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par l’ovation émue de plus d’un millier de personnes. C’était le premier dimanche de Carême, et le Souverain Pontife avait choisi de le passer non pas parmi les marbres solennels de la basilique Saint-Pierre, mais dans ce que son prédécesseur François avait défini avec une heureuse intuition comme « le centre de la périphérie » : la basilique paroissiale du Sacré-Cœur de Jésus à Castro Pretorio, confiée aux Salésiens de Don Bosco depuis près de cent cinquante ans.
C’est la deuxième visite pastorale de Léon XIV dans une paroisse romaine depuis le début de son pontificat – la première l’avait conduit à Ostie, à la paroisse Santa Maria Regina Pacis – et elle porte un message précis : l’Église marche vers ses périphéries, même lorsque celles-ci se trouvent, paradoxalement, en plein cœur de la capitale.
Une histoire de papes : de la première pierre de Pie IX à l’arrivée de Léon XIV
Pour comprendre la signification de cette matinée, il faut remonter près d’un siècle et demi en arrière, jusqu’aux derniers moments du pontificat de Pie IX. C’est le 30 septembre 1870 que le Pontife posa la première pierre d’une nouvelle église le long de la Via Porta San Lorenzo – l’actuelle via Marsala – dans un quartier de la ville en plein développement urbain, la dédiant à saint Joseph. Ce choix avait une cohérence spirituelle précise : quelques mois plus tard, le 8 décembre de la même année, Pie IX reconnaissait saint Joseph comme « Patron de l’Église universelle » par le décret Quemadmodum Deus, et il voulut honorer par avance cette proclamation par un signe tangible dans la pierre.
Mais les intentions du Pontife changèrent bientôt. Du monde catholique parvenaient des demandes insistantes pour dédier à Rome un grand sanctuaire international au Sacré-Cœur de Jésus, comme un acte collectif de réparation et de consécration pour l’Église tout entière. Pie IX accueillit ces voix et changea la dédicace de l’église encore en construction. L’histoire, cependant, ne lui laissa pas le temps de voir son projet se réaliser : avec l’annexion de Rome au Royaume d’Italie en octobre 1870, les travaux ralentirent et s’arrêtèrent quelques mois plus tard. La brèche de la Porta Pia avait changé le monde, et la nouvelle église resta inachevée pendant des années.
Léon XIII et Don Bosco : une alliance qui bâtit une basilique
Ce fut le successeur de Pie IX, Léon XIII, qui reprit ce rêve interrompu. Le 16 août 1879, les travaux reprirent sur la colline de l’Esquilin, et cette fois, le Pape confia la construction à un homme extraordinaire : Jean Bosco, le prêtre turinois qui avait fait des jeunes pauvres et des exclus la raison de sa vie. C’était un choix prophétique. La nouvelle église s’élèverait à l’endroit exact où les trains amenaient à Rome les migrants des campagnes d’Italie, les pèlerins de tous les coins du monde, les sans-abri et les anonymes : exactement les gens pour qui Don Bosco avait toujours travaillé.
Il y a une résonance historique singulière dans le fait que le nom du Pontife régnant aujourd’hui – Léon XIV – évoque directement le grand Léon XIII, celui qui non seulement relança la construction de la basilique, mais en fut le principal inspirateur spirituel et politique. À une époque de grands bouleversements sociaux, le culte du Sacré-Cœur représentait pour Léon XIII la réponse de la foi aux blessures d’un monde qui se sécularisait à un rythme effréné.
Don Bosco suivit personnellement les travaux, malgré le déclin de ses forces. Il revint à Rome pour la dernière fois en 1887, alors que l’église était sur le point d’être achevée. Il s’installa dans les petites pièces à l’étage – les « camerette » que les pèlerins visitent encore aujourd’hui avec dévotion – et de là, il bénit l’œuvre de sa vie. L’église fut inaugurée le 14 mai 1887 par le vicaire de Rome, le cardinal Lucido Maria Parocchi, en présence de Don Bosco. Léon XIII ne put y participer personnellement : depuis la prise de Rome en 1870 jusqu’aux Accords du Latran de 1929, les Papes se considéraient « prisonniers au Vatican ». Don Bosco mourut le 31 janvier de l’année suivante. Il ne vit jamais, de ses yeux de chair, la statue dorée du Sacré-Cœur hissée sur le campanile, à 62,5 mètres de hauteur : le point le plus haut de Rome, situé sur la colline de l’Esquilin, mais ses fils la voient.
De Léon XIII à Paul VI : la basilique grandit dans l’histoire de l’Église
À partir de cette consécration, la basilique de Castro Pretorio est entrée au cœur de chaque pontificat. Léon XIII lui-même, qui en avait été le promoteur visionnaire, la voulut comme symbole du lien entre le Saint-Siège et la dévotion populaire au Cœur du Christ. Le choix du nom du nouveau pape – Léon XIV – a inévitablement ravivé ce lien historique dans la mémoire collective des fidèles romains.
Le 11 février 1921, le pape Benoît XV éleva l’église au rang de basilique mineure (AAS 1921, p.192), lui conférant un statut liturgique et spirituel de première importance. La date choisie n’était pas un hasard : le 11 février était déjà chargé de sens pour l’histoire de l’Église, et l’acte de Benoît XV consacra définitivement Castro Pretorio comme l’un des lieux phares de la dévotion catholique à Rome.
Pie X, le « pape des pauvres », bénit à plusieurs reprises la communauté salésienne qui y officiait, voyant dans cette position stratégique près de la gare un poste apostolique irremplaçable pour les masses de travailleurs et de pèlerins qui transitaient chaque jour vers Rome.
Pie XII, au cœur d’un XXe siècle tourmenté par la guerre, encouragea la paroisse à intensifier les œuvres de charité envers les déplacés et les réfugiés qui affluaient aux abords de Termini.
Quatre décennies plus tard, le 5 février 1965, ce fut au tour de Paul VI de franchir une autre étape institutionnelle : il institua pour cette basilique la diaconie cardinalice (AAS 1965, p.498), intégrant encore plus profondément la communauté du Sacré-Cœur dans le tissu du Collège des cardinaux et dans la gouvernance de l’Église universelle. À partir de ce moment, un cardinal titulaire porterait dans son nom le lien avec ce lieu extraordinaire à deux pas de la gare Termini.
Jean-Paul II : la première visite pastorale
Le 29 novembre 1987, pour la première fois de l’histoire, un Pape franchit physiquement les portes de la basilique de Castro Pretorio pour une visite pastorale. Ce fut saint Jean-Paul II, le grand pèlerin polonais qui avait déjà changé la manière de concevoir le pontificat en amenant l’Évêque de Rome dans les périphéries du monde et de Rome même. Sa venue au Sacré-Cœur s’inscrivait dans le cycle systématique de visites aux paroisses du diocèse que Jean-Paul II avait initié dès le début de son pontificat, mais elle revêtait une signification particulière : honorer un lieu voulu par l’un de ses saints prédécesseurs – Don Bosco, canonisé en 1934 – et qui portait dans son nom le cœur même du mystère chrétien. La communauté salésienne l’accueillit avec la joie caractéristique de ceux qui reconnaissent, dans le pasteur qui arrive, la continuité d’une histoire bien plus longue que n’importe quel pontificat.
François : « le centre de la périphérie »
Le 19 janvier 2014, le pape François ajouta un nouveau chapitre à cette histoire. Sa visite pastorale à la basilique de Castro Pretorio ne fut pas seulement une étape dans le programme des visites paroissiales dominicales : ce fut une déclaration d’intention. François observa l’emplacement de cette église – coincée entre les quais de la gare Termini et les rues parcourues chaque jour par des immigrés, des sans-abri, des gens de passage, des travailleurs en quête d’une messe matinale – et la définit par une formule destinée à rester : « le centre de la périphérie ». Un oxymore qui était, en réalité, la description la plus précise possible : géographiquement au cœur de Rome, spirituellement projetée vers ses frontières humaines.
François y célébra la messe avec la simplicité qui le caractérisait, rencontra les pauvres aidés par la paroisse et les fidèles des communautés étrangères qui peuplaient le quartier. Il quitta cette communauté avec la certitude renouvelée qu’elle n’était pas un poste d’arrière-garde, mais un avant-poste de l’Évangile.
Le pape Léon XIV : la deuxième visite du pontificat
À 9h00, le 22 février 2026, Léon XIV a célébré la messe solennelle dans la basilique. Ont concélébré avec lui le cardinal Baldo Reina, vicaire du Pape pour le diocèse de Rome ; le cardinal Giuseppe Versaldi, titulaire de la diaconie cardinalice instituée par Paul VI en 1965 et préfet émérite de la Congrégation pour l’Éducation catholique, ainsi que don Fabio Attard, Recteur majeur des Salésiens, et de nombreux autres salésiens. Étaient également présentes les trois communautés religieuses féminines qui animent la vie paroissiale : les Filles de Marie Auxiliatrice, les Clarisses Franciscaines Missionnaires du Très Saint Sacrement et les Missionnaires du Christ Ressuscité.
Avant la célébration, Léon XIV avait traversé lentement la cour de via Marsala, s’arrêtant pour saluer les représentants des groupes paroissiaux qui l’attendaient. Il y avait les bénévoles du Centre d’écoute, ceux de la Banque des talents, les jeunes de l’oratoire, les enfants du catéchisme avec leurs écharpes colorées. Il y avait les pauvres aidés par la paroisse – des immigrés de l’Inde, du Bangladesh, du Pérou, de Cuba, les communautés qui peuplent ce quartier cosmopolite comptant à peine 2 500 résidents permanents, majoritairement âgés. Et il y avait cinq catéchumènes, des adultes de diverses nationalités qui, lors de la prochaine Vigile pascale, recevront pour la première fois les sacrements : un détail que Léon XIV a tenu à souligner chaleureusement dans son salut initial, comme un signe concret que la foi continue d’attirer et de transformer les vies.
Dans son homélie, le Souverain Pontife a réfléchi sur le don du Baptême à partir de la Première Lecture (Genèse) et de l’Évangile (les tentations de Jésus). Le récit de la Genèse montre comment le péché naît de la tentation d’annuler la différence entre créatures et Créateur, tandis que Jésus, en résistant au diable, révèle l’homme nouveau et libre qui se réalise dans le « oui » à Dieu.
Le Baptême est comme une grâce dynamique et relationnelle : il ne s’épuise pas dans le rite, mais accompagne toute la vie, poussant le chrétien à se conformer au Christ et à vivre l’amour envers Dieu et son prochain, en abattant toute division (Ga 3, 28).
Dans la dernière partie, s’adressant à la paroisse salésienne près de la gare Termini à Rome, le Pape a souligné comment ce territoire – carrefour d’étudiants, de travailleurs, d’immigrés, de réfugiés et de sans-abri – appelle la communauté à être concrètement « levain de l’Évangile » : un signe de proximité, d’accueil et d’espérance au milieu des nombreuses contradictions du quartier.
Un pèlerinage qui continue
La visite de Castro Pretorio est la deuxième étape d’un parcours que Léon XIV a entrepris avec les communautés romaines en ce temps de Carême. Après Ostie, après le Sacré-Cœur, le chemin se poursuivra : le 1er mars à l’église de l’Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Quarticciolo, le 8 mars à Santa Maria della Presentazione à Primavalle, le 15 mars au Sacré-Cœur de Jésus à Ponte Mammolo. Chaque fois une réalité différente, chaque fois le même geste : l’Évêque de Rome qui se rend sur le seuil de ses églises les plus petites et les plus éloignées des projecteurs pour rappeler que le centre de l’Église n’est pas une place avec une fontaine, mais le cœur de celui qui est dans le besoin.
Alors que la statue dorée du Sacré-Cœur brillait dans la lumière de février sur le plus haut campanile de Rome, Léon XIV est remonté en voiture sous les applaudissements de la foule. Il laissait derrière lui une communauté émue et renforcée, et emportait avec lui la certitude que dans ce carrefour d’humanité, à deux pas des quais de Termini, l’Église avait trouvé depuis toujours l’un de ses lieux les plus authentiques.
Rappelons qu’il est possible de visiter virtuellement la basilique du Sacré-Cœur de Jésus à Rome, y compris en 3D, via ce lien.

