1 Nov 2026, dim

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Le Voyage à la cité du feu est l’un des « rêves » les plus célèbres de saint Jean Bosco, raconté à ses garçons le 3 mai 1868. Dans cette vision dramatique, l’éducateur, escorté par un énigmatique « homme au bonnet », traverse un paysage désolé jusqu’aux remparts de l’enfer, où il voit des jeunes qu’il connaît tomber dans des pièges invisibles et des flammes éternelles. Chaque épisode est un symbole moral : les filets représentent le respect humain, les couteaux la prière, les portes de bronze les conséquences du péché. Don Bosco a transformé l’angoisse du rêve en catéchèse, mettant ses élèves en garde contre la désobéissance, l’impureté, l’avarice et l’oisiveté, et indiquant les sacrements, la dévotion mariale et l’obéissance comme voies de salut. Le récit reste un document incomparable de son zèle pastoral et de son ardente charité éducative.

 

 

Le dimanche soir 3 mai, fête patronale de Saint Joseph, Don Bosco reprit le récit de ce qu’il avait vu dans ses rêves.

– Je dois, commença-t-il, vous en raconter un autre, qui peut être considéré comme la conséquence de ceux que je vous ai narrés vendredi et jeudi soir et qui m’ont laissé si accablé que je ne pouvais plus tenir. Appelez-les des rêves ou donnez-leur un autre nom… Enfin, appelez-les comme vous voulez.

– Je vous ai parlé d’un crapaud effrayant qui, dans la nuit du 17 avril, menaçait de m’avaler et comment, à sa disparition, une voix m’a dit : – Pourquoi ne parles-tu pas ? – En me tournant du côté d’où venait cette voix, je vis près de mon lit un personnage distingué. Ayant compris la raison de ce reproche, je lui demandai :

– Et que devrai-je dire à nos jeunes ?

– Ce que tu as vu et ce qui t’a été dit dans les derniers rêves et ce que tu souhaitais connaître et qui te sera révélé la nuit prochaine ! Et il disparut.

Je passai donc toute la journée suivante à penser à la mauvaise nuit que j’allais devoir passer et, quand arriva le soir, je ne pouvais me résoudre à aller dormir. Je restai à la table à lire jusqu’à minuit. L’idée de devoir encore voir d’autres spectacles terrifiants me remplissait de terreur. Finalement, je me fis violence et me couchai.

Puis il continua le récit en disant :

Pour ne pas m’endormir si tôt, et par crainte que l’imagination ne me mène aux rêves habituels, je mis le coussin contre le mur, de sorte que j’étais presque assis sur le lit. Mais bientôt, fatigué comme j’étais, je tombai dans le sommeil sans m’en apercevoir. Et voilà qu’à l’improviste, je vis dans la chambre, près du lit, l’homme de la nuit précédente (qu’il appelait plusieurs fois l’homme du bonnet, ou du chapeau), qui me dit :

– Lève-toi et viens avec moi !

Je répondis :

– Au nom de la charité, laissez-moi tranquille, je suis trop fatigué ! Regardez ! Je suis ici depuis plusieurs jours en proie à un mal de dents. Laissez-moi me reposer. J’ai fait des rêves terrifiants, je suis épuisé. – Je disais cela aussi, parce que l’apparition de cet homme est toujours le signal de grandes agitations, de fatigues et de frayeurs.

Il me répondit :

– Lève-toi, il n’y a pas de temps à perdre.

Alors je me levai et le suivis. En marchant, je l’interrogeai : Où veux-tu me conduire maintenant ?

– Viens et tu verras.

Je regardais autour de moi, mais dans cette région, je ne voyais nulle part de frontière, tant elle était démesurée. C’était un véritable désert. On ne rencontrait pas âme qui vive. On ne voyait pas une seule plante, pas de rivière, l’herbe jaune et sèche présentait un triste spectacle. Je ne savais ni où je me trouvais, ni ce que j’allais faire. Pendant un instant, je ne vis plus mon guide. Je craignis de m’être égaré. Il n’y avait plus ni Don Rua, ni Don Francesia, ni d’autres. Quand tout à coup, je découvre l’ami qui venait à ma rencontre. Soulagé, je lui demandai :

– Où suis-je ?

– Viens avec moi et tu verras !

– D’accord, je viens avec toi !

Il prit les devants et je le suivis sans parler. Après un long et triste voyage, Don Bosco, pensant qu’il devait traverser une telle étendue de plaine, se disait en lui-même :

– Mes pauvres dents ! Pauvre de moi avec mes jambes enflées…

Mais tout à coup, une route s’ouvrit devant moi. Alors je rompis le silence et demandai au guide :

– Où devons-nous aller maintenant ?

– Par ici, répondit-il.

Et nous nous engageâmes sur cette route. Elle était belle, large, spacieuse et bien pavée (La voie des pécheurs est bien pavée, mais à sa fin se trouve l’abîme infernal. Sir 21,10). De chaque côté, sur les bords du fossé, deux magnifiques haies vertes et couvertes de fleurs délicates l’encadraient. Les roses, en particulier, pointaient de toutes parts entre les feuilles. Le chemin, à première vue, semblait plat et confortable et je m’y engageai, ne soupçonnant rien. Mais en poursuivant le chemin, je remarquai qu’il tendait insensiblement vers le bas. Même si la pente ne me semblait pas trop raide, je courais avec une telle facilité que j’avais l’impression d’être porté dans les airs. En fait, je me rendis compte que j’avançais sans presque bouger les pieds. Notre course était rapide. En me disant que revenir en arrière par un chemin aussi long coûterait beaucoup d’efforts et de peine, je dis à mon ami :

– Et comment ferons-nous pour retourner à l’Oratoire ?

– Ne t’inquiète pas, me répondit-il, le Seigneur est tout-puissant et veut que tu ailles. Celui qui te conduit et t’apprend à avancer saura aussi te ramener en arrière.

La route descendait toujours plus. Nous poursuivions notre chemin parmi les fleurs et les roses, quand je vis venir derrière moi, sur le même sentier, tous les jeunes de l’Oratoire avec de nombreux compagnons que je n’avais jamais vus, et je me trouvai au milieu d’eux. Pendant que je les observais, tout à coup je vis que tantôt l’un, tantôt l’autre tombait et était aussitôt entraîné par une force invisible vers une horrible descente, entrevue un peu plus loin, et cette descente débouchait ensuite dans une fournaise. Je demandai à mon compagnon :

– Qu’est-ce qui fait tomber ces jeunes ? (Ils ont tendu des filets et des cordes, ils ont placé un piège sur mon chemin, Ps. 140,6).

– Approche un peu plus, me répondit-il.

Je m’approchai et vis que les jeunes passaient au milieu de nombreux filets ; certains étaient au ras du sol, d’autres à la hauteur de la tête ; ceux-ci n’étaient pas visibles. C’est ainsi que beaucoup de jeunes restaient pris dans ces pièges en chemin, sans se rendre compte du danger. Au moment de rester enlacés, ils faisaient un saut, puis restaient au sol les jambes en l’air, puis se relevaient et se mettaient à courir précipitamment vers l’abîme. Certains restaient pris dans ces lacets par la tête, d’autres par le cou, d’autres par les mains, d’autres par un bras, d’autres par une jambe, d’autres par les hanches, et étaient immédiatement tirés vers le bas. Les filets posés sur le sol semblaient en fil d’étoupe, à peine visibles, ressemblant à des fils d’araignée et ne semblaient pas capables de faire beaucoup de mal. Et pourtant je vis que même les jeunes pris dans ces pièges tombaient presque tous par terre.

J’étais étonné et le guide me dit :

– Sais-tu ce que c’est ?

– C’est juste un peu d’étoupe, répondis-je.

– En fait, ce n’est rien, me dit-il, rien d’autre que le respect humain.

Mais en voyant que beaucoup continuaient à tomber dans ces pièges, je demandai :

– Comment se fait-il que tant de jeunes restent enchaînés par ces fils ? Qui les traîne ainsi ?

Et lui :

– Approche encore, regarde et tu verras !

Je regardai un peu et puis dis :

– Mais je ne vois rien.

– Regarde un peu mieux, me répéta-t-il.

Je pris effectivement l’un de ces filets, je le tirai vers moi et je trouvai que l’extrémité ne venait pas. Je tirai encore un peu, mais je ne pouvais pas voir où ce fil allait finir, je sentais même que moi-même j’étais tiré. Alors en suivant ce fil, je parvins à l’entrée d’une caverne épouvantable. Je me suis arrêté, car je ne voulais pas entrer dans ce gouffre. En tirant le fil vers moi, j’ai remarqué qu’il venait un peu, mais il fallait faire un grand effort. Et voilà qu’après avoir beaucoup tiré, sortit petit à petit un horrible et énorme monstre qui faisait horreur. Il serrait dans ses griffes l’extrémité d’une corde à laquelle étaient liés ensemble tous ces fils. C’était lui qui, dès qu’un quelqu’un tombait dans ces mailles, le traînait immédiatement vers lui. Je dis en moi-même : – Il est inutile de jouer de force avec ce vilain personnage, car je ne pourrai pas le vaincre ; il vaut mieux le combattre avec le signe de la sainte croix et avec des oraisons jaculatoires.

Je retournai donc près de mon guide, qui me dit :

– Maintenant sais-tu qui c’est ?

– Oh oui, je le sais ! C’est le démon qui tend ces pièges pour faire tomber mes jeunes dans l’enfer.

J’observai attentivement les nombreux pièges et vis que chacun portait son titre : le piège de l’orgueil, de la désobéissance, de l’envie, du sixième commandement, du vol, de la gourmandise, de la paresse, de la colère, etc. Après quoi, je me mis un peu en arrière pour observer quels étaient les pièges qui prenaient le plus grand nombre de jeunes et je vis que c’étaient ceux de l’impureté, de la désobéissance et de l’orgueil. À ce dernier étaient liés les deux autres. Après ceux-ci, je vis beaucoup d’autres pièges qui faisaient de grands ravages mais pas autant que les deux premiers. Ne cessant d’observer, je vis de nombreux jeunes qui couraient avec plus de précipitation que les autres et je demandai :

– Pourquoi cette vitesse ?

– Parce que, me fut-il dit, ils sont tirés par les pièges du respect humain.

En regardant encore plus attentivement, je vis qu’au milieu des filets, il y avait de nombreux couteaux, éparpillés ici et là par une main providentielle, qui servaient à les couper ou à les briser. Le couteau le plus gros était contre le piège de l’orgueil et symbolisait la méditation. Un autre couteau assez gros, mais plus petit que le premier, signifiait la lecture spirituelle bien faite. Il y avait aussi deux épées. L’une d’elles indiquait la dévotion au Saint-Sacrement, spécialement par la communion fréquente ; l’autre la dévotion à la Vierge Marie. Il y avait aussi un marteau : la confession. Il y avait aussi d’autres couteaux, symboles des diverses dévotions : à Saint Joseph, à Saint Louis, etc., etc. Avec ces armes, pas mal de jeunes brisaient leur filet lorsqu’ils étaient pris ou se défendaient pour ne pas être liés.

En fait, je vis des jeunes qui passaient entre ces pièges de manière à ne jamais être pris. Ils passaient avant que le piège ne tombe, et s’ils passaient quand le piège tombait, ils savaient s’en défendre. Le filet les surprenait sur les épaules, ou sur le dos, ou ici ou là, mais sans les attraper.

Quand le guide sut que j’avais observé chaque détail, il me fit continuer le chemin bordé de roses. Au fur et à mesure que j’avançais, les roses de la haie devenaient plus rares et commençaient à montrer de longues épines. Ensuite, en regardant partout, je ne découvrais plus une seule rose. Finalement la haie était devenue toute épineuse, brûlée par le soleil et sans feuilles. Des buissons partaient des branches éparpillées, sèches, qui jonchaient le sol en l’encombrant et en le semant tellement d’épines qu’on pouvait à peine marcher. Nous étions arrivés dans une dépression, dont les bords cachaient toutes les régions environnantes. Le chemin, qui continuait à descendre, devenait horrible, défoncé, parsemé de fossés, de débris, de cailloux et de gros rochers arrondis. J’avais perdu de vue tous mes jeunes, dont beaucoup étaient sortis de ce chemin traître en prenant d’autres sentiers.

Je poursuivis mon chemin. Plus j’avançais, plus cette descente était rude, rapide, si bien que quelques fois je glissais, tombant à terre, où je restais assis pour reprendre un peu mon souffle. De temps en temps, le guide me soutenait et me relevait. À chaque pas, mes articulations pliaient et j’avais l’impression que mes tibias se détachaient. Je disais à mon guide en haletant:

– Mais, mon cher ! Mes jambes ne peuvent plus me soutenir. Accablé comme je suis, il est impossible que je puisse continuer le voyage.

Le guide ne me répondit pas, mais continuait son chemin en m’encourageant. Jusqu’à ce que, me voyant tout en sueur et à moitié mort, il me conduisit sur un petit terre-plein formé par la route. Je m’assis, repris mon souffle, pendant que lui semblait se reposer un peu. Je regardais alors, vers le haut, le chemin que j’avais déjà fait : il semblait à pic, parsemé de pointes et de cailloux détachés. Je regardai vers le bas le chemin que je devais encore parcourir. Effrayé, je fermai les yeux et finis par m’écrier :

– Revenons en arrière, s’il te plaît. Si nous avançons encore, comment ferons-nous pour retourner à l’Oratoire ? Il est impossible que je puisse ensuite gravir cette montée !

Et le guide me répondit résolument :

– Maintenant que nous sommes arrivés jusqu’ici, veux-tu rester seul ?

À cette menace, je dis d’une voix plaintive :

– Sans toi, comment pourrais-je revenir en arrière ou continuer le voyage ?

– Eh bien, suis-moi, ajouta le guide.

Je me levai et nous continuâmes à descendre. Le chemin devenait de plus en plus terriblement escarpé au point que je ne pouvais presque plus me tenir sus mes jambes.

Et voilà qu’au fond de ce précipice, qui débouchait dans une vallée sombre, apparut un édifice immense qui, en face de nous, avait une porte très haute, fermée. Nous touchions le fond du précipice. Une chaleur étouffante m’oppressait et une fumée grasse, presque verte, s’élevait au-dessus de ces murs striés de flammes couleur de sang. Je levai les yeux vers ces murailles ; elles étaient plus hautes qu’une montagne. Don Bosco demanda au guide :

– Où sommes-nous ? Qu’est-ce que c’est ?

– Lis l’inscription sur cette porte, me répondit-il, et tu sauras où nous sommes ! – Je regardai et au-dessus de la porte était écrit : Ubi non est redemptio (ici où il n’y a pas de salut). Je me rendis compte que nous étions aux portes de l’enfer. Le guide me fit faire le tour des murs de cette horrible cité. De temps en temps, à distance régulière, on voyait une porte en bronze comme la première, au pied d’une descente ruineuse, et toutes avaient une inscription différente des autres. Discedite, maledicti, in ignem aeternum qui paratus est diabolo et angelis eius… (Allez, loin de moi, maudits, dans le feu éternel, préparé pour le diable et pour ses anges, Mt 25,41), Omnis arbor quae non facit fructum bonum excidetur et in ignem mittetur (Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit est coupé et jeté dans le feu, Mt 7,19). Je pris le carnet pour copier ces inscriptions, mais le guide me dit :

– Arrête ! Que fais-tu ?

– Je prends note de ces inscriptions.

– Pas besoin, tu les as toutes dans l’Écriture, et tu en as affiché certaines sous les portiques.

Devant un tel spectacle, j’aurais souhaité revenir en arrière et me rendre à l’Oratoire. Après avoir fait quelques pas, le guide ne se retourna pas. Nous avons parcouru un immense et profond ravin et nous nous sommes retrouvés à nouveau au pied de ce chemin escarpé que nous avions descendu, devant cette première porte. Tout à coup, le guide se retourna et, tout sombre et le visage contracté, il me fit signe de me retirer en disant :

– Observe !

J’ai levé les yeux en tremblant et j’ai vu à une grande distance, sur ce chemin rapide, quelqu’un qui descendait précipitamment. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, j’essayais de fixer son visage et finalement je le reconnus comme l’un de mes jeunes. Ses cheveux ébouriffés étaient en partie dressés sur sa tête, d’autres volaient en arrière sous l’effet de l’air ; il avait les bras tendus en avant, comme quelqu’un qui nage pour échapper à un naufrage. Il voulait s’arrêter et ne pouvait pas. Il frappait avec ses pieds les pierres saillantes, et ces pierres servaient à lui donner encore plus de vitesse. Je me mis à crier :

– Courons, arrêtons-le, aidons-le ! Et je tendis les mains vers lui.

Et le guide :

– Non, laisse.

– Et pourquoi ne puis-je pas l’arrêter ?

– Ne sais-tu pas combien la vengeance de Dieu est terrible ? Crois-tu pouvoir arrêter celui qui fuit l’ardente colère du Seigneur ?

Entre-temps, ce jeune tourna la tête en arrière et regarda avec des yeux embrasés pour voir si la colère de Dieu le poursuivait toujours. Il se précipitait tout au fond et allait s’écraser contre la porte de bronze comme s’il n’avait trouvé d’autre échappatoire dans sa fuite.

– Et pourquoi, demandai-je, ce jeune homme regarde-t-il en arrière si effrayé ?

– Parce que la colère de Dieu dépasse toutes les portes de l’enfer et va le tourmenter même au milieu du feu.

En effet, sous l’impact, dans le bruit provoqué par l’ouverture de ses verrous, la porte s’ouvrit. Et derrière elle s’ouvrirent simultanément deux, dix, cent, mille autres portes, dans un long bruit assourdissant, poussées par l’impact du jeune qui fut transporté comme par un tourbillon invisible, irrésistible, très rapide. Toutes ces portes de bronze, l’une en face de l’autre mais à une grande distance, restèrent ouvertes un instant. Dans le fond, très loin, je vis comme la gueule d’une fournaise, et de ce gouffre s’élevaient des globes de feu où le jeune s’enfonçait. Puis les portes se refermèrent avec la même rapidité avec laquelle elles s’étaient ouvertes. Alors je pris mon carnet de notes pour écrire le nom et le prénom de ce malheureux, mais le guide me saisit le bras et me commanda :

– Arrête, et observe à nouveau.

J’observais et voici un nouveau spectacle. Je vis se précipiter de cette descente trois autres jeunes de nos maisons. Ils roulaient comme trois rochers, très rapidement l’un derrière l’autre. Ils avaient les bras ouverts et criaient de peur. Ils arrivèrent en bas et allèrent s’écraser contre la première porte. Don Bosco, à cet instant, les reconnut tous les trois. Et la porte s’ouvrit, et derrière elle les mille autres portes. Les jeunes furent poussés dans ce long couloir, on entendit un bruit infernal prolongé qui s’éloignait de plus en plus ; ils disparurent et les portes se fermèrent. Beaucoup d’autres tombèrent de temps à autre après eux. Je vis un pauvre garçon qui s’y précipitait, poussé avec des coups par un compagnon perfide. D’autres tombaient seuls, d’autres en compagnie ; certains pris par le bras, d’autres détachés, mais proches du compagnon. Tous avaient leur péché écrit sur le front. Je les appelais anxieusement quand ils y tombaient. Mais les jeunes ne m’entendaient pas, les portes infernales résonnaient, s’ouvraient, puis se fermaient et un silence mortel s’installait.

– Voici une des causes principales de tant de damnations ! – s’exclama mon guide : les compagnons et les mauvais livres et les habitudes perverses.

Les filets vus précédemment étaient ceux qui entraînaient les jeunes au précipice. En voyant tant de chutes, je dis avec un accent désespéré :

– Mais alors, il est inutile que nous travaillions dans nos collèges, si tant de jeunes finissent ainsi ! N’y aura-t-il pas de remède pour empêcher toutes ces ruines d’âmes ?

Et le guide répondit :

– C’est leur état actuel et s’ils mouraient, ils viendraient sans aucun doute ici.

– Oh, laisse-moi noter leurs noms pour que je puisse les avertir et les mettre sur le chemin du paradis.

– Crois-tu qu’il suffit d’avertir certains pour qu’ils se corrigent ? Sur le moment, ils seront frappés par l’avertissement, puis ils passeront par-dessus en disant : c’est un rêve ! et ils deviendront pires qu’avant. D’autres, voyant qu’ils sont découverts, fréquenteront les sacrements, mais ce ne sera plus une action spontanée et méritoire, car mal faite. D’autres se confesseront par simple peur momentanée de l’enfer, mais sans enlever de leur cœur l’attachement au péché.

– Mais alors, pour ces malheureux, il n’y aura plus de rémission ? Donne-moi un conseil spécial pour les sauver.

– Le voici : ils ont des supérieurs, qu’ils leur obéissent ; ils ont des règles, qu’ils les observent ; ils ont les Sacrements, qu’ils les fréquentent.

À ce moment-là fut précipité un nouveau groupe de jeunes, les portes restèrent ouvertes un instant, et le guide me dit :

– Viens toi aussi à l’intérieur !

J’ai reculé, horrifié. J’étais impatient de retourner à l’Oratoire pour avertir les jeunes et les arrêter, pour éviter à d’autres de se perdre. Mais le guide insista.

– Viens, tu apprendras encore plusieurs choses. Mais d’abord dis-moi : veux-tu y aller seul ou accompagné ? – Il dit cela pour que je reconnaisse l’insuffisance de mes forces et en même temps la nécessité de son assistance bienveillante. Je lui répondis :

– Là, seul, dans ce lieu d’horreur, sans le réconfort de ta bonté ? Qui pourra m’enseigner le chemin du retour ?

Et tout à coup, je me sentis plein de courage, pensant en moi-même qu’avant d’aller en enfer, il faut se présenter au jugement, et je ne suis pas encore allé au jugement ! – Aussi je m’écriai résolument :

– Allons-y !

Nous entrâmes dans ce couloir étroit et horrible ! On y courait avec la rapidité de l’éclair. Au-dessus de chacune des portes intérieures brillait d’une lumière sombre une inscription menaçante. À peine avions-nous fini de le parcourir, nous débouchions dans une vaste et sombre cour, au fond de laquelle se trouvait un portillon laid, gros, tel que je n’en ai jamais vu de pire, sur lequel étaient écrits ces mots : Ibunt impii in ignem aeternum (Les impies iront au feu éternel). Tout autour, les murs étaient couverts d’inscriptions. Je demandai à mon guide la permission de les lire et il me répondit :

– À ta guise.

Alors j’observai partout. À un endroit, je vis cet écrit : – Dabo ignem in carnes eorum ut comburantur in sempiternum (Je mettrai le feu et des vers dans leurs chairs, et ils pleureront dans le tourment pour toujours, Jdt 16,17) – Cruciabantur die ac nocte in saecula saeculorum (Ils seront tourmentés jour et nuit pour les siècles des siècles, Ap 20,10). – Et ailleurs : Hic universitas malorum per omnia saecula saeculorum (Voici l’univers du mal pour tous les siècles des siècles) – À d’autres endroits : Nullus est hic ordo, sed orror sempiternus inhabitat (Ici il n’y a pas d’ordre, mais demeure la terreur éternelle) – Fumus tormentorum suorum in aeternum ascendit (La fumée de leurs tourments s’élèvera pour toujours) – Non est pax impiis (il n’y a pas de paix pour les méchants, Is 48,22) – Clamor et stridor dentium (Pleure et grincement de dents, Mt 8,12 et passim).

Tandis que je tournais autour en lisant ces inscriptions, le guide, resté au milieu de la cour, s’approcha et me dit :

– À partir d’ici, personne ne pourra plus avoir un compagnon qui le soutienne, un ami qui le réconforte, un cœur qui l’aime, un regard compatissant, une parole bienveillante ; nous avons passé la ligne. Veux-tu voir ou essayer ?

– Je veux seulement voir ! répondis-je.

– Alors viens avec moi, ajouta l’ami. Il me prit par la main, me conduisit devant ce portillon et l’ouvrit. Il donnait sur un couloir au fond duquel se trouvait une grande lucarne fermée par une large fenêtre d’un immense cristal, depuis le sol jusqu’au plafond, à travers laquelle on pouvait voir à l’intérieur. Je fis un pas au-delà du seuil et m’arrêtai immédiatement, pris d’une terreur indescriptible. À ma vue se présenta une sorte d’immense caverne qui s’enfonçait dans des anfractuosités creusées comme dans les entrailles des montagnes, toutes pleines de feu, non pas comme nous le voyons sur terre avec des flammes dansantes, mais tel que tout là-dedans était incandescent et blanc à cause de la grande chaleur. Murs, voûtes, sol, fer, pierres, bois, charbon, tout était blanc et incandescent. Il est certain que ce feu dépassait mille et mille degrés de chaleur ; et il n’incinérait rien, il ne consumait rien. Je ne peux pas vous décrire cette caverne dans toute sa réalité effrayante. Praeparata est enim ab heri Thopheth, a rege praeparata, profunda, et dilatata. Nutrimenta eius, ignis et ligna multa: flatus Domini sicuttorrens sulphuris succendens eam (Le Tophèt, en effet, est préparé depuis longtemps : il est prêt aussi pour le roi. Profond et large est le bûcher, le feu et le bois abondent. Le souffle du Seigneur l’allumera, comme un torrent de soufre. Is 30,33).

Tandis que j’étais là à regarder avec effroi, voici qu’un jeune vint à toute vitesse par une ouverture, comme s’il ne se rendait compte de rien, poussant un cri aigu, comme quelqu’un qui s’apprête à tomber dans un lac de bronze fondu. Il tombe au milieu, devient blanc comme toute la caverne, et reste immobile, l’écho de sa voix mourante résonnant encore un instant.

Plein d’horreur, je regardai un peu ce jeune et il me paraissait être un de l’Oratoire, un de mes fils.

– Mais n’est-ce pas un de mes jeunes ? demandai-je au guide, n’est-ce pas un tel ?

– Eh oui ! me répondit-il.

– Mais pourquoi, dis-je, ne change-t-il pas de position ? Pourquoi est-il si incandescent et ne se consume-t-il pas ?

Et lui :

– Tu as voulu voir, alors maintenant ne parle pas, regarde et tu verras. D’ailleurs omnis enim igne salietur et omnis victima sale salietur (là où leur ver ne meurt pas et le feu ne s’éteint pas, Mt 9,48).

De nouveau j’avais à peine détourné le regard et voici un autre jeune qui court et tombe dans la même caverne avec une fureur désespérée et à une très grande vitesse. C’était aussi un de l’Oratoire. À peine tombé, il ne bougea plus. Lui aussi avait poussé un seul cri déchirant et sa voix s’était mêlée au dernier murmure du cri de celui qui était tombé auparavant. Après cela, d’autres arrivèrent avec le même tumulte et leur nombre augmentait de plus en plus. Tous poussaient le même cri et devenaient immobiles, incandescents, comme ceux qui les avaient précédés. J’observai que le premier était resté avec une main en l’air et un pied également suspendu en haut. Le second était resté comme courbé à terre. Certains avaient les pieds en l’air, d’autres le visage au sol. Les uns étaient comme suspendus et se soutenaient sur un seul pied et une seule main, d’autres étaient assis ou allongés, certains appuyés sur un flanc, d’autres debout ou à genoux, les mains dans les cheveux. Enfin, c’était une grande troupe de jeunes, comme des statues, dans des positions plus douloureuses les unes que les autres. D’autres encore vinrent dans cette fournaise, et c’étaient des jeunes que je connaissais en partie, d’autres m’étaient inconnus. Je me rappelai alors ce qui est écrit dans la Bible, à savoir que comme on tombe la première fois en enfer, c’est ainsi qu’on y restera éternellement : Lignum, in quocumque loco ceciderit, ibi erit (Si un arbre tombe vers le sud ou vers le nord, il reste là où il tombe, Eccl 11,3).

La peur grandissait en moi et je demandai au guide :

– Mais ceux qui courent à toute vitesse, ne savent-ils pas qu’ils viennent ici ?

– Oh oui, ils savent qu’ils vont au feu, ils ont été avertis mille fois mais ils courent, et volontairement, vers le péché qu’ils ne détestent pas et qu’ils n’ont pas voulu abandonner, parce qu’ils ont méprisé et repoussé la miséricorde de Dieu qui les appelait sans cesse à la pénitence. Et donc la justice divine, provoquée, les pousse, les harcèle, les poursuit et ils ne peuvent s’arrêter que lorsqu’ils arrivent dans ce lieu.

– Oh quel doit être le désespoir de ces malheureux qui n’ont plus d’espoir d’en sortir ! – m’exclamai-je.

– Veux-tu connaître les angoisses intimes et les fureurs de leurs âmes ? Approche-toi un peu plus, me répondit le guide.

Je fis quelques pas en avant vers la fenêtre et je vis que beaucoup de ces misérables s’infligeaient mutuellement des coups et de terribles blessures, et se mordaient comme des chiens enragés. D’autres se griffaient le visage, se déchiraient les mains, se déchiraient les chairs et les jetaient en l’air avec dépit. À ce moment-là, tout le couvercle de cette caverne était devenu comme du cristal à travers lequel on entrevoyait un coin de ciel et les figures lumineuses des compagnons sauvés pour l’éternité.

Les damnés, quant à eux, frémissaient d’une envie féroce, respirant avec difficulté, car les justes étaient autrefois regardés par eux comme des objets de dérision (Peccator videbit et irascetur ; dentibus suis fremet et tabescet (Le méchant voit et se met en colère, grince des dents et se consume, Ps 112,10).

J’interrogeai le guide :

– Dis-moi encore : pourquoi est-ce que je n’entends aucune voix ?

– Approche-toi plus près ! me cria-t-il.

Je me rendis près du cristal de la fenêtre et j’entendis que certains criaient et pleuraient en se tordant ; d’autres blasphémaient et maudissaient les saints. C’était un tumulte de voix et de cris, hauts et confus. Aussi demandai-je à mon ami :

– Que disent-ils ? que crient-ils ?

Et lui :

– En se souvenant du sort de leurs bons compagnons, ils sont contraints de confesser : « Nous, les insensés ! Nous estimions leur vie comme une folie et leur fin sans honneur. Voici qu’ils ont été comptés parmi les fils de Dieu et leur sort est parmi les saints. Donc, nous avons erré loin du chemin de la vérité ». (C’est celui que nous avons autrefois raillé et, stupides, avons pris pour cible de notre moquerie ; nous avons considéré sa vie comme une folie et sa mort comme déshonorante. Comment se fait-il qu’il a été compté parmi les fils de Dieu et que son héritage est maintenant parmi les saints ? Nous avons donc abandonné le chemin de la vérité, Sg 5,4-5). C’est pourquoi ils crient : Lassati sumus in via iniquitatis et perditionis. Erravimus per vias difficiles, viam autem Domini ignoravimus. – Quid nobis profuit superbia ? – Transierunt omnia illa tamquam umbra (Nous avons emprunté des sentiers iniques et ruineux, nous avons parcouru des déserts sans routes, mais nous n’avons pas connu le chemin du Seigneur. Quel profit nous a donné l’orgueil ? Quel avantage nous a apporté la richesse avec la bravade ? Tout cela est passé comme une ombre, Sg 5,7-9). Ce sont ces chants lugubres qui résonneront ici pour toute l’éternité : cris inutiles, efforts inutiles, pleurs inutiles. Omnis dolor irruet super eos ! (Toute sorte de malheur s’abattra sur lui, Jb 20,22). Ici, il n’y a plus de temps ; ici, il n’existe que l’éternité.

Tandis que, plein d’horreur, je contemplais l’état de nombreux jeunes, tout à coup une pensée s’est frayé un chemin dans mon esprit :

– Mais comment est-il possible que ceux qui se trouvent ici soient tous damnés ? Ces jeunes, hier soir encore, étaient en vie à l’Oratoire !

Et l’ami me dit :

– Ceux que tu vois ici sont tous morts à la grâce de Dieu et s’ils mouraient maintenant et continuaient à agir comme ils le font actuellement, ils seraient damnés. Mais ne perdons pas de temps, avançons.

Et il m’éloigna de cet endroit et, par un couloir qui descendait comme dans un profond souterrain, il me conduisit dans un autre, à l’entrée duquel on pouvait lire : – Vermis eorum non moritur, et ignis non extinguitur… (Où leur ver ne meurt pas et la flamme ne s’éteint pas, Mc 9,43). Dabit Dominus omnipotens ignem et vermes in carnes eorum, ut urantur et sentiant usque in sempiternum (Le Seigneur tout-puissant donnera leur chair au feu et aux vers, et ils gémiront de douleur pour l’éternité, Jdt XVI, 21). Ici le spectacle était celui des remords, et combien atroces, de ceux qui furent éduqués dans nos maisons !

Le souvenir de tous les péchés individuels non remis et de la juste condamnation ; celui d’avoir eu mille moyens même extraordinaires pour se convertir au Seigneur, pour persévérer dans le bien, pour gagner le paradis ! Le souvenir de tant de grâces promises, offertes et données par la Vierge Marie et restées sans correspondance ! Pouvoir se sauver avec peu et être irrémédiablement perdu ! Se rappeler tant de bonnes résolutions prises et non tenues ! Ah ! comme dit le proverbe, l’enfer est vraiment pavé d’intentions inefficaces.

Et là, je revis tous les jeunes de l’Oratoire vus peu auparavant dans cette fournaise. Certains d’entre eux m’écoutent en ce moment, d’autres ont déjà été ici avec nous, et beaucoup que je ne connaissais pas. Je m’avançai et observai qu’ils étaient tous chargés de vers et d’animaux répugnants qui leur rongeaient et consumaient le cœur, les yeux, les mains, les jambes, les bras, partout et si misérablement que je ne sais l’expliquer avec des mots. Ils restaient immobiles, exposés à toutes sortes de tourments et ne pouvaient se défendre d’aucune manière. Je m’approchai encore plus pour qu’ils me voient, espérant pouvoir leur parler et qu’ils me diraient quelque chose, mais personne ne parlait, aucun ne me regardait. Je demandai alors au guide la raison de cela et il me répondit que dans l’autre monde, pour les damnés, il n’y a plus de liberté : là, chacun souffre tout le châtiment que Dieu lui impose et il ne peut en être autrement, sans changement d’aucune sorte. Et il ajouta :

– Maintenant, il faut que tu ailles aussi au milieu de cette région de feu que tu as vue.

– Non, non, répondis-je, abasourdi. Pour aller en enfer, il faut d’abord aller au jugement, et je n’y suis pas encore allé. Donc, je ne veux pas aller en enfer !

– Dis-moi, observa l’ami, préfères-tu aller en enfer et libérer tes jeunes, ou rester en dehors et les laisser au milieu de tous ces tourments ?

Stupéfait par cette proposition, je répondis :

– Oh ! j’aime beaucoup mes jeunes et je veux qu’ils soient tous sauvés ! Mais ne pourrions-nous pas faire en sorte de ne pas y aller, ni moi ni les autres ?

– Eh bien, me répondit l’ami, tu as encore le temps, et ils l’ont aussi, pourvu que tu fasses tout ce que tu peux.

Mon cœur se dilata et je me dis immédiatement à moi-même : – Peu m’importe de travailler, pourvu que je puisse libérer mes chers fils de tous ces tourments.

– Alors, viens à l’intérieur, poursuivit l’ami, et vois la bonté et l’omniscience de Dieu, qui emploie avec amour mille moyens pour conduire tes jeunes à la pénitence et les sauver de la mort éternelle.

Et il me prit par la main pour m’introduire dans la caverne. Dès que j’y mis le pied, je me trouvai soudain transporté dans une magnifique salle avec des portes en cristal. Sur celles-ci, à intervalles réguliers, pendaient de larges voiles qui couvraient toutes les pièces qui communiquaient avec la caverne.

La guide me désigna l’un de ces voiles sur lequel était écrit : Sixième Commandement, et s’exclama :

– La transgression de celui-ci, voici la cause de la ruine éternelle de tant de jeunes.

– Mais ne se sont-ils pas confessés ?

– Ils se sont confessés, mais les fautes contre la belle vertu, ils les ont mal confessées ou complètement tues. Par exemple, l’un d’eux qui avait commis quatre ou cinq de ces péchés, n’en a mentionné que deux ou trois. Il y en a qui en ont commis un dans leur enfance et ont toujours eu honte de le confesser, ou l’ont mal confessé et n’ont pas tout dit. D’autres n’ont pas eu le regret et la résolution. En fait, certains, au lieu de faire l’examen de conscience, cherchaient comment tromper le confesseur. Et celui qui meurt avec une telle intention finit par être dans le nombre des réprouvés, et il le sera pour toute l’éternité. Seuls ceux qui se repentent de tout cœur et meurent avec l’espoir du salut éternel, seront éternellement heureux. Et maintenant, veux-tu voir pourquoi la miséricorde de Dieu t’a conduit ici ? – Il leva le voile et je vis un groupe de jeunes de l’Oratoire, que je connaissais tous, condamnés pour cette faute. Parmi eux, il y avait ceux qui ont actuellement une bonne conduite en apparence.

– Au moins maintenant, demandai-je, me laisseras-tu écrire les noms de ces jeunes pour pouvoir les avertir en particulier ?

– Ce n’est pas nécessaire, me répondit-il.

– Que dois-je donc leur dire ?

– Prêche partout contre l’impureté. Il suffit de les avertir en général, et n’oublie pas que même si tu les avertissais, ils promettront, mais pas toujours fermement. Pour obtenir cela, il faut la grâce de Dieu, qui ne manquera jamais à tes jeunes qui la demandent. Le Dieu de bonté manifeste surtout sa puissance dans la compassion et le pardon. Donc, prière et sacrifice de ta part. Et les jeunes écouteront tes enseignements, interrogeront leur conscience et elle leur suggérera ce qu’ils doivent faire.

Et ici, nous parlâmes pendant environ une demi-heure des conditions nécessaires pour faire une bonne confession. La guide répéta alors plusieurs fois d’une voix forte :

– Avertir ! … Avertir ! …

– Et que signifie cette exclamation ?

– Changer de vie, changer de vie !

J’étais tout confus par cette révélation, je baissai la tête et m’apprêtais à me retirer, mais il me rappela pour me dire :

– Tu n’as pas encore tout vu, – Et il se tourna de l’autre côté et leva un autre grand voile sur lequel était écrit : – Qui volunt divites fieri, incidunt in tentationem et laqueum diaboli (Ceux qui veulent s’enrichir tombent dans la tentation et dans le piège du démon, 1 Tm 6,9). Je lus et dis : – Cela ne concerne pas mes jeunes, car ils sont pauvres, comme je le suis ; nous ne sommes pas riches, et nous ne cherchons pas à le devenir. Eux n’y pensent même pas !

Quand le voile fut levé, dans le fond apparurent un certain nombre de jeunes, tous connus de moi, souffrants comme ceux déjà vus auparavant. En me les montrant il me dit :

– Oh ! oui, cette inscription concerne tes jeunes : – me répondit-il.

– Donne-moi donc l’explication de ce divites (riche).

Et il dit :

– Par exemple, certains de tes jeunes ont le cœur attaché à un objet matériel si bien que l’attachement à celui-ci les détourne de l’amour de Dieu et ainsi ils manquent à la charité, à la piété et à la douceur. Non seulement on peut pervertir son cœur dans l’usage des richesses, mais aussi en les désirant, d’autant plus si le désir offense la justice. Tes jeunes sont pauvres, mais sache que la gourmandise et l’oisiveté sont de mauvais conseillers. Il y en a un qui s’est rendu coupable de vols même notables dans son pays, et ne pense pas à la restitution alors qu’il peut le faire.

Il y en a qui cherchent le moyen d’ouvrir les armoires avec des crochets et tentent de pénétrer dans le bureau du Préfet ou de l’Économe, qui vont fouiller dans les malles de leurs camarades pour voler des aliments ou de l’argent ou d’autres objets, qui font collecte de cahiers et de livres pour leur usage personnel…

Il me dit les noms des uns et des autres, et continua :

– Certains se trouvent ici pour s’être approprié des vêtements, du linge, des couvertures et des manteaux qui appartenaient à la garde-robe de l’Oratoire, pour les envoyer chez eux. D’autres sont ici à cause d’un autre grave dommage causé volontairement et non réparé. D’autres encore pour ne pas avoir restitué des objets et des choses qu’ils avaient empruntés, et quelques-uns pour avoir retenu des sommes d’argent qui leur avaient été confiées pour les remettre au Supérieur.

Et il conclut :

– Et maintenant que ceux-là t’ont été indiqués, avertis-les, dis-leur de repousser les désirs inutiles et nuisibles, qu’ils soient obéissants à la loi de Dieu et jaloux de leur honneur, sinon la cupidité les poussera aux pires excès, qui les submergeront dans les douleurs, la mort et la perdition.

Je ne pouvais m’expliquer pourquoi des choses si peu prises en compte par nos jeunes pouvaient entraîner des peines si terribles. Mais l’ami interrompit mes réflexions, en me disant :

– Souviens-toi de ce qui t’a été dit à la vue des grappes gâtées sur la vigne – et il leva un autre voile qui cachait beaucoup d’autres jeunes de chez nous que je reconnus immédiatement et qui sont actuellement à l’Oratoire. Sur le voile était écrit : – Radix omnium malorum (La racine de tous les maux). – Et tout de suite il m’interrogea :

– Sais-tu ce que cela signifie ? Quel est le péché que cette épigraphe indique ?

– Il me semble que ce n’est rien d’autre que l’orgueil ?

– Non ! répondit-il.

– Pourtant, j’ai toujours entendu dire que la racine de tout péché est l’orgueil.

– Oui, en général, on dit que c’est l’orgueil, mais en particulier, sais-tu ce qui a fait tomber Adam et Ève dans le premier péché, pourquoi ils furent chassés du paradis terrestre ?

– La désobéissance.

– C’est exact, la désobéissance est la racine de tout mal.

– Et que dois-je dire à mes jeunes à ce sujet ?

– Fais attention ! Les jeunes que tu vois ici sont des désobéissants qui se préparent une fin lamentable. Un tel et un tel, que tu crois partis se reposer, descendent la nuit se promener dans la cour et, sans tenir compte des interdictions, vont dans des lieux dangereux et sur les ponts de construction des nouveaux bâtiments, mettant même leur vie en danger. Certains, malgré les prescriptions des règles, vont à l’église et n’y restent pas comme il se doit ; au lieu de prier, ils pensent à tout autre chose et construisent dans leur esprit des châteaux en Espagne ; d’autres dérangent. Il y en a qui cherchent à s’appuyer ou à trouver un bel endroit pour s’allonger et dormir pendant les fonctions sacrées ; et d’autres, tu crois qu’ils vont à l’église et ils n’y vont pas. Malheur à celui qui néglige la prière ! Qui ne prie pas se damne ! Il y en a ici certains qui, au lieu de chanter les louanges sacrées ou l’office de la Sainte Vierge, lisent des livres qui sont tout sauf d’église et certains n’ont pas honte de lire même des livres interdits. – Et il continua à énumérer diverses autres transgressions qui sont la cause de graves désordres.

Quand il eut fini, tout ému, je le fixai au visage ; il me regarda et je lui dis encore :

– Et toutes ces choses, pourrai-je les rapporter à mes jeunes ?

– Oui, tu peux dire à tous ce dont tu te souviendras.

– Et quel conseil pourrai-je leur donner pour éviter de grands malheurs ?

– Tu insisteras en montrant comment l’obéissance à Dieu, à l’Église, aux parents, aux supérieurs, même dans les petites choses, les sauvera.

– Rien d’autre ?

– Tu diras à tes jeunes de se méfier beaucoup de l’oisiveté, car c’est elle qui a été déjà la cause du péché de David. Dis-leur de rester toujours occupés, car ainsi le démon n’aura pas le temps de les assaillir.

Je baissai la tête et promis. Plein de désarroi, je dis à mon ami :

– Je te remercie de la charité que tu m’as témoignée et je te prie de me faire sortir.

Il me dit alors :

– Viens avec moi ! Il me redonna courage, me prit par la main pour me soutenir, car j’étais épuisé. Au sortir de cette salle, après avoir traversé en un instant l’horrible cour et le long couloir d’entrée, il se tourna de nouveau vers moi avant de quitter le seuil de la dernière porte en bronze et s’exclama :

– Maintenant que tu as vu les tourments des autres, il faut que toi aussi, tu souffres un peu l’enfer.

– Non ! non ! criai-je horrifié.

Il insista, et je refusais toujours !

– N’aie pas peur, me disait-il, viens juste essayer, touche cette muraille.

Je n’en avais pas le courage et voulus m’éloigner, mais il me retint en me disant :

– Il faut pourtant que tu souffres cela ! Il m’attrapa résolument par un bras et me tira près du mur, continuant à dire :

– Touche-la au moins une seule fois pour pouvoir dire que tu as visité les murailles des supplices éternels et que tu les as touchées. Et pour comprendre ce qu’il en sera de la dernière muraille si la première est si terrible. Vois-tu ce mur ?

J’observai avec plus d’attention ce mur qui était d’une épaisseur colossale. Le guide poursuivit :

– C’est le millième avant d’arriver là où se trouve le vrai feu de l’enfer. Il y a mille murs qui l’entourent. Chaque mur a mille mesures d’épaisseur et de distance les uns des autres, et chaque mesure fait mille milles. Celui-ci est distant d’un million de milles du vrai feu de l’enfer et c’est donc un minimum de commencement de l’enfer lui-même.

Cela dit, comme je me retirai pour ne pas toucher, il saisit ma main, l’ouvrit de force et me fit frapper sur la pierre de ce dernier millième mur. À cet instant, je ressentis une brûlure si intense et si douloureuse que je sautai en arrière et poussant un cri très fort, je me suis réveillé et me suis retrouvé assis sur mon lit. Sentant que ma main brûlait, je la frottais avec l’autre pour faire passer cette sensation. Le jour venu, je remarquai que ma main était réellement enflée. L’impression imaginaire de ce feu avait eu une telle force que par la suite la peau de la partie interne de ma main se détacha et se transforma.

Notez que je ne vous ai pas dit ces choses dans toute leur horreur, telles que je les ai vues et comme elles m’ont impressionné, pour ne pas vous effrayer trop. Nous savons que le Seigneur n’a jamais nommé l’enfer que par des figures, car même s’il nous l’avait décrit tel qu’il est, nous n’aurions pas compris. Aucun mortel ne peut comprendre ces choses. Le Seigneur les sait et peut les dire à qui il veut.

Pendant les nuits qui ont suivi, toujours troublé, je ne pouvais plus m’endormir à cause de cette frayeur. Je vous ai raconté seulement brièvement ce que j’ai vu au cours de très longs rêves, et je ne vous en ai donné qu’un bref résumé. Je ferai ensuite des instructions sur le respect humain, et sur ce qui concerne le sixième et le septième commandement et sur l’orgueil. Je ne ferai qu’expliquer ces rêves, car ils sont en tout conformes à la Sainte Écriture. En fait, ils ne sont rien d’autre qu’un commentaire de ce qu’on y lit à ce sujet. Dans ces soirées, je vous ai déjà raconté quelque chose, mais chaque fois que je pourrai venir vous parler, je vous raconterai le reste et vous en donnerai l’explication.

C’est ce que Don Bosco a fait, comme promis. Dans la suite, il exposa ce rêve aussi aux jeunes de Mirabello et de Lanzo, mais en abrégeant son récit. Quand il répétait ce qu’il avait vu, il ne faisait jamais de changements substantiels mais ne manquait pas d’y apporter des variantes. En le racontant en privé à ses confidents prêtres et clercs, il ajoutait quelques nouvelles particularités. Beaucoup de choses étaient omises une fois et révélées une autre. Dans la description des pièges, il donnait une nouvelle idée de l’embuscade du démon et de sa manière d’attirer les victimes en enfer en parlant des mauvaises habitudes. Sur beaucoup de scènes il ne donnait aucune explication, comme par exemple sur les personnages importants qui se trouvaient dans la salle magnifique et que nous sommes enclins à appeler : – Le trésor de la miséricorde de Dieu, pour sauver les jeunes qui auraient péri. – Il s’agissait peut-être des principaux ministres d’innombrables grâces.

Certaines variantes provenaient de la multiplicité des choses vues simultanément, car en se présentant à son esprit, il choisissait, parmi ce qui était resté vivant dans sa mémoire, ce qu’il jugeait le plus utile pour ceux qui l’écoutaient.

D’autre part, la méditation des fins dernières était familière à Don Bosco et de là naissait dans son cœur une vive compassion pour tous les pauvres pécheurs sur lesquels pesait le danger d’une éternité si horrible. C’était cette charité qui l’emportait en lui sur tout respect humain quand il invitait à la pénitence, avec une franchise prudente, même des personnages distingués, et qui donnait à ses paroles une telle efficacité qu’elle opérait de nombreuses conversions.

Nous avons noté ici fidèlement ce que nous avons entendu en détail du Vénérable et ce que nous ont rapporté de vive voix ou par écrit de nombreux témoins prêtres, en ordonnant le tout en un seul récit. Ce fut un travail ardu, car nous voulions reproduire avec une précision mathématique chaque mot, chaque conjonction ou lien entre une scène et l’autre, et l’ordre des divers faits, avis, reproches et de toutes les idées exposées et non expliquées, parmi lesquelles certaines peut-être mal comprises. Y sommes-nous parvenus ?

Nous pouvons assurer les lecteurs que notre unique souci a été de chercher avec le plus grand soin à reproduire le plus fidèlement possible les longs discours de Don Bosco.

(MB IX, 166-181)