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Nous inaugurons une nouvelle rubrique intitulée « Connaître Don Bosco ». Conçue par le salésien Don Bruno Ferrero, elle a pour but d’approfondir la figure du saint des jeunes à travers des études précises, des témoignages de première et de seconde main et des documents tirés des procès de béatification et de canonisation. La rubrique sera articulée en 33 épisodes, publiés en continu. Nous vous invitons à les suivre pour mieux le connaître, l’aimer davantage et l’imiter avec plus de conviction. Nous la dédions à tous les amis de Don Bosco.
Commençons par présenter les origines familiales et les conditions socio-économiques de Don Bosco, fondateur des Salésiens. À travers des documents d’archives et des témoignages, se dessine le portrait d’une famille de métayers piémontais qui, bien que n’étant pas indigents, vivaient dans une extrême pauvreté. La mort prématurée de son père, Francesco, en 1817 et la terrible famine des années 1816-1818 marquèrent profondément l’enfance du jeune Giovanni. Sa mère, Margherita, devenue veuve à seulement vingt-deux ans, fit face avec courage à d’énormes sacrifices pour subvenir aux besoins de ses enfants et les éduquer, refusant des propositions de remariage. Cette expérience de la pauvreté a façonné la sensibilité et la future mission de Don Bosco auprès des jeunes marginalisés.
Parce que dès le début, sa vie fut un défi à l’impossible.
Francesco Bosco vécut à la ferme Biglione de 1793 à 1817 et y travailla la terre comme métayer. Comme ses ancêtres, il n’était donc pas propriétaire terrien ou agriculteur indépendant, mais fermier. En cela il était au-dessus d’un simple journalier qui pouvait gagner de maigres moyens de subsistance pour lui-même et sa famille en offrant ses services. Il faisait encore moins partie de ceux qui recevaient l’aide publique destinée aux pauvres certifiés (la commune aidait les pauvres sur la base du « certificat de pauvreté » délivré par les curés).
Être métayer était un mode de vie institutionnalisé et apprécié, et c’était aussi une activité qui permettait ensuite de devenir propriétaire. En effet, Francesco Bosco visait à devenir indépendant, c’est pourquoi il avait acquis pour lui-même quelques propriétés.
L’inventaire de ses biens, dressé après sa mort par le notaire local, montre qu’il était propriétaire de neuf petites parcelles de terrain, dans le hameau des Becchi ou aux alentours, où il possédait un vignoble et cultivait du blé, du froment et du foin. Au total, le terrain atteignait un hectare et était évalué à 685 lires. Il acheta également quelques animaux (d’une valeur de 445 lires), ce qui est sans aucun doute un indice de la volonté de Francesco de devenir autonome. Si l’on estime également le prix des divers outils agricoles, ustensiles de maison, meubles et similaires, la valeur totale de la propriété s’élevait à 1 331 lires. Mais, à sa mort, il laissa également des dettes d’un montant de 446 lires et la petite maison des Becchi (100 lires) n’avait pas encore été payée.
Après la mort de Francesco Bosco, la situation financière de la famille, désormais dirigée par Margherita, s’aggrava considérablement, même sans compter les deux années de sécheresse et de famine en cours. Par exemple, il semble que l’étable de la petite maison n’avait qu’une vache et un veau, étant donné que les dettes du moment s’élevaient à la valeur des animaux achetés auparavant. Margherita, en outre, dut faire face à d’autres demandes de paiement.
Années maudites
Les premières pages de ses Mémoires sont principalement une histoire de pauvreté et de difficultés. Don Bosco accorde une certaine place à la grande sécheresse et à la famine qui en résulta et qui frappa la région dans les années 1816-1818. Ces calamités naturelles périodiques étaient, pour ainsi dire, monnaie courante dans cette partie du pays, mais la famine de ces années fut particulièrement dure, à tel point que l’on trouva des personnes mortes le long des routes du pays avec une touffe d’herbe dans la bouche à cause de la faim. Don Bosco écrit : « Ma mère me raconta plusieurs fois qu’elle donna de la nourriture à la famille tant qu’elle en eut ; puis elle confia une somme d’argent à un voisin, nommé Bernardo Cavallo, afin qu’il aille chercher de quoi se nourrir. Cet ami alla dans plusieurs marchés et ne put rien se procurer, même à des prix exorbitants. Il arriva deux jours après, très attendu, le soir ; mais quand il annonça qu’il n’avait rien avec lui, sinon l’argent, la terreur envahit l’esprit de tous ; car ce jour-là, chacun ayant reçu très peu de nourriture, on craignait les funestes conséquences de la faim au cours de la nuit. »
Et il ajoute que dans un premier temps, sa mère fit agenouiller la famille pour une courte prière, puis s’exclama : « Dans les cas extrêmes, il faut utiliser des moyens extrêmes. » Et elle décida de tuer le veau pour nourrir la famille : un acte désespéré, étant donné que le veau constituait la seule sécurité de la famille.
Don Bosco nous raconte aussi qu’à cette époque, sa mère reçut la proposition d’un « placement très convenable » ; proposition, cependant, qui n’incluait pas les enfants, qui « auraient été confiés à un bon tuteur ». Elle déclina l’offre fermement : « Je ne les abandonnerai jamais, même si l’on voulait me donner tout l’or du monde. » Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’une proposition de mariage, normale pour une jeune veuve. D’ailleurs, bien que Don Bosco ne le dise pas expressément, les témoignages apportés lors du procès diocésain pour la béatification le confirment :
« La mère, restée veuve après cinq ans de mariage, refusa d’autres mariages favorables pour se consacrer uniquement à l’éducation de ses deux fils Giuseppe et Giovanni et de son beau-fils Antonio. Elle avait épousé le père du Serviteur de Dieu qui était resté veuf avec son fils Antonio.
D’elle-même, j’ai appris que, restée veuve à l’âge d’environ vingt-deux ans, elle eut de nombreuses propositions de mariage auxquelles elle renonça toutes pour se consacrer à l’éducation de ses deux fils, ce qui lui coûta du travail, la privation de repos et beaucoup de sueurs » (Giovanni Cagliero).
Ce fut un choix courageux de la part de Margherita. Elle savait ce qui l’attendait. Dans une situation de réelle pauvreté, elle était la seule à ramener à la maison le nécessaire pour vivre et ce fut seulement grâce à un travail acharné et au prix d’un immense sacrifice personnel qu’elle réussit à traverser cette période en maintenant une famille de cinq personnes. Antonio n’aurait pas pu l’aider avant au moins six ans, Giuseppe avant dix ans et Giovanni même avant douze ans.
À part la mention que Don Bosco fait des difficultés rencontrées par sa famille pendant les deux années de sécheresse et de famine, nous n’avons aucune documentation sur la façon dont elle réussit à traverser cette période. La petite quantité de terre qu’elle possédait était à peine suffisante pour survivre. Même pendant les bonnes années de récolte, la production ne fut jamais élevée ; le sol était pratiquement épuisé en raison de l’utilisation intensive qui en était faite et de la méthode de culture archaïque. Le prix des céréales et du vin était maintenu bas par une politique agricole protectionniste, dans le but de maintenir hors du marché les produits des autres pays méditerranéens et de la Russie. Ainsi, si l’on réussissait à obtenir une récolte un peu plus abondante de blé, de maïs ou de seigle, leur vente ne rapportait presque rien, de sorte qu’aucune véritable épargne ne pouvait être réalisée.
De plus, la majeure partie de l’argent disponible était destinée aux vêtements, aux outils agricoles ou aux ustensiles de maison et, rarement, à une paire de chaussures. Le reste servait pour l’huile, le sel et le sucre, et pour le fromage et le poisson salé, qui accompagnaient l’alimentation quotidienne. D’ailleurs, la nourriture, obtenue en grande partie de la terre, était une nourriture de base pauvre : pain de seigle et de froment, maïs, légumineuses, fruits et légumes de saison du potager et des arbres dispersés dans les champs et les vignobles, lait de la vache et œufs des poules, charcuterie et lard, parfois quelques poulets fermiers. On mangeait de la viande très rarement dans l’année. Les vignobles produisaient suffisamment de raisin de cuve pour suffire pour une saison entière et laisser une réserve à vendre ou à garder pour les occasions spéciales.
Dans les années 1820, la famille lutta pour sa survie. En grandissant, Antonio et Giuseppe contribuèrent au travail, soulageant Margherita. Ils purent aider en travaillant les petites parcelles de terrain et en contribuant aux revenus familiaux par des travaux saisonniers. La division des propriétés des Bosco en 1830 – la petite maison, les parcelles de terrain et les outils – entre Antonio d’une part, Margherita, Giuseppe et Giovanni de l’autre, a dû accroître les difficultés, surtout quand Antonio et Giuseppe se marièrent.
Antonio se maria en 1831. Il construisit une petite maison pour sa famille dans la partie nord de la cour, utilisant en plus les pièces de la petite maison. Il aurait pu compléter sa maigre part de travail comme journalier, cependant il semble qu’il ait vécu dans la misère. Giuseppe devint métayer à la ferme du Sussambrino, à mi-chemin entre les Becchi et Castelnuovo, en 1830-31 ; Margherita et Giovanni allèrent vivre avec lui. Il se maria en 1833 et retourna aux Becchi en 1839, après s’être construit une belle maison grâce aux économies de ces années. Lorsque, en 1840, les biens communs de Giuseppe et Giovanni furent inventoriés à l’occasion de la constitution de la dot ecclésiastique avant l’ordination sacerdotale, la valeur du capital total s’élevait à 2 510 lires, avec un rendement annuel de 125 lires.
« C’étaient de pauvres paysans »
Résumons. Dès le XVIIe siècle, les membres de la famille Bosco furent des métayers qui travaillaient la terre d’autrui. Ils étaient pauvres mais non indigents. Ils ne possédaient pas leur propre maison et se déplacèrent plusieurs fois de localité en localité, entre les communes de Chieri et Castelnuovo, là où il y avait des fermes à louer. Cependant, ils eurent une possibilité d’indépendance et de rachat. Après la mort de Francesco Bosco, bien que la famille fût recensée à la mairie parmi les petits propriétaires terriens, les conditions écoomiques s’aggravèrent. Cependant, les membres de la famille de Margherita, aussi pauvres qu’ils fussent, d’après ce que nous pouvons savoir, ne devinrent jamais des journaliers et ils ne tombèrent pas dans l’indigence certifiée. Les petites parcelles de terre qu’ils possédaient et qu’ils travaillaient, l’unique vache et le veau, les maintenaient à peine au niveau de la subsistance. On peut mieux comprendre leur pauvreté en notant que Margherita ne put jamais contribuer à l’éducation de Giovanni, qui dut mendier, se fier à certains bienfaiteurs, concourir pour des prix et des gratifications, et compter sur sa propre ingéniosité pour pouvoir survivre en tant qu’étudiant.
Lorsque, en 1883, Don Bosco révisa les épreuves de sa propre biographie écrite par Albert du Boys, il arriva à la phrase où il était dit que ses proches « étaient des paysans assez aisés », il la fit corriger par : « ils étaient de pauvres paysans ». Cette expérience personnelle de la pauvreté se révéla un facteur essentiel de sa sensibilité envers les jeunes pauvres et abandonnés, ainsi que de sa spiritualité.
Don Arthur J. LENTI, sdb (Don Bosco. Histoire et esprit, volume 1, page 135)

