26 Sep 2026, sam

Le pasteur qui n’a pas fui : l’histoire de don Elia Comini

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À l’automne 1944, les Apennins bolognais devinrent le théâtre d’un des chapitres les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. Parmi la fumée des incendies et l’horreur des massacres nazis à Monte Sole, émerge lumineuse la figure de don Elia Comini, prêtre salésien. Son martyre, avec celui du père Martino Capelli, dehonien, et des prêtres diocésains Ubaldo Marchioni et Giovanni Fornasini, ne fut pas seulement la fin tragique de victimes de guerre, mais un choix lucide de charité héroïque et de fidélité à leur ministère sacerdotal. Comme de bons pasteurs qui ne fuient pas devant le loup, ces jeunes prêtres choisirent de rester aux côtés de la population terrorisée et de donner leur vie pour le troupeau qui leur était confié.

 

Un cœur éduqué au sourire

Don Elia Comini a mûri en tant qu’homme et en tant que consacré à travers un quotidien fait de service et de dévouement. Ses racines plongent profondément dans le charisme de saint Jean Bosco, un lien favorisé par la rencontre avec monseigneur Fidenzio Mellini, le curé de Salvaro qui l’a accompagné dans son choix vocationnel et qui avait été une connaissance directe du saint turinois. Fidenzio Mellini, jeune militaire à Turin, avait connu et fréquenté personnellement saint Jean Bosco, qui lui avait prophétisé le sacerdoce. Devenu archiprêtre de Salvaro, Mgr Mellini remarqua tout de suite la foi profonde et les capacités du très jeune Elia Comini, dont la famille s’était installée dans la paroisse en 1914. C’est lui qui orienta Elia et son frère Amleto vers l’école des Salésiens de Finale Emilia en 1923, où ils firent l’expérience du charisme pédagogique de don Bosco et où le jeune Elia mûrit sa vocation à la vie religieuse salésienne. Ordonné prêtre en 1935, don Elia passa plus de dix ans comme éducateur, enseignant et directeur à Chiari (Brescia) et trois à Treviglio (Bergame), apportant avec lui une autorité qui ne naissait pas de la peur, mais d’une bonté désarmante. Au milieu des jeunes, don Elia n’était pas une figure distante. Un de ses anciens élèves a utilisé une comparaison efficace pour décrire le climat de chaleur et de protection qu’il transmettait : autour de lui, les garçons étaient « comme les poussins autour de la mère poule ». Sa présence s’inspirait du style salésien : les élèves, attirés par sa droiture jamais rigide, trouvaient naturel d’ouvrir leur cœur à la confidence, lui permettant de guider leur croissance intérieure avec une rare profondeur. Sa présence éducative se caractérisait par la fraternité : toujours au milieu des jeunes, prêt à partager le jeu dans la cour ou les moments de détente ; par la patience inlassable : comme enseignant, il ne perdait jamais son calme, prêt à réexpliquer chaque concept avec une extrême clarté à ceux qui avaient du mal ; par l’attention aux derniers : il avait le don de récupérer les garçons les plus difficiles, transformant leurs crises en opportunités de maturation. Cette sérénité et cet équilibre pour rassurer les plus petits allaient bientôt être mis à l’épreuve par la haine de la guerre.

 

Communauté de l’Arche : la fraternité entre don Elia et le père Martino

Le 20 juillet 1944, à Salvaro, les chemins de don Elia croisèrent ceux du père Martino Capelli, un religieux dehonien. Avec monseigneur Mellini, ils donnèrent vie à ce que l’historien Luciano Gherardi a défini comme la « communauté de l’arche » : un port sûr dans le presbytère de Salvaro qui accueillit des centaines de personnes déplacées et persécutées, les soustrayant à la fureur nazifasciste et offrant un refuge. Don Elia et le père Martino étaient des intellectuels raffinés, des érudits et des professeurs de langues classiques, prêtés aux nécessités de la guerre. Malgré leurs histoires différentes, ils agirent comme un seul cœur, à travers une généreuse sollicitude pastorale, l’enterrement des morts, la médiation de paix, le réconfort et la protection des réfugiés. Cette amitié devint le roc sur lequel les deux prêtres construisirent leur résistance pacifique, une fraternité qui les verrait toujours agir à l’unisson, jusqu’au sacrifice final. Les deux prêtres refusèrent d’abandonner la population. Ils s’offrirent constamment comme médiateurs avec les commandements allemands et accoururent partout où il y avait des blessés et des mourants à réconforter. Le presbytère de Salvaro devint un centre d’accueil matériel et spirituel pour des centaines de réfugiés. Lors des rafles nazies du 29 septembre 1944, don Comini réussit même à cacher environ soixante-dix hommes dans une pièce attenante à la sacristie, dissimulant la porte derrière une vieille armoire pour leur éviter la capture.

 

Le choix décisif : « nous devons y aller, le Seigneur nous appelle »

Le 29 septembre 1944 marqua le début du massacre de Monte Sole. Alors que les troupes de la 16e SS-Panzergrenadier Division semaient la mort, arriva la nouvelle des atrocités perpétrées à la « Creda », un lieu peu éloigné de Salvaro. À ce moment-là, les deux prêtres prirent leur décision : ils ne chercheraient pas leur salut, mais le bien des personnes. Alors que les femmes réfugiées dans la paroisse les suppliaient de se cacher, ils comprirent que leur place était aux côtés du troupeau blessé. Avant de partir pour secourir les personnes blessées, agonisantes ou tuées, don Elia prononça des mots qui restent comme un testament de foi : « nous devons y aller ; le Seigneur nous appelle ». Ce ne fut pas de l’imprudence, mais une mission lucide. Munis des saintes huiles et de la custode eucharistique, ils se mirent en route non pas pour combattre, mais pour apporter le pardon et la consolation de la grâce. Cette même étole, symbole de leur mandat, allait devenir le premier objet du mépris de leurs bourreaux.

 

Interceptés par les nazis, ils furent privés de liberté. Une fois capturés, les deux prêtres subirent un traitement brutal, dicté par une haine explicite contre la foi. Les SS avaient été endoctrinés avec un « catéchisme » antichrétien qui voyait dans le clergé un ennemi à anéantir. Ils furent violemment privés de leurs insignes sacerdotaux (étole et saintes huiles) pour nier leur identité de pasteurs. Ils furent réduits à des « bêtes de somme », contraints de transporter des charges de munitions sous la menace des armes, à jeun et obligés d’assister à des violences inouïes. L’emprisonnement à la « Casa dei birocciai » à Pioppe devint un calvaire d’humiliations.

 

Le dernier acte à la « Botte » : une liturgie de vie et de mort

Le 1er octobre 1944, don Elia, le père Martino et 43 autres prisonniers civils furent conduits près de la citerne industrielle appelée « la Botte » à Pioppe di Salvaro, un grand bassin industriel utilisé pour le traitement du chanvre. La marche macabre vers la mort se transforma en une liturgie solennelle : don Elia guida les 43 condamnés en récitant à haute voix les Litanies de Lorette. Dans ces instants, la charité se fit chair : don Elia servit de bouclier humain à un jeune prisonnier, Pio Borgia, lui sauvant la vie pendant le mitraillage. Pio survivra, devenant le témoin oculaire de cet amour extrême. Le père Martino, avant de tomber, réussit à se soulever une dernière fois pour tracer le signe de la croix, donnant l’absolution sacramentelle à don Elia et à toutes les personnes présentes. Don Elia cria « Pitié », une invocation qui n’était pas une supplication pour lui-même, mais un cri d’intercession pour les bourreaux et pour les victimes. Peu avant l’exécution, un soldat frappa durement les mains de don Elia pour lui arracher son livre de prières. Avec un geste de mépris suprême, le militaire utilisa la crosse de son fusil pour jeter le Bréviaire dans la boue de la « Botte ». Ce n’est qu’après le massacre qu’apparut la véritable nature idéologique du crime : les soldats se vantèrent du meurtre en criant « Deux Pastoren kaput ! ». Pour eux, c’était un trophée ; pour l’Église, c’était la preuve du martyre. Leurs corps tombèrent dans la citerne de boue, faisant de leur mort un prolongement de la Messe, célébrée sur l’autel de la souffrance humaine.

 

Un héritage pour l’avenir

L’histoire de don Elia Comini s’entrelace avec celle d’autres martyrs de Monte Sole, comme le jeune don Ubaldo Marchioni, fusillé au pied de l’autel à Casaglia alors qu’il serrait le ciboire entre ses mains. Ces hommes nous enseignent la valeur du sacrifice, offrant leur vie pour briser la chaîne de la violence et de la haine. Les bienheureux Elia Comini, Martino Capelli, Ubaldo Marchioni (béatifiés le 27 septembre 2026) et Giovanni Fornasini (béatifié le 26 septembre 2021), jeunes prêtres, enseignent que la véritable force n’est pas de fuir, mais de rester à sa place, surtout quand le danger est maximal. Être de « bons pasteurs » signifie ne jamais abandonner ceux qui sont en difficulté et défendre la dignité humaine avec la seule arme de la proximité. La véritable réalisation ne se trouve pas dans le salut individuel, mais dans le service qui sert de bouclier aux autres, surtout dans les moments sombres. Rester fidèle à sa mission signifie être des présences rassurantes et des bâtisseurs de paix même quand le monde autour semble devenir fou. Répondre à la haine par la prière et à la force brute par la droiture morale est la seule façon de construire un avenir authentiquement civil. Aujourd’hui, la figure de don Elia enseigne aux éducateurs l’importance d’être une présence rassurante même dans les crises les plus sombres, démontrant que le charisme salésien ne se limite pas à l’oratoire, mais est une disposition au sacrifice total pour les autres, témoignant d’une foi qui ne se rend pas à la haine et à la violence, mais va jusqu’au don suprême de la vie.

 

P. Pierluigi CAMERONI

Salésien de Don Bosco, expert en hagiographie, auteur de plusieurs livres salésiens. Il est le postulateur général de la Société salésienne de St Jean Bosco.