicament n’était efficace, l’héritage est passé à son frère Josef, mon grand-père. Après de nombreuses recherches, Ignace a finalement trouvé un guérisseur populaire à Bohumín, qui lui a prédit : « Tu guériras » et « tu deviendras prêtre ». Il avait alors une vingtaine d’années.

 

Mais même cette fois, Stuchlý ne répondit pas par un « oui ». Sa vocation sacerdotale lui semblait désormais inaccessible. Il avait fait peu d’études, ne connaissait pas un mot de latin. Il avait dépassé l’âge d’entrée au séminaire et sa famille ne pourra jamais le soutenir financièrement. De plus, le travail à la ferme l’exposait à certains dangers, comme lorsqu’il tomba sous le traîneau : les chevaux endiablés qui le tiraient battaient furieusement de leurs sabots tout près de sa tête ; il crut mourir, mais s’en sortit indemne et continua d’aimer les chevaux joyeux, tout comme lui était joyeux et aimait les personnes optimistes, promptes et pleines d’énergie.

Il aimait aussi aller danser (même s’il rentrait toujours avant minuit pour se préparer à l’Eucharistie du lendemain). En outre, il savait profiter des bonnes choses de la vie, une caractéristique qu’il conservera dans les années à venir. Il recommandera par exemple à une jeune femme qui était sur le point d’entrer en religion, de s’inscrire sans faux scrupules à une saison de concerts, pour profiter de la bonne musique tant qu’elle le pourra. Bien intégré dans le groupe d’amis, le Serviteur de Dieu se distingue par une chasteté exemplaire. Dans les années où la présence simultanée de garçons et de filles était beaucoup moins libre qu’aujourd’hui, le comportement et l’exemple d’Ignace rassuraient les parents qui permettaient sans crainte à leurs filles de se joindre à la joyeuse compagnie quand ils savaient qu’Ignace en faisait partie.

Jeune parmi les jeunes, il ressemble déjà à ce que le Seigneur lui demandera plus tard d’être par vocation : jeune pour les jeunes, au milieu desquels il témoigne d’une paternité spirituelle précoce.

 

  1. Le grand choix : chez les Salésiens de Don Bosco

Et puis, un jour, c’est le grand tournant. Il est occupé à travailler dans les champs. Soudain, il entend un chant qui monte du cimetière voisin : c’est un prêtre qui, à la fin des funérailles, a entonné le Salve Regina, un autre chant marial, comme ceux que Jan Kolibaj lui avait enseignés. Ce jour-là, le Serviteur de Dieu fut profondément ému, presque foudroyé, dira-t-il plus tard, par la beauté d’être prêtre pour pouvoir entonner l’hymne à la Vierge. Dès lors, il voudra, avec toute sa détermination, devenir prêtre pour « pouvoir entonner lui aussi ce chant » ; être prêtre pour chanter Marie. Le Salve Regina l’avait tellement marqué qu’il continuait à résonner en lui. Les étapes du discernement de sa vocation, puis sa propre vie, marquée par la fatigue et la souffrance, feront également d’Ignace lui-même une sorte d’icône de la prière à la Reine du Ciel, la Mère de miséricorde qui vient en aide à ses enfants dans l’épreuve, dans l’exil, dans la vallée de larmes.

Peu de temps après, peut-être aussi en constatant sa condition physique retrouvée, son père se montre disposé à lui donner un champ et l’exhorte à trouver une bonne jeune fille pour fonder avec elle une famille. Ignace refuse la proposition et déclare sa vocation à ses parents, qui ne s’y opposent pas. Le Serviteur de Dieu, qui s’était vu refuser ce à quoi il aurait pu prétendre (l’héritage de la ferme), renonce maintenant librement à ce qu’il avait désiré et qui pouvait lui être accordé. Sa vocation n’avait donc pas été un choix résiduel, presque une réorientation après avoir vu d’autres chemins comme infranchissables, mais une vraie vocation, acceptée en prononçant quelques « non » et en renonçant évangéliquement à tous ses biens pour acquérir la « perle précieuse ».

Mais il a vingt ans et personne n’est prêt à l’accueillir. Lorsque le curé apprend son idée de devenir prêtre, il se met à rire et lui conseille d’oublier, d’être raisonnable et de retourner à la ferme. À l’époque, le Serviteur de Dieu était un grand gaillard au visage ouvert et franc, aux yeux bleus vifs et aux cheveux roux effrontés. Il est pris au sérieux par le vicaire du curé, qui l’exhorte à ne pas se décourager et à avoir la foi ; il lui parle du père Angel Lubojacký, un prieur dominicain qui pense à « fonder une nouvelle congrégation à la manière de Don Bosco », dans une perspective de réconciliation avec l’Eglise orthodoxe. Le dominicain est à la recherche de jeunes aspirants et Ignace, peu au fait des affaires ecclésiales, accepte. Il part avec un ami. C’était l’époque de la moisson du blé et, comme Simon et André, comme Jean et Jacques lorsqu’ils quittèrent les filets, ils abandonnèrent les faucilles de la moisson pour suivre Jésus.

 

De grandes difficultés l’attendent immédiatement. Il doit se battre avec la grammaire tchèque et latine. L’effort est tel qu’il songe à abandonner. Mais il ne se résigne pas. Lui qui aimait les chevaux rapides apprend au cours des mois l’art difficile du « cheval de trait » (auquel un ami d’Ignace l’a comparé !): avancer lentement sous la charge, sans se décourager. De plus, l’œuvre était très pauvre, obligée de changer souvent d’implantation, cherchant à prendre racine au milieu de mille incertitudes. Le Serviteur de Dieu commença ainsi à se former à deux vertus qui caractériseront plus tard son profil spirituel : la force d’âme et la pauvreté.

Entre-temps, l’ordre dominicain commence à considérer avec un scepticisme croissant le père Angel, un prieur qui voulait devenir fondateur, mais qui agissait sans le soutien des siens, et sans une véritable entente avec la province dominicaine. Mais en attendant, Dieu sait aussi tirer le bien du mal et vient en aide à Ignace Stuchlý. En effet, il lui fait rencontrer le père Antonín Cyril Stojan, un saint prêtre déjà à l’époque (plus tard archevêque d’Olomouc, à partir de 1921, et aujourd’hui Vénérable serviteur de Dieu). Celui-ci lui parle de Don Bosco, dont il est un grand admirateur (en Bohême et en Moravie, les Salésiens n’existaient pas encore, mais on commençait à traduire des livres sur le saint des jeunes). Stojan associe Stuchlý à ses visites dans les familles, ce qui lui permet de se familiariser avec les travaux et les beautés du ministère pastoral, et devenir un connaisseur des âmes.

Alors qu’il croyait encore que son avenir serait dans cette nouvelle congrégation de style dominicain, il commence à faire de la pratique pastorale et salésienne, ignorant encore que c’était là sa véritable vocation. En raison de ses vertus, il est aussi officieusement considéré comme le « préfet » de cette petite communauté d’aspirants. C’était déjà un rôle que le futur salésien tiendra à plusieurs reprises pendant une grande partie de sa vie.

Puis, soudain, les espoirs du Serviteur de Dieu semblent s’effondrer. Des difficultés financières, le retard dans l’octroi de certaines autorisations de Vienne, et surtout l’opposition de l’évêque, conduisent à l’échec brutal des projets du père Angel, qui avait entre-temps quitté les Dominicains. Celui-ci en subit le contrecoup au plan psychologique, au point qu’on le retrouve errant dans la rue ; éloigné de son ordre, il est accepté dans le clergé diocésain. Les jeunes sont dispersés. Le Serviteur de Dieu, âgé de 24/25 ans, semble avoir pour seule perspective de rentrer chez lui. Mais il avait appris le latin et fait la connaissance de Don Bosco. Il ne renonce pas et entreprend un douloureux pèlerinage à la recherche de sa vocation. Ce sont des mois difficiles, au cours desquels il frappe à de nombreuses portes, mais il est toujours refusé. Même échec après une tentative auprès des Jésuites, qui semblaient tout d’abord prêts à l’accueillir, peut-être comme frère non prêtre, mais à condition qu’il se rende disponible pour les missions.

La solution viendra après un discernement particulièrement douloureux à la suite d’une rencontre avec un prêtre, peut-être son ancien confesseur, qui lui dit : « Tu n’iras pas chez les Jésuites, mais chez les Salésiens. Rentre chez toi et attends ». Trois jours plus tard, le Serviteur de Dieu reçoit un télégramme de Don Rua, le premier successeur de Don Bosco, qui le convoque à Turin. Alors Ignace Stuchlý fait vite sa valise et part. Il dit au revoir à sa famille comme s’il ne la reverrait plus jamais. À l’époque, partir pour l’Italie était comme partir en mission dans un pays lointain. Il ne connaît même pas la langue, mais il quitte tout, fait confiance et se met en route. Il rejoint le groupe des vocations adultes que les Salésiens appellent les « Fils de Marie ».

 

  1. Aux sources du charisme salésien

À Turin, la première rencontre avec le Recteur Majeur se fait en latin ; ils se comprennent à merveille, surmontant l’obstacle que représentait le fait que l’un ne connaissait pas le morave et l’autre l’italien. Don Rua était un prêtre qui avait aussi le don de lire dans les cœurs et qui savait comprendre les personnes à la lumière du projet de Dieu sur elles ; c’est de lui que viendra le tournant décisif dans la vie d’Ignace salésien.

Les premières étapes de la formation du Serviteur de Dieu furent Turin-Valsalice et Ivrea. Valsalice en particulier devint pour lui une école de formation comprise comme une école de sainteté. C’est là que s’épanouissait la sainteté de beaucoup à l’époque, comme celle de Don Luigi Variara (aujourd’hui Bienheureux), du prince Don Auguste Czartoryski (Bienheureux) et surtout de Don Andrea Beltrami (Vénérable). Ignace grandit donc dans ce climat, fortement orienté vers l’offrande et le don généreux de la vie. Le père Andrea Beltrami, atteint d’une tuberculose qui le conduira à la mort en 1897, avait pour devise : « Ni vivre ni mourir, mais souffrir et pâtir » ; il forme Ignace Stuchlý à la spiritualité victimale et réparatrice. Dès les premiers mois de sa formation salésienne, Ignace Stuchlý apprend à appliquer l’intégralité de la devise « da mihi animas, caetera tolle« , sachant que c’est le caetera tolle qui rend crédible le « da mihi animas« . Il profite également de la proximité quasi quotidienne avec les supérieurs majeurs et du partage de la vie avec la première génération de salésiens, de ceux qui ont été formés par Don Bosco, et dont la dépouille repose alors à Valsalice, dans un contexte de grande proposition vocationnelle et d’exhortation explicite à devenir des saints.

Transféré ensuite à Ivrea, il y reçoit une formation missionnaire. Car ses supérieurs envisagent de le faire partir, et lui demandent d’obtenir un diplôme en agronomie en mettant à profit son expérience d’agriculteur. Entre-temps, il devient un habitué de Don Rua, qui lui demande de l’accompagner dans la récitation du chapelet le soir. Un jour, Ignazio Stuchlý donne à Don Rua son col romain pour remplacer le sien trop usé. Lorsque Don Rua apprit plus tard qu’Ignace était destiné aux missions, il lui ordonna de retirer sa demande : « Ta mission est au Nord », lui dit-il. Ignace y croit, se présente à Don Giulio Barberis, lui raconte la conversation et reste à la disposition de la Congrégation, sans savoir quelle sera son obédience future.

Don Rua l’aide aussi dans un moment de fatigue quand, à la fin de son noviciat, il est assailli par le doute de ne pas pouvoir persévérer dans sa vocation ; sa peur était si grande qu’il transpirait même pendant la méditation. On lui demanda alors de faire immédiatement sa profession perpétuelle ; il obéit et la tentation disparut, ce qui lui redonna la paix et la joie habituelles, qui ne le quitteraient plus jamais. C’était là une preuve d’humilité et d’obéissance, autres vertus reconnues comme typiques de Stuchlý dans les années à venir.

Désormais profès perpétuel, le Serviteur de Dieu pouvait s’engager sur la voie du sacerdoce et l’étude de la théologie. Ses supérieurs l’envoient alors à Gorizia, une ville des Habsbourg où les Salésiens s’étaient vus confier le Collège ecclésiastique Saint-Louis pour la formation des vocations dans un diocèse en manque de prêtres. Surchargé d’occupations, responsable de l’aspect économique et exceptionnellement déjà préfet de la maison, alors qu’il n’était pas encore prêtre au début, le Serviteur de Dieu se fait le serviteur de tous durant ces années (1897). Mais il ne peut malheureusement pas suivre les examens. Les supérieurs ont besoin de son aide et oublient de lui accorder un temps d’étude, condition sine qua non de l’ordination. Il ne demande rien et obéit avec joie pendant ces années de travail intense. Vice-directeur et responsable du progrès moral de l’œuvre salésienne de Gorizia, enseignant, attentif aux problèmes pratiques et économiques de la maison, capable de servir de médiateur avec le monde laïc et les bienfaiteurs… Une fois de plus, à la fin, Don Rua intervient de façon providentielle, en exigeant que sa situation soit régularisée.

Ignace Stuchlý fut ordonné diacre le 22 septembre 1900, prêtre le 3 novembre 1901. Il n’avait même pas fait la retraite préparatoire. L’ordination, très simple, eut lieu dans la chapelle privée de l’archevêque de Gorizia de l’époque, le cardinal Giacomo Missia. Après l’ordination pas de fête, une journée d’école comme les autres, seulement un repas un peu plus soigné. Il reste ensuite dans la maison salésienne, occupé à ses tâches habituelles, toujours surchargé et oublieux de lui-même.

Ses responsabilités dans la maison salésienne ne l’éloignent pas du contact avec les gens, dont il sait susciter la coopération, ni surtout de la vie du diocèse. En effet, alors que le Collège Saint-Louis assurait la formation des futurs prêtres, le cardinal Missia lui-même obtint du directeur salésien de Gorizia, Don Giovanni Scaparone, que le nouveau prêtre Stuchlý l’accompagne pour la consécration des paroisses et des communautés religieuses au Sacré-Cœur. Cette dévotion au Sacré-Cœur, également très présente chez les salésiens de l’époque, aida le Serviteur de Dieu à devenir de plus en plus un véritable prêtre du Christ. En outre, sa collaboration avec l’archevêque lui donne l’occasion de connaître la réalité du diocèse, en contact direct avec ses aspects concrets, ses espoirs et ses problèmes. Une fois de plus, il s’affirme comme un homme d’écoute et de dialogue, un véritable pasteur d’âmes. Confesseur à peine nommé, il voit les gens affluer vers lui. Ses cheveux déjà blancs contribuent à répandre sa renommée de confesseur expert et sage. Mais il l’est vraiment, et il le restera jusqu’à la fin de sa vie.

 

  1. Sur le front de la mission

Après les 13 années passées à Gorizia, dont il se souviendra toujours comme de la plus belle période de sa jeunesse salésienne, arrive une nouvelle obédience : le père Stuchlý est envoyé à Ljubljana, en Slovénie. L’œuvre salésienne y avait vu le jour quelques années auparavant à Rakovnik, une banlieue de la capitale, au bord de la colline de Golovec, près des collines et des bois par lesquels on peut rejoindre Zagreb à pied. L’œuvre traversait alors une grave crise économique, étant presque au bord de la faillite. La construction de l’église, qui sera dédiée à Marie Auxiliatrice, était au point mort depuis des années, et le chantier, toujours ouvert, l’exposait aux intempéries et à l’usure du temps. On avait besoin d’un homme de terrain, capable de motiver les gens en ces temps de grèves fréquentes, de crises d’entreprises et de typhus.

 

Don Pietro Tirone, qui avait connu le Serviteur de Dieu lors de sa formation à Ivrea et avait gardé de lui une très bonne impression, se souvint de lui. Alors qu’il n’était prêtre que depuis peu, c’était un homme de 41 ans en pleine maturité et expérimenté dans les choses de la vie. Grâce à ses origines slaves, il n’aurait pas trop de difficultés à apprendre le slovène.

Il arrive en 1910 dans une maison salésienne où l’on projette de construire un oratoire, un internat et, plus tard, des écoles professionnelles. La première tâche assignée par l’État aux salésiens et presque imposée, avait consisté à garantir l’achèvement du premier cycle scolaire à des garçons problématiques, issus de maisons de correction ou de prisons. Les Salésiens avaient commencé, en Slovénie, de la même manière que Don Bosco, envoyé dans les prisons et parmi les derniers, et capable de faire fleurir l’espoir parmi eux en appliquant le « Système Préventif » contre le « Système Répressif ». Les Salésiens donneront confiance en s’engageant dans cette œuvre de récupération humaine, spirituelle et sociale qui sera couronnée de succès. Quelques années plus tard, ils formeront des classes mixtes, avec des garçons à problèmes et d’autres issus d’un milieu normal. Les uns aideront les autres et le succès de l’expérience contribuera à l’acceptation et à l’estime des salésiens en Slovénie.

 

À Rakovnik, le Serviteur de Dieu doit veiller au développement de la maison et au bon fonctionnement des relations communautaires. Il passe aussi beaucoup de temps parmi les gens, qu’il rend coresponsables, pour les attirer vers le charisme de Don Bosco et tisser ainsi un réseau dense de charité. Le père Stuchlý devait nourrir 200 personnes par jour. Comme on manquait toujours d’argent, il se chargeait de fatigues innombrables ; il réservait quelques morceaux de pain noir pour lui et allait mendier, s’exposant à l’humiliation qu’il subissait parfois. Mais il y avait aussi ceux qui l’aidaient, comme cette jeune femme qui donna aux Salésiens toute sa dot en disant : « C’est pour la Sainte Vierge ». À l’époque, donner sa dot, c’était en quelque sorte donner son avenir et sa vie, parce que le mariage devenait alors très difficile. Le Serviteur de Dieu s’en souviendra et rappellera toujours à ses confrères que l’argent des salésiens appartenait aux pauvres, qui étaient nos vrais seigneurs, et qu’il fallait être reconnaissant envers les bienfaiteurs en faisant un usage exact et juste de ce qu’ils mettaient à notre disposition. C’était un homme de sacrifice, qui rayonnait une confiance absolue en la Providence.

Transféré pour une courte période (1919-1921) dans la maison de Verzej, où il recommence à vivre dans une extrême pauvreté, avec une seule casserole pour manger et se laver, il revient à Ljubljana. C’est là qu’eut lieu, le 8 septembre 1924, la consécration solennelle du sanctuaire marial dédié à Marie Auxiliatrice. Pour l’occasion arrive le cardinal Giovanni Cagliero, l’un des « gamins » de Don Bosco. Au soir, le cardinal put s’entretenir longuement avec le Serviteur de Dieu, qui se souviendra toute sa vie de ce moment, tellement il avait été ému par la familiarité paternelle avec laquelle Cagliero l’avait accueilli.

En ce mois de septembre, à la fin du travail épuisant qui l’occupait dans la capitale slovène depuis presque 15 ans, le Serviteur de Dieu a peut-être pu faire une pause, au moins pour un moment. Ses confrères réalisaient soudain combien il avait vieilli sous le poids des soucis et de la fatigue. Mais son sourire était toujours aussi lumineux que celui d’un enfant, sa volonté toujours aussi forte, son énergie intérieure, qui l’aidait à supporter la fatigue physique et mentale, toujours aussi indomptable. Le jour même de la consécration du sanctuaire, on l’affecte à un oratoire, non loin de là. Il croit un instant qu’il pourra mener une vie salésienne normale, mais ce ne sera pas sa véritable destination. En effet, il dut retourner en Italie dès 1925.

 

  1. Un « petit vieux » toujours jeune

À Perosa Argentina, dans le Piémont, on construisait une maison pour la formation des premières vocations salésiennes venues de Bohème et de Moravie. Pendant deux ans, jusqu’en 1927, il fut vice-directeur d’une communauté aussi prometteuse que problématique et particulièrement hétérogène. Il y pratiqua un discernement vocationnel assez facile, écartant discrètement les personnes sans réelles motivations surnaturelles et aidant les jeunes volontaires à s’adapter à un contexte italien et non pas tchèque, religieux et non plus laïc, si différent de celui d’où ils venaient. Il fallait du calme, de la prudence, de la justice et beaucoup de charité, vertus que possédait le Serviteur de Dieu, homme d’écoute et de gouvernement. Les jeunes espéraient un « sauveur » jeune, habile en tout, fort : ils se sont retrouvés devant un « petit vieux » qui ne parlait pas très bien leur langue. Mais ce n’était que la toute première impression. En apprenant à le connaître, ils découvrirent ses vertus et sa paternité rayonnante. Le scepticisme initial s’est alors transformé en confiance ; le visage joyeux, le regard aimant et le sourire constant du Serviteur de Dieu ont fini par ouvrir et conquérir les cœurs.

 

Le père Oldřich Med, qui sera plus tard le premier biographe du Serviteur de Dieu, raconte : « La déception commença lentement à s’estomper et fut remplacée par la confiance […]. Sa gaieté et sa confiance se répandaient en nous. Cet homme qui ne s’offensait jamais lorsqu’on le taquinait sur sa langue tchèque, qui s’intéressait à chacun de nous comme un vrai père et […] était toujours avec nous, tout cela nous a conquis ». Il insufflait à ces jeunes l’espoir que leur séjour à Perosa Argentina n’était pas du temps perdu. En peu de temps, le père Stuchlý entra dans leur cœur et changea leur vie, si bien que beaucoup d’entre eux firent une excellente carrière salésienne. Mais en 1927, les supérieurs décident de commencer une œuvre à Frysták et c’est à lui qu’il revient de transplanter l’œuvre dans son pays d’origine. Il se voit confier alors des responsabilités de plus en plus importantes et, en 1935, il devient provincial, d’abord de la Province tchécoslovaque, puis, à partir de 1939, de la Province tchèque « Saint Jean Bosco », désormais distincte de la Province slovaque « Marie Auxiliatrice ». Les Salésiens avaient été appelés dans cette région pour endiguer l’exode des prêtres (environ 200) et des fidèles (environ un demi-million) de l’Église catholique vers l’Église orthodoxe ou Église Nationale récemment fondée. Ce fut une période de grande expansion de l’œuvre salésienne en République Tchèque et Stuchlý, en tant que provincial, toujours en contact avec les supérieurs de Turin, est en mesure de former cette première génération très jeune et inexpérimentée de salésiens tchèques à la parfaite observance des vœux religieux et au charisme de Don Bosco.

Mais lorsque cinq jeunes religieux demandèrent d’abord des concessions contraires au vœu de pauvreté, et que l’un d’entre eux contribua ensuite à répandre une infâme calomnie sur le père italien Giuseppe Coggiola, Stuchlý procéda d’une main ferme. Il se tourna vers Turin et c’est le catéchiste général de l’époque, le père Pietro Tirone, qui mena une enquête aussi rapide que décisive, qui aboutit rapidement au renvoi du responsable et à la réhabilitation complète du père Coggiola. Celui-ci, en tant que confesseur de la maison, ne pouvait pas se défendre et sa seule faute était d’être italien, un représentant aux yeux des religieux rebelles et un exemple de l' »italianisation » qu’ils percevaient comme restrictive dans l’application des Constitutions et des Règlements.

La Seconde Guerre mondiale, avec la réquisition des maisons et la dispersion des confrères, puis l’imminence du totalitarisme communiste marquèrent douloureusement les dernières années de la vie du Serviteur de Dieu. Atteint d’apoplexie un mois avant la « Nuit des barbares » (avril 1951), au cours de laquelle tous les religieux de Tchécoslovaquie furent expulsés de leurs maisons et internés, il vécut d’abord dans une maison de retraite à Zlín, puis dans un hospice à Lukov. C’est ainsi que se réalisa la prophétie qu’il avait faite, dans l’incrédulité générale, à l’époque de l’apogée de l’œuvre salésienne dans sa patrie : il avait dit que, dans les dernières années, il aurait de la chance si une femme lui donnait au moins un peu de pain et de lait fermenté, parce qu’il mourrait seul et loin de tout le monde. Il fut soigné en effet par des religieuses, elles-mêmes contrôlées par le régime.

Malgré toutes ces circonstances difficiles, sa vie s’épanouit dans la paix, la joie et le bien pour tous ceux qui le rencontrent. Il s’est éteint paisiblement dans la soirée du 17 janvier 1953 et, lors de ses funérailles le 22 janvier, on le compara à un nouveau saint Jean-Marie Vianney. Aujourd’hui, on se souvient de lui en l’appelant le « Don Bosco de Bohème ».

Éditeur BSOL

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