{"id":54436,"date":"2026-08-24T14:42:15","date_gmt":"2026-08-24T14:42:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.donbosco.press\/?p=54436"},"modified":"2026-08-24T14:42:33","modified_gmt":"2026-08-24T14:42:33","slug":"education-et-humanisme-au-temps-de-saint-francois-de-sales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.donbosco.press\/fr\/nos-saints\/education-et-humanisme-au-temps-de-saint-francois-de-sales\/","title":{"rendered":"\u00c9ducation et humanisme au temps de saint Fran\u00e7ois de Sales"},"content":{"rendered":"<p><em>Quand Fran\u00e7ois de Sales na\u00eet, en 1567, le monde change de visage. L&rsquo;imprimerie de Gutenberg diffuse les livres et la soif d&rsquo;instruction jusque dans les campagnes les plus recul\u00e9es ; les humanistes red\u00e9couvrent les classiques grecs et latins ; Copernic et Galil\u00e9e r\u00e9volutionnent la science ; les navigateurs ouvrent les routes du Nouveau Monde ; et pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;enfance est reconnue comme une \u00e9tape de la vie avec ses propres exigences, digne d&rsquo;une p\u00e9dagogie faite de douceur et de patience. Le futur \u00e9v\u00eaque de Gen\u00e8ve respire pleinement ce climat : il lit \u00c9rasme et Montaigne, admire les d\u00e9couvertes g\u00e9ographiques, \u00e9crit un latin \u00e9l\u00e9gant et un fran\u00e7ais soign\u00e9. Mais son humanisme a un c\u0153ur chr\u00e9tien : c&rsquo;est l&rsquo;\u00ab humanisme d\u00e9vot \u00bb qui inspirera aussi don Bosco.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Une invention \u00ab divine \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube des temps modernes, au moment o\u00f9 finit le moyen \u00e2ge et o\u00f9 commence une nouvelle p\u00e9riode que l\u2019on a appel\u00e9e Renaissance, l\u2019invention de l\u2019imprimerie et de l\u2019art typographique au milieu du XVe si\u00e8cle devait appara\u00eetre comme quelque chose d\u2019extraordinaire. Dans la c\u00e9l\u00e8bre lettre de Gargantua \u00e0 son fils Pantagruel, Rabelais s\u2019extasiait devant \u00ab les impressions tant \u00e9l\u00e9gantes et correctes en usance, qui ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es de mon \u00e2ge, par inspiration divine \u00bb. Fran\u00e7ois de Sales n\u2019\u00e9tait pas loin de partager cet enthousiasme quand il comparait l\u2019\u0153uvre de la cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019art de Gutenberg :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Dieu, comme l\u2019imprimeur, a donn\u00e9 l\u2019\u00eatre \u00e0 toute la diversit\u00e9 des cr\u00e9atures qui ont \u00e9t\u00e9, sont et seront, par un seul trait de sa toute-puissante volont\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On ne saurait en effet exag\u00e9rer la port\u00e9e de cette invention qui, en r\u00e9pandant le livre, ouvrait une \u00e8re nouvelle dans le domaine de la communication des id\u00e9es et de la culture. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des productions litt\u00e9raires des humanistes et des ouvrages sp\u00e9cialis\u00e9s pour gens du droit, eccl\u00e9siastiques, m\u00e9decins ou m\u00eame artisans, c\u2019est toute une immense production d\u2019ouvrages pour tous les publics qui commen\u00e7ait \u00e0 sortir des presses : livres d\u2019Heures, vies de saints, Art de bien mourir, Imitation de J\u00e9sus-Christ, romans de chevalerie du moyen \u00e2ge.<\/p>\n<p>Les premiers livres scolaires imprim\u00e9s furent les textes classiques latins et grecs, le fameux dictionnaire de la langue latine du lexicographe italien Calepin, la grammaire latine dite de Donat, c\u00e9l\u00e8bre grammairien du IVe si\u00e8cle, ainsi que des ab\u00e9c\u00e9daires o\u00f9 l\u2019enfant apprenait \u00e0 lire directement en fran\u00e7ais sur des petits textes religieux et moralisants. D\u00e9sormais l\u2019imprim\u00e9 s\u2019imposait en ville et les colporteurs le proposaient jusqu\u2019au fond des campagnes. Partout il d\u00e9veloppait le go\u00fbt et le besoin de la lecture et de l\u2019instruction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019humanisme des temps modernes<\/strong><\/p>\n<p>Le terme Renaissance est un terme introduit au XIXe si\u00e8cle pour d\u00e9signer le mouvement culturel n\u00e9 en Italie d\u00e8s le milieu du XVe si\u00e8cle. Un changement profond s\u2019op\u00e9rait dans les esprits, dont les causes ont fait l\u2019objet de nombreuses discussions. On ne saurait oublier en tout cas les nouvelles conditions \u00e9conomiques, en particulier le d\u00e9veloppement du commerce, de la vie urbaine et des \u00e9changes mon\u00e9taires, qui battaient en br\u00e8che la vieille culture f\u00e9odale et cl\u00e9ricale du moyen \u00e2ge.<\/p>\n<p>N\u00e9gativement, la Renaissance peut \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9e par un certain nombre de refus : refus du latin barbare de l\u2019enseignement m\u00e9di\u00e9val, refus de la \u00ab dictature \u00bb d\u2019Aristote, le philosophe par excellence du moyen \u00e2ge qui le comprenait \u00e0 sa fa\u00e7on, refus de la st\u00e9rile logique scolastique. Positivement, elle professait un v\u00e9ritable enthousiasme pour la nature humaine et une curiosit\u00e9 universelle pour toutes ses manifestations. En ce sens, la Renaissance ouvrait la voie \u00e0 ce que l\u2019on appellera l\u2019humanisme, dont elle est ins\u00e9parable.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les <em>studia divinitatis<\/em> du moyen \u00e2ge, on s\u2019enthousiasmait pour les <em>studia humanitatis<\/em>. La curiosit\u00e9 s\u2019exer\u00e7ait en particulier envers l\u2019antiquit\u00e9 gr\u00e9co-latine, ses auteurs et ses grands personnages qui faisaient d\u00e9sormais l\u2019objet d\u2019un v\u00e9ritable culte. Dans un sermon de 1621, Fran\u00e7ois de Sales \u00e9voquait lui aussi \u00ab les Philippe et les Alexandre desquels les humanistes parlent tant \u00bb. M\u00eame la mythologie et les dieux pa\u00efens reprenaient du service, ne f\u00fbt-ce que pour habiller l\u2019expression litt\u00e9raire et artistique, mais peut-\u00eatre aussi pour quelque chose de plus. Le personnage \u00e0 la mode \u00e9tait Alexandre le Grand, h\u00e9ros de la Gr\u00e8ce et fondateur d\u2019un immense empire. L\u2019\u00e9v\u00eaque de Gen\u00e8ve en parle souvent, mais en prenant soin de montrer la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019ap\u00f4tre Paul :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Celui-ci ruine les villes, abat les ch\u00e2teaux, s\u2019assujettit le monde \u00e0 force d\u2019armes et se laisse \u00e0 la fin vaincre par soi-m\u00eame. Au contraire, notre grand Ap\u00f4tre semble vouloir subjuguer et parcourir toute la terre pour renverser non les murailles mais les c\u0153urs des hommes, et les soumettre \u00e0 son Ma\u00eetre par sa pr\u00e9dication.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le culte de la perfection litt\u00e9raire poussait les humanistes non seulement \u00e0 chercher leurs mod\u00e8les chez les Grecs et les Latins, mais \u00e0 \u00e9crire en latin d\u2019apr\u00e8s ces mod\u00e8les. Le latin de la scolastique faisait place \u00e0 un latin classique, \u00e9l\u00e9gant, dont le mod\u00e8le insurpassable \u00e9tait pour la majorit\u00e9 des humanistes celui de Cic\u00e9ron. La langue fran\u00e7aise, elle aussi, prenait ses lettres de noblesse ; en 1539, Fran\u00e7ois Ier en avait prescrit l\u2019usage au lieu du latin pour les ordonnances et jugements des tribunaux. En Savoie, le duc Emmanuel-Philibert fit de m\u00eame en 1560 et Fran\u00e7ois de Sales, qui n\u2019\u00e9tait pourtant pas sujet du roi de France, l\u2019appelait avec affection \u00ab notre langue fran\u00e7aise \u00bb.<\/p>\n<p>Un app\u00e9tit extraordinaire de connaissances avait saisi les humanistes de la Renaissance. Non seulement on red\u00e9couvrait le v\u00e9ritable Aristote en recourant aux textes originaux, mais on d\u00e9couvrait presque enti\u00e8rement Platon, qui allait inspirer une nouvelle philosophie naturelle. \u00c0 Florence, le ma\u00eetre de l\u2019\u00e9cole platonicienne, Marsile Ficin, th\u00e9oricien de l\u2019amour et de la beaut\u00e9, voyait l\u2019univers comme un organisme anim\u00e9, sujet aux influences c\u00e9lestes, form\u00e9 par l\u2019union entre le ciel et la terre.<\/p>\n<p>Les math\u00e9matiques connaissaient un nouvel essor depuis que Pierre de La Ram\u00e9e \u2013 plus connu sous son nom latin de Ramus \u2013 osa s\u2019opposer \u00e0 Aristote, devenant le premier professeur de cette discipline au Coll\u00e8ge royal \u00e0 Paris. Fran\u00e7ois de Sales mentionne un de ses successeurs, \u00ab le fameux Bressius \u00bb, qui occupa sa chaire \u00e0 partir de 1576.<\/p>\n<p>L\u2019astronome polonais Copernic renversa le syst\u00e8me g\u00e9ocentrique de Ptol\u00e9m\u00e9e, affirmant que les plan\u00e8tes se meuvent autour d\u2019elles-m\u00eames et autour du soleil sur des orbites circulaires non situ\u00e9es dans le m\u00eame plan. Sa th\u00e9orie fut \u00e0 l\u2019origine de la r\u00e9volution scientifique du XVIIe si\u00e8cle. Son disciple le plus c\u00e9l\u00e8bre fut Galil\u00e9e, le pionnier de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale, qui observa le ciel au moyen de la lunette astronomique, anc\u00eatre du t\u00e9lescope.<\/p>\n<p>La m\u00e9decine, elle aussi, se lib\u00e9rait de ses pr\u00e9jug\u00e9s philosophiques pour s\u2019adonner \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation, comme ce fut le cas tout particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Padoue, fr\u00e9quent\u00e9e par le jeune Fran\u00e7ois de Sales. La m\u00eame ann\u00e9e 1543 o\u00f9 Copernic publiait son <em>De revolutionibus orbium c\u0153lestium<\/em>, le m\u00e9decin flamand V\u00e9sale avait fait para\u00eetre son <em>De humani corporis fabrica<\/em>, un trait\u00e9 enti\u00e8rement bas\u00e9 sur l\u2019\u00e9tude anatomique do corps humain.<\/p>\n<p>\u00c0 une \u00e9poque \u2013 celle du moyen \u00e2ge \u2013 o\u00f9 tout \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 en fonction de Dieu succ\u00e9dait un temps de d\u00e9couverte de l\u2019homme dans toutes ses dimensions esth\u00e9tiques, litt\u00e9raires, scientifiques, morales. Les diverses branches du savoir s\u2019affranchissaient de la tutelle de la th\u00e9ologie. La politique s\u2019affranchissait des dogmes \u00e9thiques et religieux avec Machiavel, dont le ma\u00eetre livre Le Prince figurait dans la biblioth\u00e8que des livres prohib\u00e9s de Fran\u00e7ois de Sales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La d\u00e9couverte du Nouveau Monde<\/strong><\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de terres inconnues en Am\u00e9rique (\u00ab Indes \u00bb Occidentales), en Asie (Indes Orientales) et en Afrique, alimentait une soif de connaissances qui pouvait s\u2019exercer d\u00e9sormais \u00ab par tous les lieux de la terre sur l\u2019ancien et le nouveau monde \u00bb. Fran\u00e7ois de Sales s\u2019int\u00e9ressa \u00e0 ces grands courants d\u2019informations et d\u2019\u00e9changes. Il a lu l\u2019<em>Histoire des Indes orientales<\/em> du j\u00e9suite G.P. Maffei, les <em>Lettres du Japon et de la Chine<\/em> du j\u00e9suite P. Almeida, l\u2019<em>Histoire g\u00e9n\u00e9rale des Indes occidentales<\/em> de F. L\u00f3pez de G\u00f3mara et les <em>Dies caniculares<\/em> de S. Majoli, recueil de ph\u00e9nom\u00e8nes naturels et de choses curieuses \u00ab en Europe, en Asie et en Afrique \u00bb.<\/p>\n<p>Il conna\u00eet les grands navigateurs portugais: Bartolomeu Dias, qui donna son nom au Cap de Bonne-Esp\u00e9rance ; le \u00ab vaillant et catholique capitaine Albuquerque \u00bb, qui fit \u00ab fortifier Goa, ville principale des Indes Orientales \u00bb ; le d\u00e9couvreur du Br\u00e9sil, Pedro \u00c1lvares Cabral, qui \u00ab y \u00e9leva une tr\u00e8s haute croix, de laquelle tout ce pays-l\u00e0 fut plusieurs ann\u00e9es nomm\u00e9 r\u00e9gion de Sainte-Croix, jusques \u00e0 tant que le peuple, laissant ce nom sacr\u00e9, l\u2019appela Br\u00e9sil, du nom du bois de Br\u00e9sil que l\u2019on en tire pour la teinture \u00bb.<\/p>\n<p>Dans sa <em>D\u00e9fense de l\u2019\u00c9tendard de la Sainte Croix<\/em>, il rapporte les faits \u00e9tonnants qui accompagn\u00e8rent l\u2019arriv\u00e9e du christianisme au-del\u00e0 des mers : l\u2019apparition d\u2019une croix \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u2019Albuquerque \u00ab en l\u2019une des contr\u00e9es des Indes \u00bb, l\u2019histoire de la croix miraculeuse de M\u00e9liapor, la d\u00e9votion pour la croix chez les habitants de Socotra, \u00ab une \u00eele de la mer \u00c9rythr\u00e9e \u00bb, les apparitions de la croix \u00ab du c\u00f4t\u00e9 du royaume des Abyssins \u00bb et \u00ab vers le Japon \u00bb, l\u2019apparition dans l\u2019ancien royaume du Congo d\u2019hommes marqu\u00e9s du signe de la croix au service du roi Alphonse et la construction du temple de la sainte Croix dans la ville d\u2019Ambasse.<\/p>\n<p>Mais la d\u00e9couverte de nouvelles terres eut pour cons\u00e9quence la r\u00e9surgence de l\u2019esclavage qui rappelait trop bien celui que pratiquaient les Romains au temps du paganisme :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Marc Antoine acheta un jour deux jeunes jouvenceaux que lui pr\u00e9senta un certain maquignon ; car en ce temps-l\u00e0, comme il se fait encore en quelques contr\u00e9es, l\u2019on vendait les enfants : il y avait des hommes qui en faisaient provision et usaient de ce trafic comme l\u2019on fait des chevaux en nos pays.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D\u2019autre part, il conna\u00eet aussi la stupeur des indig\u00e8nes devant certaines inventions :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>On dit que les bons Indois s\u2019amuseront des jours entiers aupr\u00e8s d\u2019un horologe pour ou\u00efr sonner les heures \u00e0 point nomm\u00e9, et ne pouvant deviner comme cela se fait, ils ne disent pas pourtant que c\u2019est sans art et raison, ains demeurent ravis d\u2019amour et d\u2019honneur envers ceux qui gouvernent les horologes, les admirant comme gens plus qu\u2019humains.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans les lettres des missionnaires j\u00e9suites, Fran\u00e7ois de Sales recueille des curiosit\u00e9s, comme celle de cet animal des Indes, \u00ab lequel \u00e9tant de sa nature terrestre, petit \u00e0 petit et pi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce perd du tout son \u00eatre naturel et devient enti\u00e8rement poisson \u00bb. Dans l\u2019<em>Introduction \u00e0 la vie d\u00e9vote<\/em> il raconte que \u00ab ceux qui viennent du P\u00e9rou, outre l\u2019or et l\u2019argent qu\u2019ils en tirent, apportent encore des singes et perroquets \u00bb. Ailleurs il \u00e9voque ces \u00ab peuples du Nouveau Monde [qui] envoient leurs d\u00e9put\u00e9s \u00e0 leur roi au moindre \u00e9quipage qu\u2019il leur est possible, pour rendre de tant plus remarquable leur bassesse et humilit\u00e9 en comparaison de la gloire et majest\u00e9 de leur roi \u00bb. Il se compare aux g\u00e9ographes \u2013 que l\u2019on appelait alors cosmographes \u2013 quand il tente de repr\u00e9senter \u00e0 grands traits le portrait d\u2019un grand personnage :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>J\u2019imiterai donc les cosmographes, qui en leurs mappemondes ne marquent que des points pour des villes, des lignes pour des montagnes, et laissent \u00e0 l\u2019imagination son office pour se repr\u00e9senter le reste.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une fois au moins appara\u00eet sous sa plume appara\u00eet le nom du nouveau continent que l\u2019on \u00e9tait en train d\u2019explorer :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Nous connaissons quelque peu la configuration de l\u2019Am\u00e9rique et ce qui concerne ce pays par les descriptions que nous en ont faites ceux qui l\u2019ont visit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comme on le sait, c\u2019est l\u2019invention de la boussole, avec son aiguille aimant\u00e9e toujours point\u00e9e vers le Nord, qui avait permis les extraordinaires d\u00e9couvertes dont les contemporains \u00e9taient les t\u00e9moins. Merveilleuse invention en effet, qui fait qu\u2019on n\u2019est jamais perdu sans point de rep\u00e8re :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Que le navire prenne telle route qu\u2019on voudra, qu\u2019il cingle au ponant ou levant, au midi ou au septentrion, et quelque vent que ce soit qui le porte, jamais pourtant son aiguille marine ne regardera que sa belle \u00e9toile et le p\u00f4le.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La \u00ab d\u00e9couverte \u00bb de l\u2019enfance<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019aube des temps modernes correspond aussi \u00e0 une d\u00e9couverte d\u2019un autre type, que Philippe Ari\u00e8s a appel\u00e9e la d\u00e9couverte de l\u2019enfance, consid\u00e9r\u00e9e d\u00e9sormais comme un \u00e2ge de la vie distinct de celui des adultes. Alors que dans la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, l\u2019enfant ne comptait gu\u00e8re ou se voyait trait\u00e9 rapidement comme un petit homme, cet \u00e2ge de la vie est consid\u00e9r\u00e9 de plus en plus pour lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>On s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019enfant, on lui donne des habits particuliers, il joue \u00e0 des jeux diff\u00e9rents de ceux des adultes. La famille elle-m\u00eame commence \u00e0 prendre conscience de son identit\u00e9, elle cultive son intimit\u00e9, ses liens affectifs et son souci \u00e9ducatif. La prise de conscience du caract\u00e8re propre du premier \u00e2ge se manifeste notamment dans la cr\u00e9ation d\u2019\u00e9coles et de coll\u00e8ges qui ne connaissent plus le m\u00e9lange des jeunes et des vieux \u00e9coliers comme au moyen \u00e2ge. Pour renouveler la soci\u00e9t\u00e9 et former un nouveau type d\u2019homme, l\u2019homme civil, courtois, aimable, pieux et lettr\u00e9, les humanistes propagent une p\u00e9dagogie renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1567, Fran\u00e7ois de Sales pouvait profiter des le\u00e7ons des premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations d\u2019humanistes. Il connaissait et appr\u00e9ciait Jean Gerson, consid\u00e9r\u00e9 parfois comme un pr\u00e9curseur des humanistes. Quand il \u00e9crit que \u00ab cet homme fut extr\u00eamement docte, judicieux et d\u00e9vot \u00bb, il se r\u00e9f\u00e9rait sans doute au livre de L\u2019<em>Imitation de J\u00e9sus-Christ<\/em> dont on le croyait l\u2019auteur, mais peut-\u00eatre aussi aux ouvrages p\u00e9dagogiques du Chancelier de l\u2019Universit\u00e9 de Paris, qui voulait que l\u2019on traite les enfants avec douceur et patience. Parmi les auteurs humanistes qui ont pu influencer de quelque mani\u00e8re, en positif ou en n\u00e9gatif, la pens\u00e9e et l\u2019action de Fran\u00e7ois de Sales, il convient de signaler notamment \u00c9rasme, More, Viv\u00e8s, Sadolet, Rabelais et Montaigne.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois de Sales a reconnu en \u00c9rasme de Rotterdam avant tout un \u00ab grand homme de lettres \u00bb, celui qui a dit que \u00ab le meilleur moyen d\u2019apprendre et de devenir savant c\u2019est d\u2019enseigner \u00bb. Dans sa biblioth\u00e8que de livres prohib\u00e9s, dont il avait obtenu l\u2019autorisation de lecture, figuraient deux livres du grand humaniste europ\u00e9en, dont la premi\u00e8re \u00e9dition critique du Nouveau Testament. Fran\u00e7ois de Sales ne manquait pas de citer sa traduction latine du Nouveau Testament quand elle va dans ce sens, notamment pour la d\u00e9fense de la conception catholique de la messe.<\/p>\n<p>Au reste, son \u0153uvre pr\u00e9sente bien des traits \u00e9rasmiens : l\u2019humanisme puis\u00e9 dans l\u2019antiquit\u00e9 classique, la recherche d\u2019images et d\u2019exemples, et l\u2019abondance verbale. Un des derniers ouvrages d\u2019\u00c9rasme fut en 1530 son <em>De civilitate morum puerilium<\/em>, qui r\u00e9pandit dans la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne du temps la notion de \u00ab civilit\u00e9 \u00bb. Ami d\u2019\u00c9rasme, le chancelier d\u2019Angleterre Thomas More est cit\u00e9 une fois par Fran\u00e7ois de Sales, mais \u00e0 propos de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>Nous ne poss\u00e9dons pas de preuves explicites pour affirmer avec certitude que l\u2019\u00e9v\u00eaque de Gen\u00e8ve a lu les \u0153uvres de Juan Luis Viv\u00e8s. Cependant, une \u00e9tude attentive de sa conception de l\u2019homme a permis d\u2019identifier une de ses sources dans le <em>De anima et vita<\/em> du grand humaniste espagnol. Au temps o\u00f9 il \u00e9tait pr\u00e9cepteur de Marie Tudor, il \u00e9crivit un <em>De institutione feminae christianae<\/em> et un <em>De ratione studii puerilis<\/em>, deux trait\u00e9s de p\u00e9dagogie humaniste publi\u00e9s en 1523.<\/p>\n<p>Saint Fran\u00e7ois de Sales a d\u00fb se sentir tr\u00e8s proche des vues du cardinal Sadolet, \u00e9v\u00eaque de Carpentras et grand humaniste, dont le nom appara\u00eet dans le livre des Controverses, comme membre d\u2019une commission pour la r\u00e9forme de l\u2019\u00c9glise. Dans son <em>De liberis recte instituendis<\/em>, \u00e9crit en forme de lettre \u00e0 son neveu Paul, Sadolet avait fond\u00e9 l\u2019\u00e9ducation sur l\u2019exigence religieuse unie \u00e0 une culture explicitement humaniste, synth\u00e8se de sagesse antique et de foi chr\u00e9tienne. Son syst\u00e8me \u00e9ducatif embrasse tous les domaines : formation religieuse, morale et sociale, lettres, philosophie et th\u00e9ologie, math\u00e9matiques et astronomie, gymnastique et musique.<\/p>\n<p>Rabelais, l\u2019auteur de <em>Pantagruel<\/em> et de <em>Gargantua<\/em>, r\u00e9pandit dans ses \u00e9crits l\u2019enthousiasme des humanistes pour la philosophie, la morale et les connaissances de l\u2019Antiquit\u00e9. Les g\u00e9ants dont il conte les incroyables aventures devenaient le symbole de l\u2019homme sans limite, v\u00e9ritable roi de l\u2019univers, devenu un \u00ab ab\u00eeme de sciences \u00bb. Si la religion est bien pr\u00e9sente dans son \u0153uvre, elle tend vers un th\u00e9isme naturaliste, non dogmatique. La jeunesse, pense Fran\u00e7ois, a peu \u00e0 gagner aupr\u00e8s de ce ma\u00eetre peu honorable et qui m\u00e9prise le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Michel de Montaigne, il n\u2019\u00e9tait certes pas un inconnu pour Fran\u00e7ois de Sales, qui le cite \u00e0 plusieurs reprises dans ses <em>Controverses<\/em>, non pas sur des questions de p\u00e9dagogie, mais \u00e0 l\u2019appui de ses controverses avec les protestants. \u00c0 propos de la difficult\u00e9 de contr\u00f4ler les traductions de la Bible en langue vulgaire, Fran\u00e7ois de Sales s\u2019appuie sur l\u2019opinion exprim\u00e9e par le \u00ab docte profane \u00bb. Au plan litt\u00e9raire, Fran\u00e7ois de Sales est tr\u00e8s proche de lui, y compris pour l\u2019usage des images et des comparaisons. Il pouvait se sentir plut\u00f4t en accord avec les affirmations de ce sage qui pr\u00e9f\u00e8re \u00ab la t\u00eate bien faite que bien pleine \u00bb, qui veut que la le\u00e7on soit non seulement utile, mais aussi qu\u2019elle soit agr\u00e9able et qui refuse l\u2019emploi de la violence en \u00e9ducation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois de Sales, un homme de plusieurs fronti\u00e8res<\/strong><\/p>\n<p>En Savoie, on \u00e9tait francophone, sans \u00eatre Fran\u00e7ais, le culte de la langue fran\u00e7aise \u00e9tant m\u00eame une des caract\u00e9ristiques de l\u2019\u00e9poque. Fran\u00e7ois de Sales lui-m\u00eame y \u00e9tait fort sensible, au point de faire revoir un de ses textes par un ami parisien avant de le publier, car, disait-il, \u00ab j\u2019ai crainte qu\u2019il ne m\u2019\u00e9chappe quelques accents de notre ramage de de\u00e7\u00e0 \u00bb. L\u2019humanisme \u00e9tait florissant dans les milieux cultiv\u00e9s de Savoie. Claude de Seyssel, mort en 1520, y avait report\u00e9 le culte des belles-lettres, le latin, le grec et l\u2019h\u00e9breu. Le po\u00e8te Marc-Claude de Buttet avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Paris l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Jean Dorat, qui compta aussi parmi ses disciples Ronsard, du Bellay et Ba\u00eff ; il fut le secr\u00e9taire de Marguerite de Valois, l\u2019ami des po\u00e8tes de la Pl\u00e9iade. Le p\u00e8re de Fran\u00e7ois de Sales le connut quand il fr\u00e9quentait lui-m\u00eame la cour de France. \u00c0 Chamb\u00e9ry, capitale historique de la Savoie, les j\u00e9suites enseignaient les humanit\u00e9s classiques dans leur coll\u00e8ge depuis 1565.<\/p>\n<p>Au plan de la g\u00e9ographie, le regard de ce Savoyard de la fin du XVIe si\u00e8cle et du d\u00e9but du XVIIe se portait naturellement vers Turin, o\u00f9 r\u00e9sidait le duc depuis 1563, et vers Rome, o\u00f9 il correspond avec le pape et avec la Curie. Ayant pass\u00e9 plus de trois ans \u00e0 Padoue, dans la r\u00e9publique de Venise, il \u00e9tait relativement bilingue et sa correspondance renferme un nombre non n\u00e9gligeable de lettres en italien. Form\u00e9 \u00e0 l\u2019humanisme europ\u00e9en, il \u00e9crit en outre un latin d\u2019une perfection classique.<\/p>\n<p>Au plan litt\u00e9raire, il est dans un moment de transition, \u00e0 la charni\u00e8re de la Renaissance et de l\u2019\u00e2ge classique. Les premiers grands humanistes italiens sont d\u00e9j\u00e0 loin. En France, on s\u2019acheminait vers l\u2019\u00e2ge classique. Par bien des aspects de sa sensibilit\u00e9 et de son art, il y a en lui quelque chose de la luxuriance et de la luminosit\u00e9 de cet art baroque, qui s\u2019\u00e9panouit apr\u00e8s le concile de Trente, sous l\u2019influence en particulier des j\u00e9suites.<\/p>\n<p>Humaniste, Fran\u00e7ois de Sales l\u2019est certainement, mais son humanisme est celui d\u2019un humaniste chr\u00e9tien ou mieux, pour parler comme Henri Bremond, d\u2019un humaniste d\u00e9vot. Il y a parfois des distances \u00e0 franchir entre l\u2019humanisme et la d\u00e9votion, entre une certaine \u00e9ducation purement humaniste et une fervente \u00e9ducation chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>1<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand Fran\u00e7ois de Sales na\u00eet, en 1567, le monde change de visage. 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