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Pour connaître Don Bosco, il faut peut-être confronter des jugements contradictoires, les voix de l’Église et les paroles du saint lui-même. Entre des éloges enthousiastes, des ironies corrosives et des analyses historiques, se dessine un profil complexe et profondément humain, loin aussi bien de l’hagiographie naïve que de la critique préconçue. La sainteté de Don Bosco est ainsi restituée dans son authenticité : non pas fondée sur l’ampleur de ses œuvres ou sur des charismes extraordinaires, mais sur une vie intérieure riche, sur des vertus vécues au quotidien et sur une humilité sincère. Voici un portrait qui aide à comprendre pourquoi l’Église l’a reconnu comme père, maître et saint de la jeunesse.
Que n’a-t-on pas dit ou écrit sur don Bosco depuis son époque ? En bien, naturellement, et, parfois, même en mal ! Sur lui, sur ses projets.
Aux prêtres turinois qui s’inquiétaient du « zèle trop entreprenant » de don Bosco, saint Joseph Cafasso répondait : « Laissez-le faire, laissez-le faire ! » (MB II, 351).
Au milieu du XIXe siècle, une revue protestante porta des jugements peu flatteurs sur les publications populaires du prêtre du Valdocco, connues sous le nom de « Lectures Catholiques ». En voici un exemple : « Mais, cher don Bosco, qui voulez-vous qui vous croie si vous dites des erreurs aussi grossières ? […]. Quand on dit des énormités pareilles, il faut avoir le talent de savoir les dire pour ne pas tomber dans le ridicule » (« La Buona Novella », 2.12.1853, p. 71).
À la même époque, un périodique catholique de grand prestige, dans sa rubrique « Chronique contemporaine », rapportait l’avis d’un de ses correspondants des États Sardes qui définissait ainsi ses publications : « Des petits livrets, pleins d’une solide instruction, adaptés à la capacité du petit peuple et tout à fait opportuns pour notre époque : voilà la valeur de ces Lectures Catholiques » (« La Civiltà Cattolica », Année IV, 2e série, Vol. 3, Rome, 1853, p. 112).
Si l’on feuilletait certains numéros des journaux anticléricaux et satiriques turinois de l’époque, on trouverait des piques au vitriol sur le « Signor don Bosco… le fameux saint homme ». Il suffirait de consulter La Gazzetta del Popolo ou Il Fischietto de ces années-là pour s’en rendre compte ; quitte à découvrir ensuite ce que des journaux catholiques comme L’Armonia et L’Unità Cattolica disaient à sa louange.
Même à notre époque, la critique n’a pas manqué, ni la sérieuse, faite par des spécialistes compétents, ni celle, partiale et vulgaire, qui n’a que le mérite de manifester préjugés et mauvaise foi. D’autre part, l’hagiographie moderne elle-même recherche davantage la figure humaine des saints que leur figure mystique ou ascétique.
« Nous voulons découvrir chez les saints ce qui nous les rend semblables, plutôt que ce qui nous en distingue ; nous voulons les ramener à notre niveau de gens profanes et plongés dans l’expérience pas toujours édifiante de ce monde ; nous voulons les trouver comme des frères dans notre labeur et peut-être même dans notre misère, pour nous sentir en confiance avec eux et participants d’une condition terrestre pesante et commune » (Paul VI, 3.11.1963).
Ce n’est pas pour rien qu’on a écrit avec une ironie à peine dissimulée : « Aujourd’hui, pour être bien acceptés des lecteurs, ne convient-il pas de trouver des défauts et des fautes chez les saints et les saintes ? » (A. RAVIER, François de Sales. Un savant et un saint, Milan, Jaca Book, 1987, p. 10).
Ce que l’Église a dit de don Bosco
En 1929, don Bosco fut proclamé Bienheureux et en 1934 déclaré Saint par l’Église. En avril 1929, le Salésien don Eusebio Vismara eut l’occasion de s’entretenir avec l’Abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome, futur Archevêque de Milan, le Bienheureux Cardinal Ildefonso Schuster.
Sachant qu’il avait été Consulteur dans les Congrégations qui avaient examiné l’héroïcité des vertus de don Bosco, il se permit de lui demander si les membres de ces Congrégations n’avaient pas été subjugués et déterminés à se prononcer favorablement sur don Bosco par l’ampleur de son œuvre et par les dons surnaturels qui l’avaient accompagnée.
— Non, lui répondit celui qui était alors Mgr Schuster. Tout d’abord, cela n’a même pas été pris en considération, on l’a écarté a priori, car tout cela est extérieur, et même si c’est surnaturel, cela peut être un pur don charismatique ; ce n’est pas la vertu, ce n’est pas la sainteté, qui est un fait entièrement intérieur.
Et il ajoutait, manifestant son admiration pour la sainteté de don Bosco :
— Peut-être que vous-mêmes ne connaissez pas pleinement toute la richesse des vertus et de la vie intérieure qui animait don Bosco (BS, avril-mai 1934, p. 143).
Don Bosco fut un homme comme tous les autres, c’est vrai, mais pas au sens où la presse hostile l’a parfois décrit. Homme de son temps, il n’en fut pas la victime mais l’acteur et, sans grandes formules, il sut obtenir par son exemple éclairant, par la simplicité de son langage, de ses gestes et de ses actions, une efficacité éducative qui transcenda son époque. Intrépide et imperturbable parce qu’il se sentait inspiré et soutenu d’En-Haut, il fut un homme de grande foi et de grand cœur. Dans une synthèse géniale et un style bien à lui, il sut tracer une voie vers la sainteté pour les jeunes. Ce n’est pas pour rien que lors du centenaire de sa mort, Jean-Paul II le proclama « Père et Maître de la jeunesse ».
Ce que don Bosco disait de lui-même
Pourtant, dans sa grande humilité, don Bosco se considéra toujours et seulement comme « un pauvre fils de paysans » (MB X, 266), que la miséricorde de Dieu avait élevé au sacerdoce sans aucun mérite de sa part, « un misérable instrument entre les mains d’un artiste très habile » (BS, août 1883, p. 127).
Un soir, après avoir confessé dans l’église alors que la communauté du Valdocco avait déjà fini de souper, il se rendit alors au réfectoire. Le coadjuteur salésien Giuseppe Dogliani, qui alternait les leçons de musique avec le service à table, commanda le souper pour lui. Le cuisinier, agacé par le retard, envoya une assiette de riz trop cuit et froid. À Dogliani qui osa lui dire : « Mais c’est pour don Bosco ! », l’autre, fatigué par le dur labeur de la journée, laissa échapper une réponse bourrue :
— Et qui c’est, don Bosco ? Il est comme n’importe qui d’autre dans la maison.
Dogliani, humilié, présenta le plat et se retira. Mais le clerc Valentino Cassini, futur missionnaire en Amérique, ne put se retenir et rapporta à don Bosco ces paroles insensées. Celui-ci, sans sourciller, commenta avec le plus grand calme :
— Le cuisinier a raison ! (MB XI, 284).
En 1883, don Bosco, accompagné de don Michele Rua, fit à Paris un voyage qui s’avéra mémorable. Pendant le retour en train, après ces journées laborieuses, ils se reposaient tous deux dans une méditation pensive. Le bon Père avait été honoré et applaudi avec enthousiasme par toutes les classes de la société. La Sainte Vierge avait opéré des merveilles par son intermédiaire. Un tel triomphe dans le Paris de ces années-là était chose inimaginable.
Finalement, don Bosco rompit le silence :
— C’est bizarre ! Tu te souviens, don Rua, de la route qui mène de Buttigliera à Morialdo ? Là, à droite, il y a une colline et sur la colline une petite maison, et de la petite maison à la route s’étend une prairie le long de la pente. Cette misérable bicoque était ma demeure et celle de ma mère. Dans cette prairie, enfant, je menais paître deux vaches. Si tous ces messieurs savaient qu’ils ont porté en triomphe un pauvre paysan des Becchi, hein ? Les facéties de la Providence ! (MB XVI, 257)
Voilà qui était don Bosco !

